‹ Lárgot de l'XChapitre 5 sur 19 · PREFACE. " VII · texte numérisé non relu

PREFACE. " VII

Ah ! comme, dès qu'ils se rencontrent, deux polytechniciens ont vite, sur les lèvres, ces mots qu'évoquent, dans leur mémoire, toute une évolution de leur esprit en môme temps que les plus belles années de leur jeunesse ! Il me suffirait, en pareil cas, de fermer les yeux pour que fût évoqué, dans mon cerveau, tout un monde lointain auquel je suis demeuré fidèle, tout un monde d'images que je n'ai jamais oubliées, comme si l'album en était dans mon cœur même : la grande cour plantée d'arbres rares et poudreux, par les beaux soirs d'été où s'exaspérait dans la captivité ma virile adolescence, s'exhalant dans l'air tiède et poursuivant, par delà les hautes murailles, les doux fantômes féminins qui promenaient, dans la rue, sans doute, des fleurs fanées dans leurs cheveux; mes premières veillées poétiques pendant le cours d'allemand dont, religieusement, je n'écoutais pas un mot, acharné que j'étais à quelque sonnet que je dirais, le mercredi suivant, à ma première amoureuse, laquelle se moquerait de moi sans me décourager ; mes deux salles avec leur orientation différente dans l'uniformité du grand bâtiment géométrique et monotone, avec, à leur place, chacun de mes compagnons de deux années d'études.

— Hélas ! tous maintenant ne pourraient venir s'y rasseoir dans le rayonnement de la lampe studieuse sous lequel on faisait de si bons sommes, les lendemains de prolonge ! — la petite salle de la ])ibliothëque, où les amateurs de musique passaient

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une bonne partie de la récréation» Mercadier, son violon à la main, et Sarrau derrière sa contrebasse; les soupers joyeux dont je n'ai jamais retrouvé l'appétit et, après le déjeuner de deux heures, les pyramides de frites dans les polices luisants d'un philocome comestible : tout ce qui s'enfermait de joies et d'espérances dans cet horizon si restreint, mais où la vie se resserrait, par cela môme et pour ainsi parler, dans une plus grande intensité.

Car vraiment nous vivions dix ans dans ces deux années, dix ans de travail et d'activité cérébrale, avec des émulations enfiévrées, mais aussi avec de divines paresses où le rêve reprenait ses droits, où se conservaient les ardeurs contenues de notre jeunesse. C'était quelque chose de tout à fait moderne et monacal tout ensemble, avec de rapides révoltes, mais aussi avec de grands élans vers la science et vers le progrès. Et comme la moindre étincelle venait mettre le feu à ces poudres endormies ! Nous étions là pendant les victoires d'Italie et j'ai vu l'École, dans un hourra indescriptible, avec l'alcool des lampes brûlant dans des godets à lavis, cependant que des bombes, venues là on ne sait comment, soulevaient de grands jets de sable dans la cour, et que tout autour, dans les rues sordides, aux fenêtres bruyantes, on criait : <r Vive l'École! Vive la Patrie! »

C'est que ces deux mots sacrés n'ont jamais été désunis.

Ah ! si je me laissais aller à ce beau fleuve dç

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souvenirs, sur lequel cette courte préface demandée ma lancé comme une barque que j*aimerais abandonner à la dérive !

A rÉcole j'ai eu mes premiers orgueils de penseur et j'ai versé mes premières larmes d'amour. Séparé cinq jours sur sept d'une infidèle, j'ai connu les consolations qui viennent de la double pitié de la Muse et de l'Analyse. Je soupirais en vers comme Ovide, à moins que je ne m'acharnasse à des formules. Remarquez qu'il n'est pas deux occupations qui se ressemblent davantage que celles-là. C'est la même recherche du rythme et de la symétrie. Car le Vrai comme le Beau s'expriment toujours par le rythme et par la symétrie, par une harmonie des caractères et des lignes. Cauchy et Hermite, qu'ils le veuillent ou non, sont des poètes comme Homère. Mais par quelle école buissonnière, toutefois bordée de fleurs qui me sont chères, j'en viens à mon sujet, ce Diclionnaire de r argot polytechnicien, que j'ai promis de présenter au public. Il faut y arriver, cependant!

Eh bien, nous nous occuperons d'abord de définir ses origines.

11 ne vient pas, du tout, des écoles préparatoires à l'École, et la preuve c'est qu'il est inconnu en province. Il est bel et bien natif de l'École même, d'où il rayonne, au contraire, sur les lycées et je ne dirai même sur le monde. Car nous pourrions revendiquer la paternité de mots passés aujourd'hui dans d'autres argots, et, pour citer un exemple, je

X PREFACE

ferai observer respectueusement au chansonnier Bruant que ce beau vocable de rouspétance y dont il fait un si noble usage, a roulé de la Montagne- Sainte-Geneviève jusqu'à Montmartre, en traversant Paris.

