LE BANC D'HUITRES
A quelques jours de là le cabinet du baron Richard était le témoin d'une scène violente entre le banquier et son fils, Vendenheim ne s'occupait guère de ce que pouvait faire ou ne pas faire sa progéniture unique, sauf toutefois quand le jeune bandit s'attaquait aux contreforts de la caisse parternelle. Or la supérieure de Fhonorable établissement de la rue Taitbout n'avait point beaucoup tardé à faire présenter rue du Cirque l'effet de 6,000 francs* qui représentait la rançon de Mlle Edel Courchaussé, Le seigneur à l'escalier de marbre était entré dans une colère terrible.
— Gaujon i Gaujon /braillait-il, prigand, draidre, il m* aura la fief *
Le garçon de recettes chaîné du recouvrement fail-
lit tomber h la renverse devant ceite explo&on de fureur, Conrad fut mandé pour donner des explications. Comprenant ce dont il s'agissait, il ne comparut point seul et se flanqua de la baronne Olivia, toujours plus faible et plus débonnaire sur les questions d'argent, I/israélite converti mit le billet sous les yeux de son fils en lui faisant des yeux épouvantables.
— Eh bien! de quoi? répliqua l'imprudent tireur de traite,
— De guoi, poucre te crédit*, ti me le tentantes.
— Absolument.
— Qu'est-ce que che bourrais pien te cheter à la déde.
— Ah bien! il ne faudrait pas s'en aviser*
— Voyons, voyons, dit la maman, un peu de calme, c'est une petite note?... payons-la et que ça soit fini*
— Bédidenôdef bédide nôdet six mille vranest
— Oh! papa, si vous saviez pourquoi la bédide nôde> vous l'accepteriez sans hésitation.
— Che foutrais pien foir.
— Bédide nôde pour bédide vemme.
— Imbutent, bolizonî
— Allons, allons, dit Olivia, ne faisons pas attendre ce garçon de recettes et gardons le décorum, cet accès de vilaine humeur peut jeter un mauvais vernis sur notre caisse* .
— Et puis, ajouta l'insolent Conrad, si papa fait tant de potin, je m'en vais raconter à maman que je paye les voitures de papa*
Le banquier, abasourdi au souvenir de sa soirée à la Vacherie et sachant son fils très capable dedégoiser l'anecdote sans la moindre vergogne, tira de son portefeuille trois billets de mille et les jeta au nez de sa femme en un mouvement comique de désespoir et de rage*
— Gela ne fait que la moitié, objecta Olivia,
— La node est machorée, grogna le baron.
— Du tout, papa, répliqua Conrad, je ne me laisse pas mettre dedans,
— Blus un zoiiy affirma énergiquement le banquier,
— Je paye sur ma cassette, dit Olivia, mettez cela à mon compte et dépêchons-nous.
— Za, ehe feuœ pien, répliqua Richard.
Le garçon de recettes put enfin empocher ses trois cents louis. Quand il eut tourné les talons la maman ne put s'empêcher d'ouvrir ses bras à son cher fils, tandis que le père levait ses poings au ciel. Conrad triomphait. Il sortit sans ajouter un mot, sous les càlineries de sa mère, et s'écria une fois dehors, montrant le poing au bureau paternel :
— Toi, tu me le payeras!
Le dimanche suivant se trouvait être le dernier jour des courses de la saison et, naturellement, Conrad proposa à Mlle Courchaussé de l'amener à Longchamp. Le demi-bachelier eût laissé flamber toute sa famille et ses amis avec, plutôt que de manquer une réunion sportive.
— Je vais t'exhiber au pesage* dit-il à sa conjointe.
154 LÀ GOMÉDIK MONDAINE
— Si je veux»,, si je veux.
— Comment cela,,, tu ne voudrais pas de la pelouse, sans doute?
— Pourquoi pas, monsieur,
— Avec la populace!
— Si cela me plaisait, je voudrais bien voir.
— Voyons, Edel, quel est ce nouveau caprice? '
— Ce n'est pas à toi de choisir notre but et nôtre lieu d'arrêt; tu devrais songer que tu conduis une dame, tu n'as pas l'ombre d'éducation.
— Tu me donnes des leçons à présent.
