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même, plaire à l'esprit, parce qu'ils n'engendrent pas une sensation purement pénible, mais mêlent toujours quelque plaisir à leur amertume. Notre crainte est rarement privée de toute espérance, l'effroi ranime nos forces pour échapper au danger, la colère se lie au désir de se venger, la tristesse à l'image agréable du bonheur passé, et la pitié est inséparable d'un sentiment d'amour et d'affection. L'âme est libre de s'arrêter tantôt au côté agréable, tantôt au côté désagréable d'un sentiment, et de se créer un mélange de douleur et de joie qui a plus de charme que le plaisir le plus pur. Très-peu d'attention sur soi-même suffit pour qu'on ait remarqué cela bien des fois; d'où viendrait donc autrement que l'homme en colère préfère sa colère, que celui qui est triste préfère son abattement à toutes les images joyeuses par lesquelles on croit le calmer ? Mais il en arrive tout autrement avec le dégoût et les sentiments analogues. L'âme n'y tro.uve aucun mélange perceptible de plaisir. La répulsion l'emporte, et on ne saurait imaginer, ni dans la nature ni dans l'imitation, aucune circonstance qui pût empêcher l'esprit de s'écarter avec répulsion de ces images. »
Parfaitement juste ; mais puisque le critique luimême reconnaît d'autres sentiments analogues au dégoût et n'engendrant que des sensations ç!j sagréables, quel sentiment peut lui être plus analogue que celui de la laideur des formes ? Celuilà aussi se présente dans la nature sans le moindre mélange de plaisir, et puisqu'il est si peu susceptible d'en recevoir par l'imitation, on ne saurait
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donc imaginer aucune circonstance qui empêcherait l'esprit de s'écarter avec répulsion de son image.
Certainement, si j'ai assez soigneusement étudié mes propres impressions,, cette répulsion est tout à fait de la nature du dégoût. Le sentiment associé à la laideur de la forme est le dégoût, seulement à un degré moindre. Ceci se trouve, il est vrai, en contradiction avec une autre remarque du critique, d'après laquelle il croit que les sens les plus obtus, le goût, Todorat et le tact sont seuls exposés au dégoût. « Les deux premiers, dit-il, par le fait d'une douceur exagérée, le dernier, par suite de la trop grande mollesse des corps qui ne résistent pas suffisamment aux fibres tactiles. Ces objets deviennent également insupportables pour la vue, mais seulement par l'association d'idées qui nous fait souvenir de la répulsion qu'elles inspirent au goût, à l'odorat ou au tact ; car, à proprement parler, il n'y a aucun objet de dégoût pour la vue. » Je crois pourtant qu'on en peut trouver. Une tache de vin sur le visage, un bec de lièvre, un nez ca* mard avec des narines ouvertes, un manque complet de sourcils, sont des laideurs qui ne peuvent être antipathiques ni à l'odorat, ni au goût, ni au tact. Néanmoins est-il certain qu'elles nous font éprouver quelque chose de bien plus voisin du dégoût que ce que nous ressentons pour d'autres difformités corporelles : un pied tortu, un dos saillant. Plus notre tempérament est délicat, plus nous serons prêts d'éprouver ces convulsions physiques qui précèdent le vomissement. Mais ces convul-
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sions ne tarderont guère à disparaître, et difficilement arriverons-nous en réalité au vomissement; il faut en chercher la raison dans ce fait, que ce sont des objets soumis au sens de la vue, qui perçoit en eux, et en même temps qu'eux, une foule de réalités dont les images agréables affaiblissent et obscurcissent tellement les images désagréables produites par ces objets, que ces images désagréables ne peuvent avoir aucune influence marquée sur le corps. Les sens obtus, au contraire, le goût, l'odorat, le tact, quand ils sont frappés par quelque chose de désagréable , ne peuvent remarquer en même temps de semblables réalités; l'objet désagréable agit donc seul avec toute sa force, et ne peut qu'être accompagné d'un bien plus violent ébranlement physique.
Du reste, en ce qui touche l'imitation, le dégoûtant se comporte exactement comme le laid. Puisque son effet est plus désagréable, il peut, encore moins que le laid, devenir par lui-même un sujet, soit pour la poésie, soit pour la peinture. Ce n'est qu'en raison de ce qu'il est également très-adouci par l'expression, que j'ose avancer que le poëte peut emprunter au dégoût quelques traits, pour les employer comme ingrédients dans ses sentiments complexes qu'il réussit si bien à renforcer au moyen du laid.
Le dégoûtant peut augmenter le ridicule, ou bien, des images de dignité, d'importance deviennent ridicules quand on les fait contraster avec le dégoûtant. On en peut trouver une foule d'exemples dans Aristophane. Ainsi, je songe en ce mo-
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ment à la belette qui interrompit le bon Socrate dans ses contemplations astronomiques 1 :
« Le disciple, Dernièrement, il fut arraché à une profonde méditation par un lézard. Strepsiade. Comment 'cela, dis-moi ? Le disciple. Tandis qu'il cherchait la route et les évolu lions de la lune, et qu'il regardait en l'air, la bouche béante, un lézard fit ses ordures du haut du toit. Strepsiade. Je suis ravi de ce lézard qui vient ainsi se soulager sur Socrate. »
Que ce qui tombe dans sa bouche ouverte ne soit pas dégoûtant, et le ridicule s'évanouit. Les traits les plus plaisants de ce genre existent dans le conte hottentot de Tquassouw et Knoumquaiha, qui se trouve dans le Connaisseur, publication anglaise hebdomadaire, pleine de sel, et que l'on attribue à lord Chesterfield. On sait combien les Hottentots sont sales, et à quel point ils trouvent beau, charmant et respectable ce qui éveille chez nous le dégoût et l'aversion. Un nez écrasé, des mamelles flasques et tombant jusqu'au nombril, un corps enduit au soleil d'un fard composé de graisse de bouc et de noir de fumée, des cheveux dégouttants de graisse, des pieds et des mains entourés de boyaux frais, qu'on se figure tout cela réuni chez l'objet d'un amour tendre, ardent et respectueux ; qu'on écoute tout cela exprimé dans le noble langage de la sincérité et de l'admiration, et qu'on se tienne de rire 2 !