De Poetica, chap. v
admettons que ses diffamations sournoises contre Agamemnon dussent coûter plus cher à Thersite, et que, au lieu de deux contusions sanguinolentes, il dût les payer de sa vie, nous cesserons de rire de lui. Car cette monstrueuse forme humaine est cependant un homme dont l'anéantissement nous semble un plus grand mal que tous ses défauts et tous ses vices. Pour en faire l'épreuve, qu'on lise sa fin dans Quintus Calaber 1 ; Achille regrette d'avoir tué Penthésilée ; cette beauté baignée dans son sang, versé avec tant de courage, excite le respect et la pitié du héros, et le respect et la pitié deviennent de l'amour. Mais Thersite lui reproche injurieusement cet amour comme une faute, il déclame contre la volupté qui entraîne même l'homme le plus brave à des extravagances,
« Qui rend insensé l'homme même le plus vaillant. »
Achille entre en fureur et, sans répondre une parole, il le frappe si violemment entre la joue et l'oreille que les dents, le sang et la vie lui sortent à la fois par la gorge. Barbarie ! Achille furieux et meurtrier me devient plus odieux que Thersite sournois et grondeur. Le cri de joie, que les Grecs poussent à ce moment, me blesse, et je me mets du côté de Diomède, qui déjà tire l'épée pour venger son parent sur le meurtrier ; car je sens que Thersite est aussi mon parent, un homme.
Mais, supposé que les excitations de Thersite eussent amené une mutinerie, que le peuple, soulevé,