— Je t'en donne*
— Des leçons prises au pensionnat de la rue Taitbout.
Une gifle retentissante fuMa réponse d'Edel Courchaussé. On était heureusement en voiture couverte et Conrad put riposter à la correction par une avalanche de baisers goulus.
— Ça t'apprendra, disait la fille heureuse d'exagérer sa domination; c'est comme cela que je mène les drilles.
Quand le coupé eut dépassé TArc-de-Triomphe et se fut engagé dans l'avenue du Bois :
— Fais arrêter, dit Edel.
— Tu es malade, louloute?
— Je ne te demande pas à quelle heure on t'a couché; je te l'ai dit : fais arrêter.
Conrad obéit.
— Où vas-tu, finette?
— Au Banc d'huîtres, avec toi, naturellement
— Mais ce n'est pas l'heure du Banc d'huîtres, ma
FLORÊAt l 5 ^
chère; les gens chics ne viennent là qu'à la fin de la journée, pour assister au retour. Ce n'est pas sélect ce que tu fais là.
— En avant, hue!
— Et les courses, alors?
— Pas de courses, Conrad pâlit,
— Comment, pas de courses! voyons, Edel, ne me fais pas ce chagrin, ne m'inflige pas cette humiliation; n'ai jamais manqué les courses du dimanche, jamais de ma vie, tu entends,
— Tu commenceras aujourd'hui,
— C'est une plaisanterie, je te conjure de. ne pas la continuer.
— Oh! mais si, je la continue.
— Si onne me voit pasau pesage, je suis un homme
déshonoré.
— Ce que je m'en fiche!
— Je voulais te présentera mes amis,
— Tes amis! je m'en bats l'œil avec une queue de
lapin.
— Edel, ma petite EdeL (
— Tu peux supplier... c'est décidé, nous restons
au Banc d'huîtres.
Conrad était désespéré. Pour la première fois de sa vie il levait les yeux au ciel, prenant Dieu à témoin de sa majeure infortune. Il tordait ses mains, convulsait son visage, frappait le sol de sa canne, des larmes lui venaient aux paupières. Des passante auraient pu croire qu'il venait de perdre son père, sa mère ou sa fortune. Il se laissa tomber comme un sac
sur une des chaises du Banc d'huîtres, parmi de très rares personnes* Edel Courchaussé s'installa auprès de lui sémillante, radieuse, charmée de manifester son pouvoir avec autant de succès» La nouvelle conquête du demi-bachelier était loin d'être une jolie femme; le soir, en décolleté, elle avait quelque apparence d'éclat, mais à la lumière du jour il faïlait déchanter considérablement. Les trente-cinq aimées, bien comptées, qui étaient son apanage, ne se pouvaient en aucune façon dissimuler. Elle possédait des yeux en trous de vrille et des abatis démesurés qui s'essayaient fréquemment sur les joues de Conrad. Le cancre, à l'instar de beaucoup de voluptueux, avait été séduit par l'allure tyrannique de Mlle Courchaussé qni semblait, en outre, propriétaire d'assez beaux cheveux noirs et de dents superbes.
Une demi-heure se passa dans le plus complet silence. Conrad arrachait tous les poils de son embryon de moustache et considérait le sol avec une expression d'ahurissement» Manquer une course! Rester au Banc d'huîtres à l'heure où le gratin ne s'y trouvait pas ! Être pris pour un homme sans usage par tous les élégants qui passaient.
À la fin Mlle Courchaussé ressentit quelque pitié de cette attitude.
— Tu as été obéissant, observa-t-elle, je te permets d'aller au pesage.
— Tu vas venir avec moi, j'espère?
— Pour ça non, mon petit.
— Alors, je reste.
— Tu ne restes pas.
— Une persécution d'un nouveau genre, maintenant.
— Pars sur-le-champ ou je cogne, devant tout le monde.
— Dis donc devant ces chaises vides.
En émettant sa réflexion, Conrad avait interposé une respectueuse distance entre sa suzeraine et lui,
— Tu seras de retour dans une heure, commanda la fille. Va-t'en tout de suite.
