Chapitre troisième
Les Environs de Laon
Si la ville de Laon offre à ses visiteurs l'attrait de plus d'une curiosité, je les engagerai à ne pas la quitter trop vite, après quelques heures passées avec les monuments que je viens de décrire, et je souhaiterai vivement que le touriste, que l'étranger, demeure dans ses murs plusieurs jours, y établissant, pour ainsi dire son quartier général , afin de rayonner aux alentours. Ils sont ravissants à parcourir et plus d'une jolie chose s'offrira aux regards du promeneur.
Je conseillerai d'abord d'entrer en pourparlers avec un des loueurs de voitures de la ville que l'on trouve en face de la "Bibliothèque ou sur la Place de l'Hôtel de Ville, et de convenir avec lui du prix (il existe un tarif que l'on peut se faire représenter) pour entreprendre, à Y ouest de Laon, l'excursion suivante. Il faut compter trois heures environ pour cette délicieuse promenade (aller et retour) :
— Première promenade —
On descendra la montagne de Laneuville, puis on se dirigera vers Molinchart dont le domaine, au commencement du xii« siècle appartenait à l'abbaye Saint-Jean de Laon. Au xrv* siècle, un porc, convaincu d'avoir dévoré le visage d'un jeune enfant du pays, y fut condamné à être pendu ; on le rôtirait de nos jours. A remarquer auprès de ce village un monument naturel des plus
curieux. C'est un amas considérable de blocs de grés à formes bizarres et entièrement déchaussés, placés au sommet d'une butte sablonneuse. Cet amas porte dans le village le nom de Hottée de Gargantua.
De là on gagnera Mons-en-Laonnois, village faisant autrefois partie du domaine des évôques de Laon. En 1373, les Anglais le pillèrent et le brûlèrent ; on dit aussi qu'en 1563, Charles IX, traversant le pays, fut obligé de s'arrêter à Mons-en-Laonnois, pour y coucher. Pendant la nuit le plancher de sa chambre s'écroula et il aurait péri sous les décombres, si l'on n'était pas arrivé à temps pour le secourir. En 1589, les habitants s'étant déclarés pour la ligue, transformèrent leur église en forteresse en l'entourant d'une ceinture de murailles flanquées de tourelles et garnies de palissades. Le gouverneur royaliste de Crépy résolut alors de les surprendre, et le 24 lévrier 1590, il attaqua soudain leur forteresse, la força, et les mutins de la dedans furent bien estrillés comme Us le méritoient, dit un historien contemporain qui n'était pas du parti de la ligue.
On s'engagera ensuite dans la charmante vallée de "Bourguignon-sous- Montbavin (Burgenuns) et de Saint- Julien, où l'on admirera la pittoresque situation de l'Eglise à la flèche élégante et coquette. On rentrera à Laon par Clacy ancienne résidence des vidâmes du Laonnois. On verra en passant la tour féodale carrée, bâtie en grés, de Cerny-Us-Bucy, appartenant aujourd'hui à une ancienne famille du Laonnois représentée par M. Léon Tilorier, agriculteur. Le 12 juin 1594, une bataille s'engagea sur le terroir de Cerny entre les ligueurs et les troupes de Henri IV qui faisait le siège de Laon. Cette tour dont je viens de parler paraît remonter au xm e siècle. Ce monument
militaire a conservé tous ses caractères primitifs ; c'est un des plus curieux que Ton puisse voir.
— Deuxième promenade —
De l'autre côté Sud-Est de la Ville, il y a une autre route à parcourir qui, en beauté, ne le cède en rien à celleci-dessus tracée. Il semble que l'on traverse un immense parc, où çà et là se rencontrent de coquets et riants villages ou hameaux.
On quittera Laon parla montagne à'Ardon ; ontraversera ce faubourg pour se rendre à 'Bruyères, à 6 kilomètres de Laon. Cette petite ville, bâtie au pied d'une colline élevée, est construite sur la voie romaine qui conduisait directement autrefois de Reims à Laon. Le nom de cette ville, indique aussi qu'elle fut bâtie dans un endroit tout rempli de bruyères (Bruœrium). Son histoire est intéressante. Les habitants de ce bourg conservèrent leurs franchises et leur administration municipale jusqu'au moment de la révolution française. L'église que l'on visitera, est grande et solidement construite ; elle servit de forteresse et de retraite dans les temps de guerre. Une maladrerie fut fondée à Bruyères en 1 195 ; puis les habitants établirent un petit Hôtel-Dieu qui n'existait déjà plus au xvin e siècle. La maladrerie fut réunie à l'Hôtel-Dieu de Laon en 1695. Bruyères a vu naître quelques personnages distingués, entr'autres Arsène Houssaye, homme de lettres, ancien directeur de la Comédie française, dont la famille est certainement une des plus anciennes du pays.
De Bruyères on gagnera Vorges (Vorgia, Worchiœ) dont l'église était une forteresse de la plus exquise élégance, placée elle-même au centre d'une enceinte fortifiée, ayant ses fossés, ses portes, ses barrières et ses donjons. La
tour, construite en dernier lieu se ressent évidemment des approches du xni« siècle. Elle s'élance svelte et gracieuse au-dessus du dôme. Une grande et longue fenêtre ogivale géminée, couronnée d'une rosace délicate, s'ouvre sur chacune des faces. Rien ne surpasse la beauté et la ravissante simplicité de ces lancettes dont les architectes du moyen âge avaient fait l'emblème de la Trinité. La tour abrite une cloche pesant prés de 3.000 livres, et d'une richesse de son à faire envie à plus d'une sonnerie de cathédrales. Mentionnons la remarquable sonorité de l'Eglise, due à de savantes combinaisons ou plutôt à un simple effet du hasard.
En sortant de ce joli village de l'ancien Laonnois, on se fera conduire à Presles-Thiemy (Pratella-Traella). Sur la montagne qui domine ce village, les évêques de Laon firent autrefois construire un château fort dont l'enceinte et quelques autres ruines existent encore. En 1589 ce château fut surpris par les royalistes et repris par les Ligueurs l'année suivante. Prestes possédait une maladrerie qui fût réunie à l'Hôtel-Dieu de Soissons.
En quittant cet endroit, on se transportera à Nouvion-le- Vineux CHjOgentum Vinosum) qui au xin* siècle, appartenait aux sires de Coucy. En 1267, Enguerrand IV vendit à l'évêque de Laon tout ce qu'il possédait à Nouvion, pour 1.500 livres parisis. De vastes sépultures antiques ont été découvertes en 1822 sur le plateau de la colline au pied de laquelle Nouvion est bâtie. On y a trouvé nombre d'objets en bronze et de médailles romaines. Nouvion possède une des plus remarquables églises romanes du pays.
A quelques pas on trouvera Laval, également propriété des sires de Coucy, avant le xm e siècle. Le seigneur laïc de Laval, était jadis l'un des quatre vicomtes du Laonnois.