Art poét. , v
LAOGOON
Pope, dans la virilité de son talent, reportait trèsdédaigneusement ses regards vers les essais des- | criptifs de son enfance poétique. Il disait expressément que quiconque veut porter dignement le nom de poëte, doit, aussitôt que possible, abandonner le genre descriptif , et il définissait ce genre de poëme : un festin composé uniquement de sauces Quant à M. de Kleist, je puis affirmer qu'il ne se faisait aucune illusion sur son Printemps. S'il eût vécu plus longtemps, il lui aurait donné une tout autre forme. Il pensait à y faire un plan et songeait au moyen de dérouler devant nos yeux, dans un ordre naturel, et les unes après les autres, cette
1. Prologue des satires, v. 340 : « Il ne s'égara pas longtemps dans le dédale de l'imagination, et sa muse ne dédaigna pas de chanter la vérité et la morale. »
Ibid., v. J 48 : « Qui pouvait s'offenser quand la pure description tenait lieu d'esprit. »
La remarque de Warburton sur le dernier passage peut passer pour un commentaire authentique du poëte lui-même. « Il emploie pure dans un sens équivoque, pour signifier soit chaste soit insipide, et ce vers exprime son opinion sur le vrai caractère de ce qu'on appelle la poésie descriptive, genre de composition aussi absurde, selon lui, qu'un repas uniquement composé de sauces. Une imagination pittoresque doit servir à donner plus de relief et d'ornement à la raison, de sorte que, ne l'employer qu'à décrire, c'est faire comme les enfants qui s'amusent avec un prisme à cause du vif éclat de ses couleurs, tan$s que si elles étaient employées avec économie, et distribuées avec art, elles pourraient servir à représenter les objets les plus nobles de la nature. » Le poëte, et le commentateur, semblent, il est vrai, avoir considéré la chose au point de vue moral plutôt qu'au point de vue artistique. Cela n'en vaut que mieux puisqu'elle paraît aussi frivole à un point de vue qu'à l'autre.
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foule d'images qu'il semblait avoir, au hasard, tantôt d'un côté tantôt de l'autre, arrachées de l'espace infini de la nature rajeunie. Il aurait probablement fait ce que Marmontel, à l'occasion de ses églogues, n'hésitait pas à conseiller à plusieurs poëtes allemands. D'une succession d'images parcimonieusement entremêlées de sentiments, il eût fait une suite de sentiments parcimonieusement entremêlés d'images *•
Et l'on voudrait qu'Homère lui-même fût tombé dans ces froides peintures d'objets corporels !
Je crois qu'il n'y a qu'un petit nombre de passages que l'on puisse invoquer à cet égard ; et je suis certain que même ces rares passages sont tels qu'ils confirment la règle à laquelle ils paraissent faire exception.
Il est donc établi que le temps est le domaine du poëte, comme l'espace est le domaine du peintre.
Réunir en un seul et même tableau deux points éloignés de la durée, comme l'a fait Fr. Mazzuoli
i. Poétique française , t. II, p. 501 : « J'écrivais ces réflexions avant que les essais des Allemands dans ce genre (l'églogue) fussent connus parmi nous. Ils ont exécuté ce que j'avais conçu, et s'ils parviennent à donner plus au moral et moins au détail des peintures physiques, ils excelleront dans ce genre, plus riche, plus vaste, plus fécond et infiniment plus naturel et plus moral que celui de la galanterie champêtre. »
pour l'enlèvement des Sabines et la réconciliation opérée par elles entre leurs époux et leurs parents, ou bien, comme l'a fait le Titien pour toute l'histoire de l'Enfant prodigue : sa vie déréglée, sa misère et son repentir, c'est, de la part du peintre, commettre sur le domaine du poëte un empiétement que le bon goût n'approuvera jamais.
Raconter successivement au lecteur, afin de lui présenter une image de l'ensemble, plusieurs détails ou plusieurs choses que, dans la nature, je dois nécessairement voir à la fois, et qui doivent former un tout, c'est de la part du poète commettre sur lo domaine du peintre un empiétement pour lequel le poëte prodigue sans utilité beaucoup d'imagination.
Pourtant, de même que deux sages et bienveillants voisins, tout en ne permettant pas que l'un prenne au cœur même du domaine de l'autre des libertés inconvenantes, usent cependant, sur les limites extrêmes , d'une indulgence réciproque , qui compense de part et d'autre les petits empiétements que l'imprévu des circonstances oblige l'un à faire sur les droits de l'autre, de même en est-il pour la peinture et la poésie.
Je ne veux pas, à ce propos, insister sur ce que, dans les grands tableaux d'histoire, le moment choisi est presque toujours un peu étendu, et qu'il n'existe peut-être aucun ouvrage très-riche en personnages, dans lequel chaque personnage ait exacte* ment la place et la pose qu'il devait avoir au moment de l'action principale; pour l'un, elles sont quelque peu antérieures, pour l'autre, quelque peu postérieures. C'est là une liberté que le maître
doit justifier par quelque artifice de disposition, par le rapprochement ou l'éloignement de ses personnages, lequel leur permet de prendre une part plus ou moins instantanée à ce qui se passe. Je ne m'appuierai que sur une remarque faite par M. Mengs à propos des draperies de Raphaël x : « Chez lui, dit-il, tous les plis sont motivés, soit par leur propre poids, soit par l'action des membres. Souvent on voit par leur disposition comment ils étaient auparavant. Raphaël y a même mis une certaine intention. On voit, par les plis, si une jambe, un bras, avant le mouvement actuel était en avant ou en arrière, si le membre auparavant plié s'est étendu ou s'étend, ou bien si, ayant été étendu, il se replie. » Il est incontestable que, dans cette circonstance, l'artiste a réuni en un seul deux instants différents. Car, puisque, lorsque le pied qui était en arrière se porte en avant, la partie du vêtement qui le recouvre suit immédiatement, à moins que le vêtement ne soit d'une étoffe trèsraide, et par cela même très-peu convenable pour la peinture, il n'existe donc aucun moment où le vêtement fasse le moindre pli autre que celui qu'exige le mouvement actuel du membre; lui fait-on faire un autre pli, on représente le vêtement dans le moment précédent, et le membre dans le moment actuel. Néanmoins, qui y regardera de si près avec l'artiste, s'il trouve son avantage à nous montrer à la fois ces deux instants? Qui ne le louera pas bien plutôt d'avoir eu l'intelligence et la