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duisent ensemble telle bouche, tel nez et tels yeux, si Ton ne peut rappeler à sa mémoire un ensemble analogue de ces parties, soit dans la nature, soit dans un produit de l'art.

Ici encore Homère est le maître des maîtres. Il dit : Nirée était beau, Achille était encore plus beau ; Hélène avait une beauté divine. Mais nulle part il ne se laisse aller à la peinture détaillée de ces beautés. Pourtant, tout le poëme est fondé sur la beauté d'Hélène. Avec quelle prolixité un poëte moderne aurait amplifié là-dessus !

Déjà un Constantin Manassès a voulu orner sa sèche chronique d'un portrait d'Hélène. Je lui dois des remercîments pour sa tentative. Car je ne saurais réellement où découvrir un exemple qui montrât plus évidemment combien il est insensé d'entreprendre une chose qu'Homère a si sagement omise. Lorsque j'y lis ceci 1 :

« C'était la plus belle des femmes. Elle avait de beaux sourcils, un teint très-frais, de belles joues, une mine attrayante,

1. Constantin Manassès Compend. chron., p. 20, édit. de Venise. Madame Dacier était très-satisfaite de ce portrait de Manassès à cela près des tautologies : « Constantin Manassès a, le mieux de tous, décrit la beauté d'Hélène, quoiqu'on puisse lui reprocher des tautologies » (Ad Dietyn Cretensem, lib. Ij cap. ni, p. 5). Elle cite aussi d'après Mézériac (Cornment, sur les Epîtres d'Ovide, t. II, p. 361) les descriptions données par Darès le Phrygien et Cedrenus, de la beauté d'Hélène. Dans la première se trouve un trait assez bizarre : Darès dit d'Hélène qu'elle avait une tache entre les sourcils : notam inter duo swpercilia habentem. N'était-ce pas vraiment fort beau? J'aurais voulu que la Française eût dit son avis là-dessus. Quant à moi, je regarde ici le mot nota comme

de grands yeux, une peau blanche comme la neige, un regard brillant et vif. Douce, délicate et tendre, c'était un jardin plein de grâces, la beauté personnifiée. Elle avait des bras d'albâtre, le front très-blanc, les joues vermeilles, des paupières charmantes, des traits séduisants. C'était une beauté sans apprêt, sans autre fard que sa couleur naturelle. Sa blancheur était relevée par le vif éclat de la rose comme l'ivoire Test par celui de la pourpre. Son cou était long et d'une grande blancheur : d'où vient cette fiction des poètes, que la belle Hélène eut un cygne pour père, »

il me semble voir rouler jusqu'au haut d'une montagne des pierres destinées à construire au sommet un pompeux édifice , mais qui retombent toutes d'elles-mêmes de l'autre côté. Quelle image laisse après lui ce déluge de mots? Quelle était enfin l'apparence d'Hélène? Si mille personnes lisaient cela, ne se feraient-elles pas toutes les mille une idée différente de sa beauté ?

Il est vrai que des vers politiques d'un moine ne

une altération et je ciois que Darès veut parler de ce qui s'appelait chez les Grecs fxzaô?pvo» et chez les Latins Glabella. Les sourcils d'Hélène, veut-il dire, ne se joignaient pas, mais étaient séparés par un petit intervalle. Le goût des anciens différait sur ce point. Cet intervalle plaisait à quelques-uns et pas aux autres (Juîiîus de Pictura Vet., lib. III, cap. ix, p. 245). Anacréon tenait le milieu ; les sourcils de sa jeune fille n'étaient ni considérablement séparés ni complètement joints ensemble , ils se perdaient doucement en un même point. Il dit à l'artiste qui doit faire son portrait (Od. 28) :

a Ne me sépare pas les sourcils au milieu, ne me les joins pas non plus. Mais étends-les tous les deux comme tu le vois en elle, imperceptiblement autour de ses cils noirs. »

D'après la leçon de Pauw, bien que^ sans elle le sens soit le même et n'ait pas échappé à Henri Étienne : Supercilii nigrantes Discrimina nec arcus

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sont pas de la poésie. Qu'on écoute donc l'Arioste faisant le portrait de l'enchanteresse Alcine 1 :

