Bouclier d'Hercule, v
un trait dégoûtant que parce qu'il n'est que dégoûtant et n'ajoute rien au terrible, car il ne paraît pas vouloir blâmer les ongles longs qui dépassent les doigts. Pourtant des ongles longs ne sont guère moins dégoûtants qu'un nez qui coule. Mais les ongles longs sont en même temps terribles, parce que ce sont eux qui déchirent les joues de telle sorte que le sang coule jusqu'à, terre.
« De ses joues déchirées coulait le sang. »
Au contraire, un nez qui coule n'est rien de plus qu'un nez qui coule, et le seul conseil que j'ai à donner à la Tristesse, c'est de fermer la bouche. Qu'on lise dans Sophocle la description de l'antre désert de Philoctète, Il ne s'y trouve rien de ce qui est nécessaire, rien de ce qui est agréable à la vie ; rien qu'un lit de feuilles sèches, un informe vase de bois , les instruments nécessaires pour faire du feu. C'est là toute la richesse du malheureux malade et abandonné. Comment le poëte termine-t-il ce triste et terrible tableau ? En y ajoutant un trait dégoûtant. « Ah ! s'écrie tout à coup Néoptolème, je vois là sécher des chiffons déchirés, couverts de sang et de pus 1 »
« Néoptolème. Je vois une habitation vide et déserte. Ulysse. N'y a-t-il pas dans l'intérieur quelques ustensiles de ménage? Néoptolème. Non, mais du feuillage foulé qui semble servir de lit. Ulysse. Est-ce tout? n'y vois-tu rien de plus? Néoptolème. Une coupe de bois, ouvrage de quel-
i. Philoctète, v. 31-39.
LAOGOON
que artiste inhabile, et de plus ces matières combustibles. Ulysse. C'est à lui, sans doute, que tous ces objets appartiennent. Néoptolèmé. Ah Dieu ! je vois encore étendus au soleil quelques lambeaux teints d'un sang impur. »
De même, chez Homère, Hector traîné, avec son visage couvert de sang et de poussière et ses cheveux qui en sont imprégnés et collés ensemble :
« La barbe souillée, et les cheveux collés de sang, »
(comme le dit Virgile) est un objet dégoûtant, mais par là même d'autant plus effrayant, d'autant plus émouvant. Qui peut, sans un sentiment de dégoût, se figurer le supplice de Marsyas dans Ovide 2 :
a Pendant qu'il crie, sa peau est arrachée de ses membres ; tout son corps n'est qu'une plaie ; le sang coule de toutes parts ; les chairs sont à nu ; on voit les mouvements agités des veines que la peau ne couvre plus. On pourrait compter le? entrailles palpitantes, et les fibres transparentes du cœur. »
Mais qui ne comprend que le dégoûtant est ici à sa place ? Il rend le terrible affreux ; l'affreux dans la nature même, quand notre pitié s'y intéresse, n'est pas complètement désagréable ; combien ne l'est -il pas moins dans l'imitation ! Je ne veux pas accumuler les exemples. Pourtant il me faut encore faire cette remarque : c'est qu'il y a un genre de terrible auquel le poète ne peut absolument arriver