LE SPECTRE
— Vous avez devant vous le spectre furibond
Du conscrard Chambergeot, du conscrard dont le nom
Est célèbre A ïégai de celui d'un grénie,
Du conscrard dont jamais la tâche n'est finie,
De ce conscrard enfin dont l'acclamation
Doit saluer ici la résurrection !
Or donc, j'étais un jour, dans l'étroit monument Où j'habite, à fourrer dans ma tète rétive Les premiers éléments de l'art de Perspective (Car j'avais renoncé, depuis lonjçtemps déjà, A savoir ce que sont les droites D, A,
(1) Nous sommes heureux de remercier ici notre camarade G. Moch de l'obligeance avec laquelle il a mis à notre disposition des matériaux intéressants qu'il avait réunis depuis longtemps et qu'il se proposait même de publier.
90 l'argot de i/x.
Que rcxcelleni monsieur Mannheim prétend comprendre,
Ce que de vous, conscrards, on ne saurait attendre,^..
Soudain, j'entends un bruit, étrange à concevoir :
« Un conscrard vient d'entrer à l'X, et dit avoir
Enfoncé Chambergeot! Et sa bouche hardie
Longuement énumëre une liste infinie
De prix et d'accessits qu'il aurait remportés
Au lycée, au concours, en toutes facultés,
En thème, en vers latins, comme en géographie,
En récitation, grec et géométrie.
En physique, en chimie ainsi qu'en version.
En descriptive aussi, discours, narration.
Sans même en excepter les arts qu'on dit graphiques.
Ce conscrard remporta des succès magnifiques;
Semblable à Chambergeot, il lutta sans vainqueur ! »
Eh bien, conscrit, écoute ; et ces mots, qu'un vain songe
Me fit entendre, vois qu'ils ne sont que mensonge.
[Ici le Spectre lit le récit lamentable de la mort du jeune Chambergeot, fréquemment interrompu par les gémissements de l'auditoire. Il reprend:]
La première promOy sous la Convention, Fut rouge. — J'entrai dans cette promotion.
— Bientôt, dans mon tombeau j'allai cacher ma gloire.
En mil huit cent quatorze, an de triste mémoii*e. En sursaut réveillé par le bruit du canon Qui tonnait sur le sol sacré de la patrie, Pour défendre Paris sauvant Napoléon En brave je mourus dans une batterie.
— Pour la seconde fois, une promotion Rouge m'avait reçu.
Ma résurrection Ne se fit point attendre, et quand la générale Remplit de ses appels toute la capitale.
Je reparus, armé d'un fusil ramassé Sur une barricade. Et, par ma voix poussé.
Le peuple, à nos côtés, sut vaincre et se venger. Mourant avec Vaneau, j'ai, je puis l'affirmer. En délivrant Paris, sauvé la nation.
— Or, c'était en l'an trente, et la promotion Était rouge toujours !
Était-ce donc fini ?
Non : quarante ans plus tard, j'appris que mon pays
l'argot de l'x. 91
Subissait de nouveau Tassaut de FAllemand,
Et, comme aux anciens jours, je lui donnai mon sang.
J'étais à ReichshofTen quand une batterie
Sans défenseurs allait périr : mon énergie
A sauvé ses canons, et je fus décoré (1^.
— Comme toujours, conscrards, ici j'étais rentré
Dans une promo rouge.
Eh bien, conscrit infâme, Oses-tu t'étonner si vertement je blftme Ton cnlot monstrueux? Pour des prix arraches A quelques concurrents absurdes, mal léchés, Tu t'oses comparer A ton antique illustre l Non, ce n*est pas ainsi qu'on acquiert un tel lustre, Conscrard ! Et si tu veux te comparer à moi, Meurs, ressuscite et meurs encor, comme avant toi L'a fait ce Chambergeot, dont sans doute on plaisante Les prix comme les tiens, mais qu'ici chacun vante, Car, aux jours de danger, il s'est toujours donné A rX, pour la patrie et pour la liberté I
On peut penser si ce discours du Spectre est couvert d'applaudissements frénétiques !
