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Iliade, XII, v. 29i

chez le peintre les deux instants différents se touchent de si près et si immédiatement qu'ils peuvent sans difficulté passer pour un seul et unique instant; de même, chez le poè'te, les traits multiples qui représentent les diverses parties et les diverses propriétés étendues dans l'espace, se succèdent si rapidement, dans une durée si restreinte, que nous croyons les entendre tous à la fois.

Et ici, dis-je, Homère est servi d'une manière toute spéciale par l'excellence de sa langue. Nonseulement elle lui laisse toute liberté pour l'entassement et la composition des épithètes, mais elle a, pour ces épithètes entassées, un arrangement si heureux, que la suspension de leurs rapports est par là compensée. Il manque généralement un ou plusieurs de ces avantages aux langues modernes. Les unes, comme la langue française, en étant forcées de transcrire, par exemple, de cette façon : <r les roues rondes qui étaient d'airain et avaient huit rayons, » expriment la pensée, mais détruisent l'image. Or ici la pensée n'est rien , l'image est tout; et la pensée sans l'image fait, dupoëte le plus vivant, le plus fastidieux bavard. Sort auquel le bon Homère a été soumis fréquemment sous la plume de la scrupuleuse Mme Dacier. D'autre part, notre langue allemande peut bien, il est vrai, le plus souvent, rendre les épithètes d'Homère par des épithètes synonymes et aussi courtes, mais elle ne peut imiter l'arrangement si avantageux de la langue grecque. Nous disons bien : les rondes, d'airain, à huit rayons; mais « roues » se traîne

derrière. Qui ne sent que trois différents attributs énoncés avant le sujet ne peuvent produire qu'une image vague et confuse? Le grec lie le sujet immédiatement avec le premier attribut et fait suivre les autres ; il dit : « de rondes roues d'airain, à huit rayons. » Nous savons ainsi d'un seul coup de quoi il parle, et, conformément à l'ordre naturel de la pensée, nous faisons connaissance d'abord avec la chose, ensuite avec ses qualités accidentelles. C'est un avantage que notre langue n'a pas. Ou bien, dois- je dire qu'elle l'a et qu'elle ne peut que rarement s'en servir sans équivoque? C'est tout un. Car si nous voulons placer les épithètes après, il faut qu'elles soient invariables; il faut que nous disions : runde Rader, ehem und achtspeichigt. Mais, laissés ainsi invariables, nos adjectifs deviennent complètement semblables aux adverbes; et si on les joint comme tels au plus prochain verbe qui a été affirmé de la chose, ils peuvent former un sens souvent tout à fait faux, et toujours très-équivoque.

Mais je m'arrête à des détails insignifiants, et je semble vouloir oublier le bouclier, le bouclier d'Achille, ce tableau célèbre, à cause duquel principalement Homère a été autrefois regardé comme un maître en peinture i. Un bouclier, dira-t-on, est pourtant bien un objet matériel distinct, dont la description, d'après ses parties, disposées les unes à côté des autres, ne doit pas être permise au poëte.

1 . Denys d'Halicarnasse, cité par Th. Gale dans les Opuscules, mythologiques, p. 401.

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Et ce bouclier, Homère l'a décrit en plus de cent vers pompeux, pour sa matière, pour sa forme, pour toutes les figures qui en remplissaient l'immense surface; il Fa décrit avec tant de détail, avec tant de précision, qu'il n'a pas été difficile à des artistes modernes d'en faire un dessin, en tous points conforme à cette description .

Je répondrai à cette objection spéciale.... que j'y ai déjà répondu : Homère peint le bouclier non pas comme achevé, parfait, mais comme un bouclier qu'on est en train de faire. Il a donc, ici encore, usé de cet heureux artifice qui consiste à changer en consécutif ce qu'il y avait de co-existant dans son sujet, et, par ce moyen, il a su changer une fastidieuse peinture d'un corps en un vif tableau d'une action. Ce n'est pas le bouclier que nous voyons, mais Fartiste divin occupé à fabriquer ce bouclier. Il s'avance vers son enclume avec son marteau et ses tenailles, et après qu'il a eu transformé en lames le métal grossier, à nos yeux, sous son marteau habile, sortent de l'airain, l'une après l'autre, les images dont il veut l'orner. Nous ne le perdrons plus de vue jusqu'à ce que tout soit fini. Maintenant il est fini et nous admirons l'ouvrage, mais de cette admiration confiante d'un témoin oculaire qui l'a vu faire.