J'en pourrais citer d'autres encore, qui font honneur au langage usuel de nos contemporains.

Son berceau est donc bien à l'École. Abréviatif avant tout, par essence, il est la langue de gens qui, ayant fort peu de temps à perdre, suppriment volontiers la première ou la dernière syllabe des mots, quelquefois même plusieurs syllabes dans les mots un peu longs, comme « amphithéâtre » qui devient amphi. Ces vocables, ainsi ramenés à leur rudiment, sont immédiatement promus à la dignité de racines dont on pourrait faire, comme le bon Lancelot, un jardin, et qui servent à la composition d'autres mots. Amphi et hypo sont précisément dans ce cas.

Bien que d'apparence enfantine à la prononciation , ce vocabulaire diffère essentiellement de celui des enfants qui procèdent, au contraire, par répétition et disent, par exemple: « po/>o » pour pol. Ah! nous avons bien le temps de nous amuser à ces redoublements! C'est l'opposé. L'habitude de l'algèbre est, au contraire, visible dans l'argot de l'École. C'est une formule constante de généralisation, et si, au lieu de se parler seulement, il avait l'occasion de s'écrire, vous verriez que les lettres y auraient remplacé les mots, absolument comme dans la convention cartésienne.

PREFACE. XI

Innocemment d*ailleurs ou naïvement reconnaissant, il perpétue le souvenir des supérieurs et des maîtres qui se sont succédé dans Tadministration de rÉcole et dans les cours. Bosio, Merca, Corio sont les commencements de noms, lesquels, par cette simple faveur, demeureront immortels. Car si de nouveaux mots prennent droit de cité dans le Livre d'or de la fantaisie polytechnicienne, les mots anciens en sont rarement exclus. Nous l'avons bien vu dans notre promotion, où nous avons tenté de remplacer, par le nom d'un de nos camarades entré dans les mêmes conditions, le vieux mot de gigon désignant le supplément en toutes choses, et dont s'appelait un élève entré supplémentairement vingt ans auparavant.

Cette fidélité à l'héritage parlé des anciens est un signe de plus de l'esprit traditionnel de l'École.

Cette filiation avec des noms de personnes constitue l'élément originel d'un grand nombre de mots de notre argot. L'association bizarre des idées, de cocasses rapprochements et quelque peu tintamarresques en ont enfanté d'autres qui ne sont pas les plus mauvais. Tel le mot crotale, pour serpenty employé lui-même pour « sergent ». Il y a là vraiment carambolage d'idées. Tel encore celui d^ossian pour « bonnet », en souvenir du célèbre géomètre, à la fois poète et coiffeur par le nom. Comme toujours, le caprice se môle, à l'occasion, d'une certaine poésie. L'image supprimée mais vivante dans la désignation de pitaine Printemps

ZU PRÉFACE

pour le tapin qui apporte les feuilles en est, je crois, le plus joli exemple. La métaphore resserrée dans un seul mot s'y trouve aussi souvent, comme dans la désignation de Tépée par le mot tangente.

Abréger et généraliser tout à la fois, transformer en radicaux les mots ainsi tronqués qui reviennent le plus souvent dans la conversation, voilà donc en quoi se résume le travail constant et ininterrompu d'esprit qui grandira indéfiniment ce Dictionnaire. Il nous faudra donc — et c'est d'un heureux présage pour les auteurs de ce livre — de nouvelles éditions dans l'avenir, non pas revues et corrigées, — car celle-ci n'en a pas besoin, — mais considérablement augmentées.

Et cette modeste préface aussi, où mes souvenirs s'en sont donné à cœur joie, aura besoin d'être remplacée par une autre. Car l'histoire de l'École aura conquis de nouveaux et glorieux chapitres. Car elle aura enfanté de nouveaux grands hommes et élargi encore, à travers le monde, son sillon civilisateur.

Que ceux qui viendront après nous l'aiment autant que nous l'avons aimée nous-mêmes, et que nous l'aimons encore, cette A Ima Parens de notre esprit^ ce noble berceau où nous avons bu, comme un lait généreux et toujours fécond, l'amour de la justice, le culte du progrès, le courage du travail ; cette éducatrice de nos âmes à qui nous devons, à travers les dégoûts d'un monde mieux pourvu d'appétits que d'idéal, la notion et la méitioire d'un

PREFACE

monde où rien n'était fait ni rêvé que d'équitable et de fraternel !

Que Targot de TÉcole soit immortel comme rÉcole elle-même! Car cest le doux et joyeux langage qu'a parlé notre jeunesse au temps des amitiés vigoureuses, des impressions tenaces et des sublimes désintéressements.

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