‹ LaocoonChapitre 48 sur 91 · Iliade, IV, v · texte numérisé non relu

Iliade, IV, v

LAOGOON

que, par leur moyen, on parvienne à représenter Tune après l'autre les parties d'un corps, tout aussi bien que, dans la nature, elles se trouvent disposées les unes à côté des autres. C'est là une propriété du langage et de ses signes en général, mais ce n'est pas par cette qualité qu'ils sont le plus convenables au but de la poésie. Le poëte ne veut pas seulement être compréhensible, il ne suffît pas que ses images soient 'claires et précises ; c'est de quoi le prosateur se contente, mais le poëte veut rendre les idées qu'il éveille en nous si vives, que, dans notre transport, nous croyions éprouver les impressions sensibles des objets eux-mêmes, et que, dans ce moment d'illusion, nous cessions d'avoir conscience du moyen, des mots qu'il emploie pour parvenir à ce résultat. C'est ce qui nous a été démontré plus haut par la définition du tableau poétique. Le poëte doit toujours peindre ; nous allons voir jusqu'à quel point, les corps, par la juxtaposition de leurs diverses parties, se prêtent à cette peinture.

Comment acquérons-nous ta notion d'une chose étendue dans l'espace? Nous nous représentons d'abord les parties séparément, ensuite les rapports de ces parties, puis enfin le tout. Nos sens accomplissent avec une si étonnante rapidité ces diverses opérations , qu'elles nous semblent n'en former qu'une seule ; et cette rapidité est absolument nécessaire pour que nous puissions nous former du tout une notion qui n'est que le résultat de la notion des parties et de leurs rapports. Admettons maintenant que le poëte nous conduise, dans le

plus bel ordre, d'une des parties de l'objet à l'autre ; admettons qu'il sache nous rendre aussi évidents que possible les rapports de ces parties ; combien lui faudra-t-il de temps pour cela? Ce que l'œil aperçoit d'un seul coup, il nous le dénombre pièce à pièce, et souvent il arrive qu'au dernier trait nous avons oublié le premier. Pourtant c'est de ces traits qu'il faut que nous composions le tout ; les détails soumis à l'examen de Tœil restent devant lui, il peut les parcourir et les parcourir encore ; pour l'oreille, au contraire, les détails entendus sont perdus, s'ils ne restent pas dans la pensée, Admettons même qu'ils y restent. Quelle peine, quel effort n'en coûte-t-il pas pour renouveler avec autant d'intensité, précisément dans l'ordre voulu, les impressions produites, et pour les embrasser d'un seul coup avec une promptitude médiocre, afin d'arriver à une vague notion de l'ensemble.

Que l'on essaie sur un exemple qui peut passer pour un modèle dans son genre 1 :

a Là, la noble gentiane élève sa tête orgueilleuse au-dessus de la foule plus humble des herbes plébéiennes ; tout un peuple de fleurs sert sous son drapeau. Sa sœur à fleurs bleues, elle-même, s'incline pour l'honorer. Ses fleurs, d'un or brillant, disposées en rayons, s'élèvent en pyramide sur la tige et couronnent son vêtement gris ; la vive blancheur des feuilles, rayées de vert foncé, brille de l'éclat changeant d'un diamant humide. 0 la plus juste des lois ! La force est mariée à la grâce, dans un beau corps habite une âme encore plus belle.

« Ici rampe une humble plante semblable à un nuage gris, à laquelle la nature a donné des feuilles disposées en croix, la gracieuse fleur montre les deux mandibules dorées que porte

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