Le spectre Chambergeot cite Télève Vaneau qui fut tué
Tm Itai yiU ^MiM» M CmmI. itlwwl mMMék
(UQbifLa..
•i b pM «I w IMOi ■ «I M iah.
en 1830, à Tattaque de la caserne Babylone. Tous les ans, une députation des élèves se rend au cimetière Montparnasse déposer une couronne sur la tombe de Vaneau.
(1) Allusion à notre camarade Pistor, de la promotion 1869.
Voici (page 91), à titre de curiosité, la lettre de faire-part de Tenterrement de Vaneau que nous avons retouvée et le détail des dépenses faites par TÉcole pour les funérailles :
Fr.
Frais d'impression des lettres de fairepart 6. M»
Payé à la poste pour remettre les lettres. . • 1 .50
Crôpe, drap noir pour tambours 28.75
Port de sa malle dépost^e chez un ami et
remise à l'École l.»u
Payé pour l'ensevelir, sel, ctc 5.»»»
Frais funéraires payés à l'hospice des In-
dirablcs 58.30
Fr. 100.55
Chameau. — Animal post-biblique qu'on rencontre à l'état civilisé sur le BourMich' et dans les environs du quartier Bréda.
. Le Code X prévient sagement le conscrit « qu'il lui est défendu de promener des chameaux, à moins qu'ils ne resplendissent de tout l'éclat de la parure et de la beauté ».
Quand une malheureuse fille apparaît aux fenêtres des hôtels borgnes de la vieille rue Descartes, qui donnent sur la cour de l'Ecole, le premier qui l'aperçoit pousse un cri sur l'air des Lampions : « Un chameau ! Un chameau ! » Aussitôt tous les élèves se rassemblent et reprennent en chœur : « Un chameau ! un chameau ! » jusqu'à ce que la pâle figure, aux grands yeux noirs ou noircis, aux cheveux plaqués, ait disparu.
On entonne alors la chanson du Chameau, dont nous donnons la musique à la page 93.
A l'Ecole, pendant la leçon de danse, les élèves font alternativement le cavalier et la danseuse ; la danseuse met son pantalon dans ses bottes, ce qui la distingue suffisamment, et répond au nom gracieux de chameau.
Aux beaux jours du romantisme, quand le vent de la poésie soufflait partout, le chameau de la rue Descartes
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lU. Ah! bf 4li! Ir jo . K rbainraii V»y . n eoanw y fkl bnw!
s'appelait lavandière et le polytechnicien, nourri de Musset, parodiait ainsi la romance de VAndalouse :
Avez- vous vu près de l'École, Une laveuse au teint bruni?
Cette fille, dont je rafTole, Vaut cent fois mieux, sur ma parole, Que la plus charmante houri I
Je ne me battrais pas pour elle, Je n'ai jamais fait de chansons.
Mais combien j*ai fait sentinelle, Pour la voir, près de sa cuvellCy Quand elle lave ses chiffons !
Ah ! trop heureux si seul au monde,
De Clara j*étais possesseur !
Mais son beau corps, sa cuisse ronde.
Sa chevelure qui Tinonde
Sont au dernier enchérisseur !
Vrai Dieu I malgré ces peccadilles, Quand on la voit du PavUIor^ II n'est aucun ami des filles Qui ne songe à rompre les grilles Pour chiffonner son cotillon !
C'est qu'elle est si folle de joie Quand elle chante en son taudis, Ou que, lavant un bas de soie, Elle fait, sous son flanc qui ploie.
Craquer son corset un peu gris !
Allons, amis, en embuscade :
Allons, la belle nous attend I Et, qu'au récit de l'algarade, Puissent crever, d'un ris maussade.
Et capitaine et lieutenant (1).
Les iaupins qui se sont fait remarquer au collège par des relations faciles avec les jeunes personnes de la rive gauche, sont signalés pour la co^e chameau. S'ils sont admis plus tard, on leur ordonne de respecter V uniforme glorieux qu'ils ont l'honneur de porter.
Cherche-Midi. — Prison militaire située rue du Cherche-Midi ; autrefois la maison d'arrêt militaire était place
MAISON D'ARRÊT MILITAIRE, 1*1— A fiiiiKh II.
