‹ Larmandie, Floréal, 1900Chapitre 11 sur 20 · LES RAISONS DU PRÊTRE · texte numérisé non relu

LES RAISONS DU PRÊTRE

M. Germain avait promis solennellement à Aimée une réparation pour la tentative outrageante dont elle avait été l'objet de la part de Conrad. La réparation à laquelle songeait, du fond du cœur, le pauvre poète, eût été que lui, Germain, devint l'époux d'Aimée puis, fort de cette situation, allât publiquement humilier et provoquer le jeune misérable. Mais la dernière conversation qui avait eu lieu entre les jeunes gens ne laissait au précepteur aucune illusion possible* Mlle de Ûhantenay lui donnait toute son estime et toute son affection, elle gardait son amour à Conrad* Il fallait donc, nécessairement, que laréparationfût accordée par l'auteur de l'offense, et Germain n'admettait point de simples excuses ou une indemnité pécuniaire quelconque"; dans sa pensée d'homme franc, probe et loyal,

faisant passer la notion du devoir et de Fhoiineur avant toutes les considérations mondaines et toutes les conventions sociales, le jeune Vendenheim devait demander la main de l'institutrice. Mais comment et avec qui entreprendre une négociation pareille? Après avoir mûrement réfléchi, écartant tout sujet de discussion avec la famille, le poète prit la résolution de s'adresser au P. Coupessay, confesseur, directeur et ami de la tribu convertie.

Un matin donc il se dirigea vers l'externat célèbre des Oratoriens et demanda le révérend père au frère lai jouant le rôle de Cerbère. Un grand parloir fut indiqué au nouvel arrivant, d'un geste froid et géométrique, avec le murmure indécis de quelques paroles comparables à une oraison chuchotée.

Germain pénétra dans la vaste pièce, il aperçut le recteur dans un angle opposé à la porte d'entrée, parlant avec la plus grande animation à la marquise de Jalesnes-Montorgueil. La célèbre mondaine devait conter une histoire bien curieuse à son pieux interlocuteur, car celui-ci riait aux éclats avec des assomptions de bras et des renversements de tête. Cette intéressante confidence se prolongea pendant une demi-heure. Puis le révérend père se leva, serra fort gracieusement la main de la marquise et, reprenant aussitôt son air magistral et imposant, se mit à traverser le parloir à grands pas. Il ne daigna môme pas jeter un coup d'œil sur Germain qui dut l'arrêter par cette interpellation :

— Pardon, mon père..*

— Quoi ? je n'ai pas le temps.

FIOKÉAL 165

— Il faut que vous l'ayez, mon père, je suis le précepteur ou plutôt Fox-précepteur de Conrad Vendenheim, j'ai dîné avec vous rue du Cirque.

— Ah ! monsieur, si on devait se Rappeler le visage de toutes les personnes avee lesquelles on a diné... surtout lorsqu'elles n'appartiennent pas au monde,

— Vous avez même, mon père, critiqué mes poésies et discuté avec MM» Werbaum et Leclou.

— MM. Werbaum et Leclou sont notables,*., vous, un petit poète, sans vous froisser... Je crois, en effet, me souvenir, vous nous avez dit des stances d'un romantisme échevelé.

— Oui, mon père,... je fais toutes réserves sur le qualificatif.

— Et vous venez, n'est-ce pas, me demander des répétitions dans mon collège ; vous êtes le cinquantième depuis le commencement de Tannée scolaire, je suis au complet...

— Du tout, mon révérend père, je viens vous parler d'un sujet très grave, excessivement grave.

— Qui concerne, monsieur?...

— Rien moins que l'honneur de la famille Vendénheim.

— Parlez plus bas, monsieur, et songez que cet honneur est une statue de marbre perchée sur une colonne d'or ; passons au petit parloir pour aborder une question semblable.

Coûpessay et Germain entrèrent dans une pièce obscure, de quatre mètres carrés de superficie, attenante à la grande salle commune des visites. Le supérieur resta debout et n'invita pas le poète à s'asseoir,

lui indiquant par là que l'entretien devait être nécessairement très bref,

— Il s'est passé, mon Père, un fait lamentable à la rue du Cirque: Conrad est le dernier des polissons.

— Vous êtes bien sévère, monsieur.

— Vous ne serez pas du môme avis tout à l'heure.

— Dépêchez-vous, monsieur, voici déjà cinq minutes qne je perds aux bagatelles de la porte, '

— Eh bien î mon père, Conrad eût bien voulu ne pas s'y arrêter à ces bagatelles-là et dans une circonstance odieuse,

— Pardon, monsieur Germain, croyez-vous que vous ne feriez pas mieux de vous confesser vous-même que de m'entretenir des peccadilles de votre élève?

— Peccadilles, mon père! comme vous y allez.

