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Breitinger, Poétique et critique, t. II, p

LAOGOON

exprimer sur une toile, et le critique qui en fait cet éloge exagéré a dû la considérer sous un point de vue complètement faux. Les ornements étrangers que le poëte y a entremêlés, l'inspiration s'élevant au-dessus de la vie végétale, le développement des qualités internes auxquelles la beauté extérieure ne sert que d'enveloppe, ont dû l'occuper plus que cette beauté elle-même, plus que le degré de vivacité et de ressemblance de l'image que le peintre ou que le poëte peut nous en donner. C'est pourtant uniquement de cela qu'il s'agit ici, et pour dire que ces seuls vers :

a Ses fleurs d'un or brillant, disposées en rayons, s'élèvent en pyramide sur la tige et couronnent son vêlement gris. La vive blancheur des feuilles rayées de vert îomè brille de l'éclat changeant d'un diamant humide, »

que ces vers peuvent rivaliser avec l'impression produite par l'imitation d'un Huysum, il faut n'avoir jamais interrogé ses sentiments, ou vouloir, de parti pris, les dissimuler. Lorsqu'on tient les fleurs elles-mêmes à la main, il peut être très-joli de réciter ces vers en les y comparant, mais, par eux-mêmes, ils disent peu de chose ou même rien du tout. J'entends à chaque mot le poëte à l'œuvre, mais je suis bien loin de voir la chose ellemême.

Je le répète donc : je ne refuse pas au langage en général le pouvoir de dépeindre, au moyen de ses diverses parties, un ensemble matériel. Il peut le faire, parce que les signes qu'il emploie, bien que se suivant les uns les autres, sont cependant des

signes arbitraires. Mais je refuse ce pouvoir au langage en tant qu'il est l'instrument de la poésie, parce que de semblables descriptions par les mots manquent de l'illusion, qui est le principal caractère de la poésie ; cette illusion, dis-je, doit leur manquer, parce que le caractère de coexistence du corps s'y trouve en opposition avec le caractère de consécutivité du langage, et tandis que le premier disparaît dans le dernier, la constitution de l'ensemble nous apparaît, il est vrai, dans ses parties, mais le rapprochement définitif de ces parties, pour reconstruire le tout, devient extraordinairement difficile, souvent même impossible.

Partout où il ne s'agit pas d'illusion, où l'on n'a affaire qu'à l'intelligence de son lecteur, et où l'on ne tend qu'à une notion précise et aussi complète que possible, ces descriptions des corps, exclues de la nature, peuvent bien trouver place, et non-seulement l'écrivain en prose, mais encore le poëte didactique (car là où il est didactique, il n'est pas poëte) peuvent employer très-utilement ces descriptions. C'est ainsi, par exemple, que Virgile, dans son poëme sur l'agriculture, décrit une vache propre à faire race :

« La vache la meilleure a le regard farouche, la tête d'une informe beauté, le cou épais, et qui laisse tomber jusqu'à ses jambes son fanon pendant. Ses flancs allongés s'étendent sans mesure , elle a tout grand, même le pied, et sous ses cornes recourbées on voit poindre deux oreilles velues. J'aime celle qui est tachetée de noir ou de blanc, qui secoue le joug, qui de temps en temps menace de la corne, qui tient du taureau par le mufle ; qui, haute de corps, balaye, en marchant, la poussière, de sa queue. »

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Ou bien un beau poulain :

« Son front est élevé, sa tête est fine, son ventre mince, et sa croupe large ; des muscles vigoureux se dessinent sur son généreux poitrail *• »

Qui ne voit qu'ici le poëte a voulu analyser les parties plutôt que décrire l'ensemble ? Il veut nous énumérer les caractères distinctifs d'un beau poulain, d'une vache bien conformée, afin de nous mettre en état de juger la bonté de l'une ou de l'autre, selon que nous y rencontrons plus ou moins de ces caractères, mais il pouvait lui être très-indifférent de savoir si ces caractères se réunissaient facilement ou non pour former une image vivante.

En dehors de cet empîoi, et sans l'artifice homérique ci-dessus indiqué, de changer le caractère de coexistence en une véritable succession, les peintures détaillées d'objets corporels ont toujours été considérées, par les juges les plus délicats, comme un froid jeu d'esprit qui demande peu ou point de génie. Quand le mauvais poëte n'en peut plus, dit Horace, il commence à dépeindre un bocage, un autel, un ruisseau serpentant à travers de riantes campagnes, un torrent qui mugit, un arc-en-ciel :

« C'est un bois sacré, l'autel de Diane, ou bien un ruisseau qui serpente avec mille détours, dans les riantes campagnes ; ailleurs c'est le Rhin, le grand fleuve, ou l'écharpe humide d'Iris 2. »

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