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du Panthéon, ainsi que le montre ce récipissé d'écrou. C'est là que sont envoyés les élèves qui ont commis une faute grave d'insubordination. La punition est infligée par
(1) La Lavandière. Imitation romantico-burlesque de \ Andalouse, Paroles de M. Eugène Dus-ct-Sec, musique de M. Monpou (janvier 1835).
le ministre, sur le rapport du général; elle suit d'ordinaire un chahut général. Il n'est pas rare qu'elle soit la cause d'un soulèvement des promotions quand l'autorité a désigné individuellement les coupables au lieu de les tirer au sort. L'esprit de l'Ecole a toujours protesté, en effet, contre la prétention manifestée plus d'une fois par l'autorité de vouloir choisir les victimes, soit parmi les majors^ soit parmi les élèves le plus fréquemment punis ; il veut qu'on ne discute jamais la peine, souvent hors de proportion avec la faute commise, mais que le sort désigne seul les victimes.
A rélève envoyé au Cherche-Midi comme victime expiatoire, les promotions assurent une vie matérielle aussi confortable que possible ; le restaurant Foyot sert au prisonnier des repas au menu recherché ; ses camarades le visitent souvent, et la captivité est pour lui le plus souvent un repos réparateur.
Après la prison du Cherche-Midi, il n'y a plus d'autre punition que l'expulsion de l'Ecole et l'envoi dans un régiment, comme soldat de deuxième classe.
Chiade. — Dans les collèges, le mot chiacle s'emploie comme synonyme de presse^ bousculade, A l'Ecole, il n'a plus qu'un sens figuré. La chiade est le travail d'arrachepied, en vue des succès de concours. Le temps de chiade^ c'est la période de préparation des examens de fin d'année, à la suite desquels le directeur des études dresse les tableaux du classement des conscrits passant en seconde année et celui de sortie des anciens. Pendant ce temps, tous les cours, tous les exercices sont suspendus; la journée entière est consacrée à la préparation des examens. Tous les élèves se livrent à un surmenage insensé, les bottiers pour conserver leur rang, les majors de queue pour obtenir la moyenne minima obligée et éviter la sécheresse. Une véritable fièvre intellectuelle allume les esprits ; les retardataires surtout donnent un coup de collier formidable. Du
L ARGOT DE l'x.
matin au soir, les têtes sont plongées dans les feuilles de cours qu'on ne quitte plus. Monté sur les tables, étendu à plat ventre sur le plancher, accroupi sur les marches d'escalier, à cheval sur Tappui des fenêtres, ou perché sur quelque meuble, chacun cherche, dans les poses les plus étonnantes, Tendroit le plus favorable pour s'absorber à son
aise. Après huit jours de labeur accablant, on passe un examen, et après celui-là un autre, puis un troisième, puis un quatrième, sans trêve ni repos pendant près de deux mois. Il est vrai qu'après chaque examen, on est libre le reste de la journée jusqu'au soir ; c'est une sortie exceptionnelle, on l'a bien gagnée. Et quand le dernier examen est passé, un immense soupir de soulagement s'échappe de toutes les
poitrines exlénuéçs ; vainqueurs et vaincus dans cette lutte
écrasante, hypnotisante, s'enfuient vers
la famille, haletants, épui-
t^M *^*a^ - ses, assoiffés de liberté et ^ El Rm de repos, sans même atten-
^^'y^ dre le résultat final.
^j \ De chiade on a fait le
. J^ mot chiader^ travailler
avec ardeur ; synonyme du mot potasser qu'on em- ^^.,^^^v\\ 1 ^-^ ploie surtout en taupin.
m fer ^ Chiader la botte ^ c'est
^^ÉmSv^* wk faire tous ses efforts pour
. obtenir une des carrières civiles.
Quelquefois on substitue à chiader le verbe pomper. On dira pomper la méca^ c'est-à-dire travailler la mécanique avec ardeur ; ce mot est surtout en honneur à Saint-Cyr, il ne s'est introduit que très timidement à l'Ecole.