Mélancoliquement l'élève de M. Germain monta dans son coupé qui l'entraîna au petit trop vers l'avenue de Longchamp. Il trouva au pesage Théodore de Vannes, un de ses amis les plus assidus, aussi vicieux que lui, sans plus de dignité ni de cœur. 11 lui fit une splendide description de sa nouvelle compagne.
— Tout ce qu'elle a lui appartient-iï en propre? interrogea Théodore, essentiellement mauvais et ne pouvant causer cinq minutes sans, envoyer quelque lardon, même à un ami intime.
— Que veux-tu dire, mon cher? répliqua Conrad offensé.
— Enfin, dit Théodore, par exemple, ces dents splendides dont tu me parles sont-elles adhérentes à la mâchoire ou se déposent-elles chaque soir en un verre d'eau propice, comme un collier qu'on a remisé dans son écrïn?
— Tu plaisantes, mon cher, moi, un vieux connaisseur 1
Conrad fut de retour au Banc d'huîtres à l'heure mathématiquement exacte qui lui avait été prescrite. Il retrouva Edel causant avec un vieux beau, au caillou
déplumé, qui lui faisait force compliments assaisonnés d'œillades assassines. Le jeune millionnaire de la rue du Cirque fut transporté de colère. Mais que faire avec une citoyenne comme Edel qui, à la première observation, l'eût envoyé promener, ajoutant ainsi une humiliation nouvelle. Puis ce vieux beau paraissait avoir encore certains muscles, un pugilat ou une provocation pouvaient excéder les bornes de la prudence. Le cancre se décida au parti le plus sage : il fit les pas carrés en regardant, tour à tour, le trottoir et le firmament. Cet exercice dura vingt minutes. Au bout de ce temps le monsieur qui accaparait Edel disparut dans la foule, non sans avoir serré la main de l'hétaïre.
— Vous allez m'expliquer... dit Conrad rageusement*
. — Rien du tout, mon petit. . . Vlà que tu me dis vous,
— Quel est ce galfâtre?
— Un ami à moi, \
— Qui s'appelle?
— Ça ne te regarde pas.
Conrad s'assit et se mit à considérer les équipages qui commençaient à revenir. Tout à coup il salua ostensiblement, avec un geste des plus larges.
— Qui ça? demanda Edel,
— Si je ne voulais pas te le dire.
— Tu aurais ma maip sur le piton.
— N'emploie pas d'expressions pareilles, on n'au-? rail qu'à t'en tendre,
— Réponds-moi, qui as-tu salué?
— La baronne Àngèlc de Lang.
FlOKÊAl 159
— On la dit enceinte... est-ce vrai?
— Tu n'as pas compris la plaisanterie, elle a une fluxion.
— Je ne saisis pas.
— Je t'expliquerai cela plus tard,
— Qu'est donc ce petit teigneux qui ramasse des bouts de cigarettes au milieu des chaises?
— Ce n'est pas une de mes relations.
— Il offusque ma vue, chasse-le.
— Ah ! ma chère... il pourrait la trouver mauvaise.
— Il n'a pas dix ans,, voyons, une chiquenaude l'expédiera à terre» Je ne puis supporter l'aspect de ce truand.
— Que veux-tu que jo fasse?
— Donne-lui un coup de canne.
— Àh bon ! mais.,, s'il me le rendait*
— C'est un gosse, voyons, lâche que tu es.
Conrad, insulté en plein visage, se leva brusquement et dit au pauvre petit malheureux qui recueillait les détritus das fumeurs avec ses mains glacées :
— Toi ! fiche-nous le camp.
— Mais, monsieur, je gagne ma vie.
— File, ou je tape.
— Donnez-moi cinquante centimes et je m'en vais.
— Cinquante coups de pied, oui. Va-t'en.
— Mais enfin, monsieur... c'est mon pain de ce soir.
— Eh! bien tu crèveras! quelle perte pour l'huma* nité l
— Donnez-moi cinq sous.
Pour toute réponse Conrad abattit sa canne sur la tête du mendiant. Mais le coup n'arriva point à desti-
160 LA COMÊDlK MONDAINE
nation. Il fut paré, avec une dextérité merveilleuse et une vigueur superbe, par un gentleman qui avait suivi la scène, et la canne du jeune Vendenheim sautant en l'air alla dégringoler de l'autre côté de la chaussée. Blême de colère et d'effroi, Conrad se retourna vers son agresseur,
— Une minute, monsieur, je suis h vous, dit le justicier, j'ai d'abord affaire à cet enfant, à tout seigneur tout honneur.
