‹ LaocoonChapitre 47 sur 91 · Iliade, II, v · texte numérisé non relu

Iliade, II, v

Je sourirais, il est vrai, en lisant que Vulcain, qui a travaillé le sceptre, est, comme feu, comme ce qu'il y a cle plus indispensable à l'homme pour sa conservation, l'image de la satisfaction des besoins qui ont poussé les premiers hommes à se soumettre à l'un d'entre eux ; que le premier roi, fils du Temps (Jupiter, fils de Saturne), a été un vénérable vieillard qui partagea sa puissance avec un homme habile et éloquent, avec un certain Mercure (mes-' sager meurtrier d'Argus), ou même voulut s'en décharger entièrement sur lui ; qu'à une certaine époque, lorsque le jeune Etat fut attaqué par des ennemis extérieurs, l'habile orateur a laissé son pouvoir suprême au plus brave guerrier (Pélops, qui dompte les chevaux) ; que le brave guerrier, après avoir réprimé les ennemis et assuré la sécurité de TEtat, avait eu l'habileté de transmettre le pouvoir à son fils qui, gouverneur pacifique, pasteur bienfaisant de ses peuples (pasteur des peuples), leur a fait connaître les plaisirs et l'abondance. En conséquence, après sa mort, le chemin a été ouvert au plus riche de ses parents (Thyeste, riche en troupeaux) pour attirer à soi par les présents et la corruption ce qui jusque-là avait été accordé par la confiance, et considéré par l'homme de mérite plutôt comme une charge que comme une dignité, et il a pu désormais se l'assurer à toujours, comme un bien pour ainsi dire acquis à sa famille. Je sourirais, mais malgré cela je sentirais s'augmenter mon respect pour le poëte auquel on peut autant prêter. — Mais cela est hors de mon propos et je considère seulement ici l'histoire du

sceptre comme un artifice par lequel on réussit à nous arrêter devant un objet isolé sans s'engager dans une froide description de ses parties. Do même, lorsque Achille jure par son sceptre de se venger du mépris avec lequel Agamemnon le traite, Homère nous donne l'histoire de ce sceptre. Nous voyons croître le rameau sur la montagne, le îcr le détache du tronc, l'effeuille, le dépouille do son écorce, et le rend propre à être, entre les mains des juges des peuples, le signe de leur dignité divine 1 :

« Par ce sceptre, qui jamais ne produira plus ni feuilles, ni rameaux, depuis qu'il a élé séparé de son tronc dans les montagnes, et ne reverdira plus ; car le fer l'a dépouillé de ses feuilles et de son écorce ; et maintenant les fils des Achéens le portent dans leurs mains, eux qui défendent les lois au nom de Jupiter. »

L'intention d'Homère, ici, était moins de décrire deux bâtons, différents de matière et de forme, que de nous donner une image sensible de la différence de pouvoir dont ces bâtons étaient les signes. Celui-là est l'ouvrage de Vulcain ; celui-ci a été coupé sur la montagne par une main inconnue ; celui-là est un vieil héritage d'une noble maison ; celui-ci est destiné à la première main venue ; celui-là, dans la main d'un monarque, s'étend sur un grand nombre d'îles et sur Argos tout entière; celui-ci est porté par un Grec à qui, avec d'autres, on avait confié la garde des lois. Telle était réellement la

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distance qui séparait l'un de l'autre Agamemnon et Achille, distance que, malgré son aveugle colère, Achille lui-même ne pouvait s'empêcher de reconnaître.

Mais ce n'est pas seulement lorsqu'il veut lier à une description des vues plus étendues, c'est encore lorsqu'il n'a à donner qu'une simple image qu'Homère sème les divers traits de cette image dans une sorte d'histoire de l'objet. De cette manière, les diverses parties de cet objet, que dans la nature nous voyons à côté les unes des autres, se succèdent tout aussi naturellement dans ses tableaux et suivent d'un pas égal le cours du récit. Par exemple : il veut nous peindre l'arc de Pandarus, un arc de corne, de telle et telle longueur, bien poli et garni aux deux extrémités de feuilles d'or; que fait-il? Nous énumère-t-il si sèchement toutes ces circonstances les unes après les autres ? En aucune façon : ce serait détailler cet arc, le décrire, mais non le peindre. Il commence par la chasse du bouquetin, des cornes duquel l'arc a été fait; Pandarus l'avait épié dans les rochers et l'avait abattu ; les cornes étaient d'une grandeur extraordinaire, c'est pourquoi il eut l'idée d'en faire un arc ; on les met en œuvre, l'artiste les joint ensemble, les polit, les garnit ; et ainsi, comme je l'ai dit, nous voyons naître chez le poëte ce que chez le peintre nous ne pouvons voir qu'achevé :

a Un arc poli, de la corne d'une chèvre sauvage, qu'il frappa lui-même sous la poitrine au moment où elle tombait dans son piège à la descente d'une montagne ; elle tomba renversée sur le rocher; sa tête était ornée de cornes à seize

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branches ; le fabricant les polit et les ajusta avec soin et les garnit d'un couronnement d'or *. »

Je ne finirais pas si je voulais citer tous les exemples de ce genre. Ils se présenteront en foule à l'esprit de quiconque possède son Homère

Mais, objectera- t-on, les signes qu'emploie la poésie, non-seulement se suivent l'un après l'autre, mais ils sont encore arbitraires, et, comme signes arbitraires, ils sont susceptibles de représenter des corps tels qu'ils existent dans l'espace. Il s'en trouve des exemples chez Homère lui-même; il suffît de se rappeler son bouclier d'Achille pour avoir l'exemple le plus concluant de la manière détaillée, et pourtant poétique, dont on peut représenter un objet isolé, d'après les diverses parties juxtaposées dont il est formé.

Je vais répondre à cette double objection. Je dis double parce qu'un raisonnement juste n'a pas besoin de s'appuyer sur un exemple, et, parce que, d'autre pari, un exemple d'Homère a du poids pour moi, lors même que je ne puis le justifier par aucun raisonnement.

Le raisonnement est juste ; puisque les signes du langage sont arbitraires, il est donc bien possible

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