On peut en dire autant du mot sublimer^ qu'on employait autrefois et qui indiquait plus particulièrement le travail du soir et surtout le travail interdit pendant la nuit au casernement.
Ghoco. — Abréviation de chocolat. C'est la nourriture favorite des polytechniciens. En salle on fait cuire le choco sur les becs de gaz. A l'infirmerie, on le reçoit tout préparé le matin à sept heures et son apparition est saluée par les cris de Choco I choco I car il est excellent.
Clrep. — Sorte de brimade, dont l'habitude vient des collèges, consistant à traîner un conscrit sur le plancher
98 l'argot de l'x.
couvert de craie pilée, en le frottant vigoureusement. On
cire surtout les crotaux récalcitrants qui n'obéissent pas aux ordres de leurs camarades de salle.
Claque. — Abréviation de chapeau à claque. C'est le chapeau des élèves, le bicorne, ou, comme on l'appelle encore, la frégate (Voy. ce mot). Le dernier dimanche qui précède la sortie définitive, c'est une joie d'opérer le développement du claque, c'est-à-dire de le transformer en une surface plane.
Clofi. — Ne pas oublier de prononcer ce mot en accentuant le tréma ; c'est un synonyme de calembour.
Cocon. — Camarade de promotion. Les élèves se sontils comparés à des larves de vers à soie qui vont bientôt, au sortir de l'École, effectuer leur dernière métamorphose ? Non, le mot cocon est vraisemblablement formé des deux mots co-conscrits et désigne ceux qui sont conscrits en même temps.
Chaque année, après la sortie de l'Ecole, tous les cocons ont un dîner de promotion. Le président de la République invite ses cocons à prendre le thé à l'Elysée le soir du dîner de sa promotion.
A l'École, toute allocution d'un élève à ses camarades de
l'argot de l'x. 99
promotion débute invariablement par ces mots : « Chers cocons ! »
De cocon on a fait le mot coconner, qui veut dire aller causer familièrement, en camarade avec quelqu'un. On cite des professeurs, des capitaines, des généraux même qui aiment à coconner avec les élèves.
On dit volontiers à l'École un cocon nombreux pour désigner un grand nombre de cocons. Un cocon affiché est celui qui a obtenu 19 ou 20 en interrogation ; la note est affichée le jour même de l'examen . Les notes inférieures ne sont connues des élèves qu'à des époques régulières et assez espacées, sauf les notes de à 4 qui entraînent une punition.
Gode X. — Prononcez Cod^X, — Recueil des règlements établis par les élèves et qui, sous une forme plaisante, ont pour objet de maintenir intactes les traditions et la vieille réputation de l'Ecole. En voici les principaux articles :
« Tu as été appelé, conscrit^ à porter Thabit de TÉcole; c'est un honneur qui t'impose des devoirs. Partout et toujours respecte Tuniforme, et d'abord apprends à le connaître. Vois-tu Vancien ! A sa démarche noble et iière, à ce chic qui le caractérise, tu ne peux manquer de le reconnaître. Son chapeau laisse à découvert la partie gauche du front, etc.. (Voy. Ancien).
» Pour le moment, conscrit, tu dois obéir aux décisions votées par notre promotion ; plus tard tu seras admis à nos délibérations ; mais qu'elles viennent de nous seuls ou des deux promotions réunies, toute résolution votée est obligatoire, quelles qu'en puissent être les conséquences. La crainte des punitions ne doit faire hésiter personne lorsqu'il s'agit de l'honneur de l'École. Ainsi quelque réclamation que tu aies à faire à l'autorité, chargesen ton serpent; il ne peut s'y refuser, le règlement de l'École l'y autorise ; d'ailleurs, ce serait un honneur pour lui de s'exposer pour sa salle.
» Souviens-toi encore que, dans toute affaire grave, la peine doit retomber sur tous plutôt que sur un seul. Si pourtant un individu doit se dévouer, l'esprit de l'École veut qu'il soit choisi par le sort, non seulement parmi ceux qui ont commis l'acte que l'on veut punir, mais encore parmi ceux qui l'ayant conseillé ou encouragé en sont moralement complices. Ces principes doivent être gravés dans ton cœur comme ils le sont dans le nôtre.