Puis il ouvrit un magnifique étui de maroquin, prit un havane de dix-huit centimètres et l'offrit au loqueteux en lui disant :
— Voici, mon ami.
Puis de son gousset il tira un louis d'or qui alla éblouir l'escarcelle vide du petit pauvre.
Gonrad, en quelques secondes, passa par toutes les couleurs du spectre. Le^ pouces fermés, les dents serrées, tous les membres agités d'un tremblemçnt convulsif, il attendait.
— Maintenant, monsieur, à nous deux, dit le gentilhomme après avoir accompli son acte de bienfaisance chevaleresque, vous devez désirer ma carte? la
voici.
Machinalement le demi-bachelier s'empara du carré de bristol qui lui était offert et lut avec stupéfaction :
Duc Léopold de Tessera-Wolken, Conseiller d'ambassade.
— Réponds donc, lâche, rugit alors Mlle Courchaussé au comble de l'exaspération.
FlORÊAt 161
Le duc détourna un moment la tête et salua Edel d'un mouvement froid et imperceptible,
Conrad fouillait son portefeuille, mais dominé par un si grand trouble qu'il ne pouvait parvenir h trouver sa propre carte. 11 murmura enfin d'une voix étranglée :
— Baron Conrad Vendenheim.
— Il suffit, monsieur, dit le diplomate et il s'éloigna. Mais un spectateur muet de l'incident ne tarda pas
h rejoindre le diplomate. C'était M. Germain. Il avait d'abord voulu infliger une correction à son ancien élève, puis en présence de l'initiative prise par le duc avec tant de maestria, il s'était contenté d'applaudir du fond de son âme à l'exécution péremptoire du demi-bachelier.
— Monsieur, dit le poète, je vous demande excuse de m'adresser à vous sans avoir l'honneur de vous connaître, je suis le précepteur du jeune polisson que vous venez de tancer avec tant d'à-propos. Il ne m'inspire qu'un intérêt des plus médiocres, mais je pense à une chose. Le galant homme que vous êtes ne peut faire à un pareil drôle l'honneur d'une rencontre. Du reste, il n'est pas encore majeur et ne possède que la moitié de son baccalauréat.
— Fort bien, monsieur, répondit Tessera-Wolken, je connais très bien ce petit misérable, j'ai eu l'occasion d'aller en soirée chez lui et ne tiens pas outre mesure h transpercer sa ridicule personne. Dites-lui que je le dédaigne.
M. Germain courut à son ancien disciple qu'il trouva seul, Edel avait disparu.
162 LA COMÉDIF, MONDAINE
— J'ai tout vu, dit-il, tout entendu, tout arrangé. Le duc s'est souvenu qu'il avait assisté A Tune de vos réceptions, il renonce au duel*
Conrad tout décontenancé releva la tète et respira bruyamment, maintenant qu'il se sentait en sûreté.
— Ah ! vraiment, rétorqua-t-il, on insulte les gens et on leur refuse une réparation. Ce monsieur n'e^st qu'un rastaquouère et je ferai mettre un article dans le Gil Blas.
— Je ne vous le conseille pas, dit Germain, il pourrait se fâcher tout de bon.
Au dîner, l'amant de Mlle Courchaussé se posa en matador devant sa famille* Sans égard pour la présence de M. Germain, qui garda le plus religieux silence, il affirma qu'il se battrait le lendemain avec le duc de Tessera-Wolken, à moins que celui-ci ne lui fît des excuses plates. Le banquier, connaissant bien son fils, émit cette réflexion laconique :
— Ti te pats?... ti te pals bas*
— Gomment, répliqua Olivia, on doute de la vaillance de mon fils ?
Germain continua à se taire. Mais à la fin du repas, voyant Mlle de Ghantenay tout émue, il lui dit bas à Toreille :
— Tranquillisez-vous, mademoiselle, j'ai tout arrangé et je Pen ai prévenu. C'est pour cela qu'il a chanté son air de bravoure.