Mon élève* a été surpris par moi usant de violences avec Mlle de Chantenay, cette pauvre orpheline qui demeure chez les Yendenheim.

— Mlle de Chantenay est ma pénitente, c'est une àme pure.

— M. Conrad aussi est votre pénitent et vous ne pouvez, je crois, appliquer à l'âme de celui-ci un adjectif aussi élogieux.

— Vous ne pensez pas, monsieur Germain, que je veuille discuter avec vous le secret du confessionnal.

— Qui vous dit cela, mon père; je vous cite une infamie commise par un jeune homme dont vous connaissez les parents,

— Le mot infamie est bientôt dit.

— Mon père, faut-il croire au témoignage des sens ? '

KLORÊÀL 167

— Bah ! ua flirlage, peut-être des manières un peu libres,

— La tentative de violence est caractérisée, j'ai dû le saisir à deux mains et le jeter à terre.

' — C'est brutal, monsieur.

— Il valait mieux le laisser faire ?

— Conrad ne se fût point livré aux extrémités que vous prétendez. Il eût, peut-être, embrassé cette demoiselle, — pour plaisanter; — mon Dieu! je ne Fapprouve pas, ces jeux-là sont toujours déplacés et dangereux, mais je n'y vois pas un cas pendable.

— Je vous répète, mon révérend père, qu'au moment où je suis intervenu, Mlle de Chantenay courait le plus- imminent danger.

— Et après, monsieur, quand cela serait, que voulez-vous que j'y fasse et en quoi cela vous regarde-t-il ? Avertissez la famille si vous croyez devoir mettre \% main entre l'arbre et Pécorce.

— J'ai mieux aimé vous en parler, la famille accueillera mieux vos communications que les miennes.

— Que voulez-vous que je lui dise? je n'ai rien vu*

— Je désirerais que ce discours fût tenu par vous à la baronne Vendenheim : Conrad doit une réparation à. Mlle Aimée qu'il a monstrueusement ou» tragée...

— Quelle réparation, monsieur?

— Il n'y en a qu'une, en religion et en honneur.

— Et vous l'appelez?

— Le mariage !

Coupessay échappa un éclat de rire qui lui eût

mérité des soufflets. Après trois salves de cette gaieté insolente, il répondit à H. Germain :

— Vous savez votre histoire, monsieur, puisque vous êtes professeur. Eh bien, je vais vous rappeler une anecdocte qui date des dernières années de la splendeur de Louis XIV. Racine, se mêlant de choses qui ne le regardaient point, remit un jour au grand roi certain mémoire sur les misères du peuple, composé, sans doute, avec beaucoup d'éloquence et d'habileté. Vous rappelez-vous ce que fit Louis XIV?

— Il dut faire une sottise, mon père.

— Bon, donnez des leçons à Louis XIV à présent. Le monarque dit à l'un de ses courtisans, eu lui remettant le mémoire ou il n'avait môme pas daigné jeter les yeux : Dites donc à ce M. Racine qu'il fasse des vers,

— C'est bien cela, mon père, une sottise et, pardessus le marché, une incongruité. Louis XIV devant Racine était un nain aux pieds d'un géant.

— Vous êtes démocrate, monsieur... Racine n'efa. jugea point comme vous, il mourut de chagrin* Je ne vous souhaite pas une fin semblable.

— Vous êtes bien bon, mon père.

— Mais je vous tiens le même langage que le grand roi tint au grand poète : Monsieur Germain, dites-moi des vers.

— Dois-je rompre cet entretien, mou père?

— Mais non, monsieur, je vous le répète, ditesmoi des vers.

— Je vous en dirai à la condition qu'ensuite vous consentirez à m'éeouter en prose.

— Peut-être, monsieur... Allons! pas de sujet inconvenant, surtout.

— Non, mon Père : les Cimetières.

Coupessay se mit à toiser Germain en croisant les bras et en faisant la moue. Le poète récita :

Aucun orchestre en floraison Sous les bosquets royaux, dans la chaude saison, Aucune orfèvrerie amoncelant ses bagues»

Aucun Océan soucieux Des perles qu'il charrie aux plis lourds d3 ses vagues,

Aucun messidor sous les cieux Qui couvrent les splendeurs des terres éventrées,

Ni le soleil dans ces contrées

Où son regard luit si hautain Sur les monts que couronne une âpre odeur de thym,

Qu'il semble à la stupeur physique

Que le rayon fait la musique,

Ni lune en fleurs d'aucun été, Ni comètes semant de diamants leur voie Ne roulent plus d'ivresse en versant plus de joie,

Que la solennelle clarté Qui, tenant de la rose et de la primevère Jaillira par la fente en rumeur des cercueils, Comme un vin parfumé des blessures du verre,

Quand sonnant la faite des deuils, L'ange du jugement, sur le tombeau du. juste, Soulèvera la pierre avec un geste auguste.