On ne peut en dire autant du bouclier d'Enée dans Virgile. Ou le poëte romain n'a pas senti ici la beauté de son modèle, ou bien les choses qu'il voulait mettre sur son bouclier lui ont paru être de nature à ne pouvoir être exécutées sous nos yeux. C'étaient des prophéties qu'il n'eût peut-être

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pas été convenable que le dieu expliquât en notre présence aussi clairement que le poète le fait ensuite. Des prophéties , en tant que prophéties , exigent un langage obscur qui ne comporte pas les noms des héros futurs auxquels elles s'appliquent. Et pourtant , selon toute apparence , ces noms étaient ici l'important pour le poëte et le courtisan K Si cela l'excuse, cela ne détruit pourtant

1. Je trouve dans Servius une autre excuse pour Virgile, car Servius a également remarqué la différence qui existe entre les deux boucliers : « Il y a assurément une différence entre ce bouclier et celui d'Homère, où les choses se racontent en même temps qu'elles se font, tandis que sur celui de Virgile elles sont déjà faites quand on les connaît. Ici Énée reçoit les armes avant de les avoir examinées ; le tout est déjà raconté, quand Thétis porte les armes à Achille. » (Servius, sur le vers 625 du liv. VIII de Y Enéide.) Et pourquoi cela ? Par ce motif, selon Servius, que sur le bouclier d'Énée étaient représentées non-seulement les quelques actions citées par le poëte, mais encore : « Toute la race qui devait sortir « d'Ascagne et les guerres successives qu'elle devait soutenir. » Comment eût-il donc été possible que la rapidité avec laquelle Vulcain devait faire son travail eût permis au poëte d'énumérer dans le même temps cette longue suite de descendants, et de mentionner dans Tordre toutes les guerres qu'ils devaient diriger ? Tel est le sens des paroles un peu obscures de Servius : « Et Virgile a bien fait ; car il ne paraît pas possible que, lorsque la narration s'enchaîne avec rapidité, l'œuvre de l'artiste s'exécute avec assez de promptitude pour répondre fidèlement à l'expression. » Puisque Virgile ne pouvait citer que quelque peu du non enarrabile texto Clypei, il ne pouvait le faire pendant le travail même de Vulcain, il lui fallait attendre que tout fût fini. Je voudrais bien pour Virgile que ce raisonnement de Servius fût tout à fait sans fondement ; l'excuse que je propose lui ferait bien plus d'honneur. Car, qui le forçait à mettre toute l'histoire romaine sur un bouclier ? En quelques tableaux , Hcmère avait fait de son bouclier un ré-

pas le mauvais effet qu'il a produit en s'écartant de la voie suivie par Homère. Les lecteurs d'un goût fin me donneront raison. Les dispositions que prend Vulcain pour son travail, sont, chez Virgile, à peu près les mêmes que celles que lui fait prendre Homère. Mais chez Homère, nous sommes admis à voir non-seulement les préparatifs du travail, mais encore le travail lui-même; tandis que, après nous avoir montré vaguement le dieu occupé avec ses Gyclopes *,

« Ils forgent un bouclier immense.... Les uns reçoivent l'air dans des soufflets gonflés ; les autres trempent le fer dans l'eau sifflante ; l'antre gémit des coups frappés sur l'enclume. Les Gyclopes élèvent tour à tour leurs bras en cadence, et la tenaille mordante à la main, ils retournent la masse embrasée du fer, »

Virgile fait tomber le rideau et nous transporte vers une tout autre scène; il nous amène de là, insensiblement, dans la vallée où Vénus vient trouver Énée avec les armes qui ont été achevées pendant ce temps. Elle les appuie au tronc d'un chêne et quand le héros les a assez contemplées, admirées, tâtées et éprouvées, alors commence la description ou la peinture du bouclier, laquelle par ses éternels : voici, voilà, on voit auprès de cela, non loin de là vous apercevez, — devient si froide, si fasti-

sumé de tout ce qui se passe dans le monde. Ne semble-t-il pas que Virgile, ne pouvant surpasser le poëte grec par le choix des sujets ni par l'exécution des tableaux, ait voulu au moins lui être supérieur par le nombre ? Et quoi de plu puéril ?

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