‹ LaocoonChapitre 70 sur 91 · De Poetica, chap. iv · texte numérisé non relu

De Poetica, chap. iv

sité satisfaite est momentané, et n'est qu'accidentel par rapport à l'objet qui l'a fait naître. Au contraire, la répulsion qui accompagne la vue de la laideur est permanente et essentielle à l'objet qui l'excite. Comment le premier sentiment pourrait-il contrebalancer le second? Encore moins la petite occupation agréable, que nous procure la considération de la ressemblance, pourrait-elle l'emporter sur l'effet désagréable de la laideur. Plus étroitement je compare la copie laide avec l'original laid, plus exclusivement je subis cet effet, de sorte que le plaisir de la comparaison s'évanouit bientôt, et il ne me reste que l'impression choquante de la double laideur. A en juger d'après les exemples que donne Aristote, il semble qu'il n'ait pas voulu compter la laideur des formes au nombre des objets désagréables qui peuvent être soumis à l'imitation. Ces exemples sont : les bêtes féroces et les cadavres. Les bêtes féroces inspirent l'effroi, lors même qu'elles ne sont pas laides ; et c'est cet effroi, non leur laideur, qui, par l'imitation , se transforme en sensation agréable. Il en est de même des cadavres ; c'est un sentiment de profonde pitié, c'est la pensée effrayante de notre anéantissement qui , dans la nature, fait, pour nous, d'un cadavre un objet de répulsion; mais, dans l'imitation, la certitude d'une illusion enlève à cette pitié ce qu'elle avait de poignant ; d'ailleurs, un concours de circonstances flatteuses peut nous détourner complètement de cette pensée fatale, ou se joindre à elle d'une manière si inséparable que nous croyions y trouver plus de motifs de désir que de motifs de crainte.

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Puis donc que la laideur des formes produit une sensation désagréable, qui n'est pas de celles que l'imitation peut changer en sensations agréables, et ne saurait, conséquemment, être, en elle-même et par elle-même, un sujet pour la peinture, considérée comme art, il y aurait encore à examiner si elle ne pourrait lui être utile comme elle l'est à la poésie, en qualité d'ingrédient pour fortifier d'autres sensations.

La peinture peut-elle se servir de la laideur des formes pour arriver au ridicule et au terrible ?

Je ne me hasarderai pas à répondre carrément à cette question : Non. Il est certain que la laideur innocente peut devenir ridicule aussi en peinture, surtout quand elle se joint à des prétentions au charme et à l'importance. Il est tout aussi incontestable que la laideur nuisible peut, dans un tableau comme dans la nature, produire l'effroi, et que ce ridicule et cet effroi, qui sont déjà par eux-mêmes des sentiments complexes, acquièrent par l'imitation un nouveau degré de piquant et de charme.

Je dois pourtant faire observer que, malgré cela, la peinture ne se trouve pas ici tout à fait dans le même cas que la poésie. Dans la poésie, comme je l'ai fait remarquer^ la laideur de la forme, par le changement qui rend successives ses parties coexistantes, perd à peu près entièrement son effet répulsif ; à ce point de vue, elle cesse pour ainsi dire d'être la laideur, et peut s'unir d'autant plus intimement avec d'autres apparences pour produire un effet nouveau et particulier. Dans la peinture, au contraire, la laideur garde réunies toutes ses

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forces, et n'agit pas beaucoup plus faiblement que dans la nature elle-même. La laideur innocente ne peut par conséquent guère rester longtemps ridicule, la sensation désagréable prend le dessus, et ce qui, au premier moment, était burlesque, devient, par la suite, seulement horrible. Il n'en va pas autrement de la laideur nuisible ; le terrible se perd peu à peu, et l'informe survit seul et immuable.

Cela posé, le comte de Caylus a eu complètement raison de rejeter du nombre de ses tableaux tirés d'Homère l'épisode de Thersite. Mais a-t-on pour cela également raison de regretter de le voir dans Homère? Je suis fâché de voir un savant, doué d'ailleurs d'un goût très-juste et très-fin, être de cette opinion l. Je réserve pour un autre endroit do m'expliquer plus largement là-dessus,

La seconde différence que le critique déjà cité trouve entre le dégoût et les autres sentiments désagréables se manifeste par la sensation pénible qu'éveille en nous la laideur des formes.

« D'autres sentiments désagréables, dit-il 2, peuvent, en dehors de l'imitation, dans la nature

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