Enéide, liv. VIII
LAOGOON
dieuse que tous les ornements poétiques dont un Virgile a pu l'embellir étaient nécessaires pour qu'elle ne nous parût pas insupportable. De plus, puisque cette peinture n'est pas faite par Enée, lui qui admire les dessins sans rien savoir de leur signification,
« Il se plaît à voir l'image des choses qu'il ne connaît pas ; »
ni par Vénus, bien qu'elle dût connaître les destinées de ses descendants tout aussi bien que son complaisant époux, mais puisqu'elle sort de la bouche même du poëte, il en résulte évidemment que l'action reste suspendue pendant cette description, Aucun des personnages du poëme n'y prend part; il est, en outre, fort indifférent pour la suite que le bouclier représente cela ou autre chose. Partout perce le fin courtisan qui orne son sujet de toutes sortes d'allusions flatteuses, mais on ne voit pas là le grand génie qui compte sur la force propre de son œuvre et méprise tout moyen étranger de la rendre intéressante. Le bouclier d'Enée n'est conséquemment qu'un véritable remplissage ayant pour seul et unique but de flatter l'orgueil national des Romains. C'est un ruisseau lointain que le poëte amène dans son fleuve pour lui donner un peu plus d'animation. Le bouclier d'Achille, au contraire, est un produit propre d'un sol fertile; car il fallait qu'un bouclier fût fait, et comme ce qui est nécessaire ne sort jamais sans grâces des mains de la divinité, il fallait que le bouclier eût des ornements. Mais Fart consistait à traiter ces ornements comme de simples ornements, à les lier à
l'objet principal afin de ne nous les montrer qu'à l'occasion de cet objet principal, et cela ne se pouvait faire que par la manière d'Homère. Homère fait faire des ornements à Vulcain en même temps et parce qu'il fait un bouclier qui doit être digne de lui ; Virgile, au contraire, semble lui faire faire un bouclier à cause des ornements, puisqu'il attache assez d'importance aux ornements pour en faire une description spéciale longtemps après que le bouclier est achevé.
On connaît les objections que Scaliger, le pere, Perrault, Terrasson et autres font contre le bouclier d'Homère. Les réponses de Dacier, Boivin et Pope sont tout aussi connues. Mais il me semble que ces derniers se laissent souvent entraîner trop loin et que, confiants en leur bonne cause, ils avancent des choses qui sont aussi inexactes que peu propres à la justification du poëte.
Pour répondre à l'objection principale : qu'Homère couvre le bouclier d'une foule de sujets qu'il eût été impossible de faire tenir sur sa surface, Boivin entreprit de le faire dessiner en observant la mesure nécessaire. Son idée de divers cercles concentriques est très-ingénieuse , bien que les paroles du poëte ne l'autorisent aucunement ; on ne trouve d'ailleurs rien qui indique que les anciens aient eu des boucliers divisés de cette manière.
Puisque Homère lui-même le nomme « un bouclier artistement travaillé de tous côtés », j'eusse préféré, pour y trouver plus de place, appeler à l'aide la surface concave; car on sait que les artistes anciens ne la laissaient pas vide, comme le montre le bouclier de Minerve par Phidias *. Ce n'était pourtant pas assez pour Boivin de ne pas user de ce privilège, il a encore augmenté sans nécessité les sujets eux-mêmes pour lesquels il devait trouver place sur l'espace ainsi diminué de moitié. Car ce qui, chez le poëte, n'est évidemment qu'un seul tableau, il l'a divisé en deux et même en trois différents tableaux. Je sais bien ce qui l'y a poussé, mais cela n'aurait pas dû l'y pousser. Au lieu de s'efforcer de satisfaire les prétentions de son adversaire, il aurait dû lui montrer que ses prétentions étaient injustes.
Te me ferai plus complètement entendre par un exemple ; quand Homère dit d'une ville :
a Une assemblée nombreuse se pressait sur le marché ; deux hommes s'y disputaient vivement au sujet d'un homicide. L'un affirmait avoir payé la rançon, l'autre niait l'avoir reçue. Tous les deux s'empressaient d'arriver au juge. Les uns soutenaient celui-ci, les autres celui-là. Les hérauts faisaient taire la foule. Les juges, assis dans le sacré hémicycle sur des pierres taillées, prenant dans leurs mains les bâtons des hérauts, se levèrent l'un après l'autre et prononcèrent la sentence ; on voyait aussi deux talents d'or placés au milieu de l'assemblée 2 » ,
\ . a Sur la surface convexe de ce bouclier il a représenté le combat des Amazones, et sur la surface concave la lutte des dieux et des géants. » Pline, liv. XXXVI, sect. 4, p. 726, édit. Hardouin.