Iliade, XVIIÏ, v
je crois qu'il n'a voulu faire qu'un seul tableau, la peinture d'un jugement public à propos du payement contesté d'une amende considérable pour un meurtre commis. L'artiste qui veut exécuter ce sujet ne peut en utiliser à la fois qu'un seul moment ; soit le moment de l'accusation , ou celui de l'audition des témoins, ou celui du jugement ou tout autre moment qui lui convient le mieux, avant ou après ou entre deux de ceux-ci. Ce moment particulier, il le rend aussi fécond que possible, il le rend avec toutes les illusions dont l'art dispose et qui sont interdites à la poésie dans la représentation des objets visibles. Tout à fait inférieur de ce côté, obligé de peindre ce sujet avec des paroles, s'il ne veut pas échouer complètement, que peut faire le poëte sinon user des privilèges qui lui sont propres ? Et quels sont ces privilèges ? La liberté de s'étendre aussi bien sur ce qui a précédé que sur ce qui a suivi l'instant représenté par l'œuvre d'art, et la possibilité de nous faire voir ainsi, non-seulement ce que nous fait voir l'artiste, mais aussi ce que celui-ci ne peut que nous faire deviner. Ce n'est que par cette liberté, par cette possibilité, que le poëte se rapproche de l'artiste ; leurs œuvres sont aussi semblables que possible quand elles produisent un effet également vif, et non pas quand l'une n'apporte à l'âme, par l'intermédiaire de l'oreille, ni plus ni moins que l'autre ne représente à l'œil. C'est d'après ce principe que Boivin aurait dû juger le passage d'Homère et il n'en aurait pas fait autant de tableaux qu'il a cru y remarquer de périodes différentes. Il est vrai
LAOGOON
que tout ce que dit Homère ne pouvait guère être réuni dans un seul tableau ; l'accusation et la défense, la déposition des témoins et l'appel au peuple divisé, l'effort des hérauts pour apaiser le tumulte, la décision de l'arbitre sont des choses qui se suivent l'une après l'autre, et qui ne peuvent être placées l'une à côté de l'autre. Cependant, ce qui n'était pas dans le tableau « in actu, » pour employer les termes d'école, y était « virtute, » et la véritable manière de reproduire par des paroles un tableau matériel, c'est de lier avec les objets réellement visibles ce qu'ils font supposer, et de ne pas se renfermer dans les bornes de Fart, qui permettent bien au poëte de raconter la donnée d'un tableau mais non de représenter le tableau lui-même.
De même Boivin divise en trois tableaux la peinture de la ville assiégée *. Il aurait aussi bien pu le diviser en douze qu'en trois. Une fois qu'il ne comprenait pas le génie du poëte et qu'il lui demandait de s'assujettir à l'unité du tableau matériel, il aurait pu trouver bien plus de violations de cette unité, puisqu'il eût été presque nécessaire de donner à chaque trait particulier du poëte une place particulière sur le bouclier. Selon moi, Homère n'a, en tout, pas plus de dix différents tableaux sur le bouclier, chacun d'eux commençant par : « là était représenté », « là était fait », ou bien « là il prit », ou bien : « le boiteux mit là pour ornement 2 ». Là
î. Iliade, XVIII, v. 509-540.
2. Le premier tableau commence au vers 483 et va jusqu'au vers 489 ; le second de 490 à 509; le troisième de 510 à 540; le quatrième de 541 à 549 ; le cinquième de 550 à 560 ; le
où la phrase ne commence pas par ces mots on n'a pas le droit d'admettre un tableau séparé ; au contraire, tout ce qu'ils enferment doit être regardé comme un seul tableau auquel il ne manque que la concentration arbitraire sur un seul point de la durée, que le poëte n'était nullement forcé d'indiquer. Bien plus, s'il l'eût indiquée, s'il s'y fût étroitement tenu, s'il n'eût pas laissé échapper le moindre trait qui ne pût se rattacher à son développement réel, en un mot, s'il avait agi comme le demandent ses critiques, ces messieurs, il est vrai, n'auraient eu rien en lui à critiquer, mais dans le fait, aucun homme de goût n'y aurait rien trouvé à admirer.
Pope non-seulement approuva la division et le dessin de Boivin , mais il crut encore faire quelque chose de très-remarquable en montrant de plus que chacun de ces tableaux ainsi divisés est disposé d'après les lois les plus rigoureuses de la peinture aujourd'hui en usage. Contraste, perspective, les trois unités, il y trouvait tout observé le mieux du monde, quoiqu'il sût très-bien que, d'après des témoignages dignes de foi, la peinture, au temps de la guerre de Troie, était encore en enfance. Homère ne s'en serait donc pas tenu à ce que la peinture pouvait faire à cette époque ou dans son
sixième de 561 à 572 ; le septième de 573 à 586 ; le huitième de 587 à 589 ; le neuvième de 590 à 605, et le dixième de 606 à 608. Le troisième tableau seul n'est pas précédé des mots cités, mais par cette expression du second : a là il représenta deux villes », et par la nature même de la chose, il est assez évident que ce doit être un tableau séparé.
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propre temps, mais il faudrait que, grâce à son génie, il eût deviné ce que, d'une manière générale, la peinture était en état de faire ; ou bien il faudrait que ces témoignages ne fussent pas tellement dignes de foi qu'on ne dût leur préférer le témoignage manifeste de l'art déployé dans la fabrication de ce bouclier. Quant à la première supposition, l'admette qui voudra ; pour la seconde, elle ne sera admise par aucun homme sachant quelque chose de plus que les seules indications des historiens. Car, si Ton croit qu'au temps d'Homère la peinture était encore dans l'enfance, ce n'est pas seulement parce que Pline ou tout autre le dit, mais surtout parce que, d'après les œuvres d'art dont parlent les anciens, on juge que beaucoup de siècles plus tard elle n'était guère plus avancée, et que, par exemple, les œuvres de Polygnote seraient encore loin de pouvoir subir l'épreuve que les tableaux du bouclier d'Homère soutiendraient selon Pope. Les deux grands morceaux de ce maître qui étaient à Delphes, et dont Pausanias nous a laissé une description si détaillée S étaient évidemment dépourvus de perspective. Cette partie de Fart doit être complètement refusée aux anciens et ce que Pope allègue, pour prouver qu'Homère en avait déjà une idée, ne prouve rien si ce n'est que lui-même n'en possède pas une notion bien précise 2. « Homère, dit-il,