‹ LaocoonChapitre 88 sur 91 · Chap. Ier · texte numérisé non relu

Chap. Ier

gens qui allaient déjà charger. Ce trait fut si célébré dans toute la Grèce, que Chabrias voulut que la statue qui lui fut élevée sur la place publique, par un décret du peuple athénien, fût dans cette attitude. D'où il arriva qu'ensuite les athlètes et les artistes de tous les genres firent donner aux statues qu'on leur dressait la pose qu'ils avaient au moment de leur victoire. »

Je le sais, on hésitera encore un instant à me donner raison; mais j'espère que ce ne sera réellement qu'un instant. La position de Chabrias ne paraît pas être complètement celle que nous voyons à la statue du palais Borghèse. La lance projetée en avant, projecta, hasta, est commune aux deux, mais le obnixo genu scuto est expliqué par les commentateurs par « le genou appuyé contre le bouclier, » obfirmato genu ad scutum : Chabrias montre à ses soldats à s'appuyer du genou contre leur bouclier et attendre l'ennemi derrière ; la statue tient le bouclier en haut. Mais quoi ? si les commentateurs se sont trompés, si les mots obnixo genu scuto ne vont pas ensemble, et si Ton doit lire obnixo genu à part et scuto à part, ou joint au projectaque hasta qui vient après ? Posez une simple virgule, et la ressemblance devient aussi complète que possible. La statue est un soldat, qui, obnixo genu *, scuto projectaque hasta impetum hostis

1. Ainsi dansStace : olnixa pectora (Thébaid., liv. VI, v. 863)

rumpunt cibnixa furentes

Pectora,

Ce que le vieux commentateur, de Barth, explique par « s'op-

excipit; « qui, le genou fortement appuyé, reçoit le choc de l'ennemi avec le bouclier et la lance en avant » ; elle montre ce que fît Chabrias, et c'est la statue de Chabrias. Ce qui prouve que la virgule manque réellement, c'est le que qui suit projecta, et qui, si obnixo genu scuto vont ensemble, devient superflu; il y a, en effet, quelques leçons qui le négligent.

La forme des lettres du nom de Fauteur inscrit sur cette statue concorde parfaitement avec la haute antiquité à laquelle on la fait ainsi remonter, et M. Winckelmann lui-même en a conclu, d'après cette indication, qu'elle est la plus ancienne des statues qui se trouvent actuellement à Rome, et sur lesquelles l'auteur s'est fait connaître. Je laisse à son regard pénétrant de décider s'il a remarqué, au point de vue de l'art, quelque chose qui puisse combattre mon opinion. Si elle méritait son approbation , je pourrais me flatter d'avoir donné un exemple, meilleur que tous ceux que l'on peut trouver dans les in-folio de Spence, de la manière dont les auteurs classiques peuvent être éclaircis par les œuvres d'art, et réciproquement.

posant avce une très-grande force. » Ainsi dans Ovide (Halieutes, v. 11), obniœa fronte, en parlant du scare qui cherche, non avec sa tête, mais avec sa queue, à se faire jour au travers de la nasse : a II n'ose faire effort sur les parois avec la têle. »

En raison de la lecture immense, des connaissances artistiques si étendues et si fines avec lesquelles il a entrepris son œuvre, M. Winckelmann a travaillé avec la noble confiance des artistes anciens qui donnaient tous leurs soins aux parties principales, et, pour les moins importantes, ou bien les traitaient avec une négligence, pour ainsi dire préméditée, ou bien les abandonnaient complètement à la première main étrangère venue.

Ce n'est pas un mince éloge que de n'avoir commis que des fautes que tout le monde eût pu éviter. Elles frappent à la première lecture, et s'il est permis de les relever, c'est seulement dans le but d'avertir certaines gens, qui croient seuls avoir des yeux, qu'elles ne méritent pas d'être remarquées.

Déjà , dans ses écrits sur l'imitation dans les œuvres d'art grecques , M. Winckelmann a été quelquefois induit en erreur par Junius. Junius est un auteur très-insidieux : son ouvrage tout entier est un centon, et comme il y veut toujours parler avec les mots des anciens, il leur prend souvent, pour les appliquer à la peinture, des passages qui, à la place d'où ils sont tirés, ne traitent de rien moins que de la peinture. Quand , par exemple, M. Winckelmann veut enseigner que les beaux-arts, non moins que la poésie, ne peuvent

LAOGOON

s élever à la plus haute expression par la seule imitation de la nature, que le poëte aussi bien que le peintre doit choisir l'Impossible qui soit vraisemblable plutôt que de choisir simplement le Possible, il ajoute : « La possibilité et la vérité, que Longin exige du peintre, par opposition avec le surnaturel qu'il exige du poète , peuvent très-bien subsister en même temps que lui. » Il eût mieux valu ne pas ajouter cela, car cette phrase montre entre les deux plus grands critiques d'art une contradiction tout à fait sans fondement. Il est faux que Longin ait jamais rien dit de semblable. Il dit quelque chose d'analogue de l'éloquence et de la poésie, mais nullemeut de la poésie et de la peinture. « Vous ne pouvez ignorer que dans la rhétorique l'imagination se propose autre chose que dans la poésie, écrit-il à son Térentianus *, ni que dans la poésie elle a pour but l'étonnement et la surprise,, et dans la prose la clarté. » Et encore : « Et en effet, les fictions de la poésie sont pleines d'exagérations qui dépassent toute espèce de croyance, tandis que dans la rhétorique rien n'est plus beau que la peinture fidèle des choses et de la vérité. » Seulement Junius a substitué ici la peinture à l'éloquence, et c'est chez lui et non pas chez Longin que M. Winckelmann a lu 2 : « Surtout parce que le but de l'imagination en poésie est l'étonnement , tandis qu'en peinture c'est la clarté. « Et les fictions des poètes, » comme dit le

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