« Sa personne avait tous les charmes que Thabileté des peintres peut seule imaginer. Auprès de ses cheveux blonds, longs et bouclés, il n'est pas d'or qui ne perde son éclat. Sur ses joues délicates s'étendaient les couleurs entremêlées des roses et des lys. Son front enjoué, renfermé dans les bornes convenables, était d'ivoire poli, etc. 2. »

Milton dit à l'occasion du Pandémonium : quel ques-uns louaient l'œuvre , d'autres l'ouvrier. L'éloge de l'un n'est donc pas toujours nécessairement l'éloge de l'autre. Une œuvre d'art peut mériter tous les suffrages sans qu'il y ait beaucoup à dire

Gonfundito nec illos :

Sed junge sic ut anceps Divortium relinquas, Quale esse cernis ipsi.

Mais si j'ai rencontré le sens de Darès, quel mot faudrait-il bien lire au lieu de notam ? Peut-être moram ? car il est certain que mora signifie non-seulement l'espace de temps qui s'écoule avant qu'une chose arrive, mais aussi la séparation, l'intervalle d'un objet à un autre.

Ego inquiéta montium jaceam mora,

s'écrie Hercule furieux dans Sénèque (v. 1215), passage que Gronovius explique très-bien : Optât se médium jacere inter duas Symplegades illarum velut moram, impedimentum, obicem ; qui eas moretur, vetet aut satis arcte conjungi, aui rursus distrahi. C'est ainsi que chez le même poëte lacertorum mora a le sens de juncturse. (Schrœderus ad. v. 762 Thyest.)

\> Roland furieux, chant, vu, st. 11-15.

2. D'après la traduction de M. Meinhardt, dans son Essai sur le caractère et les œuvres des meilleurs poètes italiens, t. II, p. 228.

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en faveur de l'artiste. En revanche, un artiste peut avec raison réclamer notre admiration sans que son œuvre nous satisfasse complètement. Que Ton n'oublie jamais cela, et Ton pourra souvent accorder des jugements contradictoires. Comme ici : Dolce, dans ses dialogues sur la peinture, fait faire, par l'Arétin, un éloge extraordinairement pompeux des stances ci-dessus citées de d'Arioste 1 ; moi, au contraire, je les choisis comme exemple d'un tableau. Nous avons tous les deux raison. Dolce admire le sentiment de la beauté corporelle dont le poëte fait preuve; moi, je considère l'effet que ce sentiment, exprimé par des paroles, peut produire sur mon imagination. Dolce tire de ce sentiment la conclusion que les bons poëtes sont aussi de bons peintres; et moi, de cet effet, je conclus que ce que le peintre peut exprimer parfaitement par des lignes et des couleurs, s'exprime on ne peut plus mal par des paroles. Dolce recommande à tous les peintres le portrait de l'Arioste comme le modèle le plus accompli d'une belle femme ; et moi, je le recommande à tous les poëtes comme l'avertissement le plus instructif pour ne pas tenter, encore plus malheureusement, ce qui devait si mal réussir, même à un Arioste. Il se peut que l'Arioste disant :

1. a Si les peintres veulent trouver sans peine le modèle parfait d'une belle femme, qu'ils lisent ces stances de PAriosle, où il décrit avec un art admirable les beautés de l'enchanteresse Alcine : ils verront également que les bons poëtes sont aussi des peintres. » (Dialogue sur la peinture intitulé VAretino. Florence, 1735, p. 178.)

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« Sa personne avait tous les charmes que l'habileté des peintres peut seule imaginer, »

prouve qu'il comprend Part des proportions aussi parfaitement que la nature et l'étude de l'antique ont pu l'apprendre à l'artiste le plus consciencieux *. Il est possible que ces mots :

a Sur ses joues délicates s'étendaient les couleurs entremêlées des roses et des lys, »

nous le montrent comme un coloriste accompli, un Titien 2. De ce qu'il ne fait que comparer à l'or la chevelure d'Alcine, sans l'appeler une chevelure d'or , on peut conclure, tout aussi évidemment, qu'il désapprouvait l'emploi de l'or véritable dans la peinture 3. Son « nez dirigé vers le bas », peut rappeler ce profil des vieux artistes grecs , emprunté ensuite aux artistes grecs par les artistes

1. L'ingénieux Ariosle indique ici, comme proportion, la meilleure que puissent former les mains des plus excellents peintres, en peignant, se servant de ce mot industri, pour montrer tout le soin qui convient à un bon artiste. » (Ibid.)

