‹ LaocoonChapitre 69 sur 91 · Richard III, acte I, scène i · texte numérisé non relu

Richard III, acte I, scène i

j'entends un diable, et je vois un diable, sous une forme que le diable seul devrait avoir.

C'est ainsi que le poëte utilise la laideur des formes ; quel emploi le peintre en peut-il légitimement faire ?

La peinture, comme moyen d'imitation, peut rendre la laideur; la peinture, comme art, ne la rendra pas. Au premier point de vue, tous les objets visibles lui appartiennent ; au second point de vue, elle se borne à ceux des objets visibles qui éveillent des sensations agréables.

Mais les sensations désagréables elles-mêmes ne plaisent-elles pas lorsqu'elles sont reproduites par l'art ? Pas toutes. Un critique ingénieux 1 a fait avant moi cette remarque sur le dégoût : a Les images de la crainte, dit-il, de la tristesse, de l'effroi, de la pitié, etc. , ne peuvent produire une impression désagréable que si nous tenons le mal pour réel. Ces images peuvent donc se résoudre en sensations agréables, par la pensée qu'elles sont une illusion de Fart. Mais la sensation choquante du dégoût, en vertu des lois de l'imagination , naît de la simple impression de l'image sur l'âme, que l'objet soit tenu pour réel ou non. Qu'importe à l'esprit blessé que l'imitation soit plus ou moins parfaite ? Votre impression

\ . Lettres sur la littérature moderne, t. V, p. \ 02.

LAOGOON

désagréable n'est pas venue de la supposition de la réalité du mal, mais de sa simple image, et cellelà est bien réelle. Le sentiment de dégoût est toujours naturel, jamais artificiel. »

Cela est vrai aussi de la laideur des formes. Cette laideur nous choque la vue, contrarie notre goût pour l'ordre et l'harmonie, et fait naître l'aversion, indépendamment de toute considération relative à l'existence, réelle ou non, de l'objet dans lequel nous la percevons. Nous ne supportons la vue de Thersite ni en nature ni en portrait, et si son portrait nous déplaît moins, cela ne vient pas de ce que la laideur de sa forme, dans l'imitation , cesse d'être laideur, mais de ce que nous avons la faculté de faire abstraction de cette laideur pour jouir uniquement de Fart du peintre. Mais cette jouissance est à chaque instant interrompue par la réflexion sur le mauvais emploi qui a été fait de l'art, et il est rare que cette réflexion n'entraîne pas après elle l'amoindrissement de notre estime pour l'artiste.

Aristote donne une autre raison 1 de ce que des choses que nous regardons avec répugnance clans la nature, nous procurent du plaisir lorsqu'elles sont le plus fidèlement représentées : c'est la curiosité naturelle à Thomme. Nous nous réjouissons lorsque par l'image exacte nous apprenons « ce qu'est chaque chose » , ou bien si nous pouvons conclure que « c'est celle-ci ou celle-là». Mais de cela même ne découle rien en faveur de la laideu dans l'imitation. Le plaisir qui naît de notre curio-

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