2. « Ici l'Arioste est un peintre coloriste, et montre un autre Titien. » (Ibid. 182.)

3. « L'Arioste pouvait dire chevelure d'or, comme il a dit chevelure blonde ; mais il lui sembla peut-être que cette expression eût été trop poétique. D'où l'on peut conclure que le peintre doit imiter l'or, et non le mettre (comme font les miniaturistes) dans leurs tableaux, de sorte qu'on peut dire que les cheveux ne sont pas d'or, mais qu'ils paraissent briller comme l'or. » (Ibid., p. 180.) Ce que Dolce cite d'Athénseus à la suite de cela est remarquable ; seulement ce n'est pas tout à fait de même dans l'auteur. J'en parlerai autre part.

romains 1. Que nous importe toute cette érudition, toute cette finesse, à nous, lecteurs, qui voulons nous figurer que nous voyons une belle femme, à nous, qui voulons ressentir quelque chose de la douce agitation du sang qui accompagne la vue réelle de la beauté ? Si le poète sait de quelles proportions résulte un bel ensemble, en résulte-t-il que nous le sachions aussi? Et quand nous le saurions, nous fait-il voir ici ces proportions? Nous en facilite-t-il le moins du monde un souvenir vivant et immédiat ? Un front « renfermé dans des bornes convenables », un nez auquel « l'envie ellemême ne trouverait rien à corriger », une main « un peu longue et mince dans la largeur » , quelle image peuvent produire ces formules générales ? Dans la bouche d'un maître de dessin qui veut faire remarquer à ses élèves les beautés d'un modèle académique, elles pourraient encore signifier quelque chose; qu'ils jettent un coup d'œil sur ce modèle, ils voient les limites convenables du front radieux, ils voient le beau profil du nez, la mince largeur de la main mignonne. Mais chez le poè'te je ne vois rien et je ressens avec dépit la vanité de mes plus grands efforts pour voir quelque chose.

Sur ce point, où Virgile a pu imiter Homère par son silence, Virgile a été assez heureux. Sa Didon aussi n'est pour lui que pulcherrima Dido. Si, à propos d'elle, il fait une description plus circons-

t. Le nez qui descend, avait probablement quelque rapport avec ces formes de nez que l'on voit dans les portraits des belles dames romaines de l'antiquité. (Ibid., p. 182.)

tanciée, il décrit sa riche parure, ses magnifiques atours.

« Enfin elle paraît... Sa chlamyde de Tyr est bordée d'une frange éclatante ; son carquois est d'or ; for retient les nœuds de sa chevelure ; une agrafe d'or rattache les plis de pourpre de son manteau *. »

Si on voulait pour cela lui appliquer ce que ce vieil artiste disait à un élève qui avait peint une Hélène très-parée : « N'ayant pu la peindre belle, « tu l'as peinte riche; d Virgile répondrait : « Il ne « tient pas à moi de n'avoir pu la peindre belle ; la « faute en est aux bornes de mon art ! Mon mérite « est de m'être tenu dans ces bornes. »

Je ne puis omettre ici les deux chants d'Anacréon dans lesquels il analyse la beauté de sa jeune fille et de son Bathylle 2. Le tour qu'il emploie concilie tout. Il suppose qu'il a devant lui un peintre et le fait travailler sous ses yeux. Fais-moi, dit-il, la chevelure ainsi, ainsi le front, ainsi les yeux, ainsi la bouche, ainsi le cou et la poitrine, ainsi la hanche et les mains ! Ce que l'artiste ne pouvait exécuter que partie par partie, le poëte ne pouvait aussi le décrire que partie par partie. Son dessein n'est pas de nous faire connaître et sentir, par cette direction orale du peintre, la beauté de l'objet aimé; lui-même sent l'insuffisance des mots et, précisément pour cela, appelle Fart à son aide ; il en exalte tellement la puissance que tout le chant

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