— Toujours la même chose, conclut rOratorien, vous n'avez lu ni Boileau, ni Horace.

g Maintenant que je vous ai contenté, mon père, voulez-vous reprendre notre conversation?

— Et, surtout, la terminer. Voyons, monsieur, vous voulez, si je vous comprends bien, que j'aille trouver la baronne Vendenheim et que je lui dise : Madame, votre fils doit épouser votre institutrice. C'est bien cela, n'est-ce pas?

— Oui, mon père, en d'autres termes que, certes, vous saurez choisir à merveille. ,

— Vous vous moquez, monsieur.

— Je suis très sérieux, la religion catholique ordonne, impérativement, de semblables réparations.

— S'il y a un enfant... et encore! dans le monde...

— Alors vous êtes pour les deux morales?

— Vous êtes, monsieur, un raisonneur terrible et comme je ne* puis me débarrasser de vous autrement, je vais vous exposer le langage de la sagesse et de la raison. Il n'y a certes pas deux morales, mais la morale évangëlique, la seule, Tunique, la vraie, qui apporte le salut aux peuples, aux familles, aux individus, cette morale, dis-je, doit subir, non pas quant au fond qui reste immuable, mais quant à la forme, essentiellement changeante, des aggravations ou des atténuations suivant le milieu social ou elle est prêchée. Mais vous* monsieur Germain, en agirez-vous de même avec un mendiant et un vicomte dans le commerce ordinaire de l'existence? Les gants que vous revêtez pour vous présenter chez le marquis d'Evréux- Trélazé ou chez le duc de Belverana, ne les enlevezvous point si vous avez une emplette à faire chez votre épicier, votre bottier, votre boulanger? Pourtant c'est toujours votre main qui est au bout de votre bras, qu'elle soit couverte ou découverte, patente ou dé-

puisée. Nous enseignons toujours la môme vérité, monsieur, seulement quand nous la présentons dans le inonde nous lui mettons des gants. Voilà tout.

Satisfait au possible de sa terminaison de période, le père supérieur se sourit complaisamment à lui-même et darda sur le poète un regard impertinent et victorieux qui semblait dire : En échange de tes vers, voici de ma prose.

Germain indigné se montra brutal.

— Vous me tenez là, mon père, le langage d'un mauvais prêtre.

Goupessay devint subitement très pâle, le coup, certainement exagéré, du poète, avait frappé le religieux en pleine poitrine. Il se recueillit un instant et reprit à voix très basse ;

— Monsieur, vous me jugez mal et je vous crois dans Terreur. Seulement il y a eu dans votre apostrophe un accent de sincérité qui est honorable et, qui, en dépit des convenances violées, mérite une réfutation* Je ne suis pas un saint, monsieur, et je m'en accuse tous les jours, au pied de l'autel. Quant à toutes les sornettes que Ton raconte à mon sujet et qui, naturellement, ne sont pas exactement rapportées, je vous dirai ceci : J'ai peut-être eu à me reprocher, dans les premiers temps de mon ministère, des formes un peu mondaines, des condescendances et des amabilités qu'on a mal interprétées, je vous affirme être toujours demeuré un honnête homme et un bon religieux. J'ai la faveur des mamans, dit-on, elles papillonnent sans cesse autour de moi avec des attitudes parfois ridicules, très bien. Que dois-je faire? Les rebuter et les

éloigner; pourquoi? Ne vaut-il pas mieux profiter de ces défauts extérieurs pour les amener aux idées qui nous sont chères, dans l'intérêt matériel et moral de leurs enfants. Croyez-vous que je ne fasse aucun bien, que je sois ce que l'on a répété mille fois à Paris, un prélat musqué, un abbé de cour? Je vous parlais tout à l'heure de confession, monsieur, en vous conseillant ce salutaire exercice. Eh bien! savez-vous que je confesse, en moyenne, vingt personnes par jour, soit sept mille par année? Et vous imaginez-vous que je garde au tribunal de la pénitence la douceur et Findulgence du parloir? Essayez d'y venir et vous m'en direz des nouvelles. Demandez aux jeunes gommeux qui me content leurs fredaines, comme je les reçois, comme je les traite. Interrogez même, si la chose vous est loisible, les femmes du monde qui m'honorent de leur confiance. On ne prend pas les mouches avec du vinaigre, j'enduis de miel les bords de la piscine probalique, mais, lorsqu'on y est, je tiens la main à une sérieuse purification. Chacun a son système dépendant de son éducation et de son caractère; je ne donne point le mien comme le meilleur, pas plus que je me prétends un modèle d'infaillibilité et de vertu. Mais j'ai la conscience de faire de sérieux efforts en vue du bien. Je constate souvent un résultat heureux. Je m'humilie tous les jours en présence de Dieu, lui demandant sa grâce et mon salut. Non, monsieur, je ne suis pas un mauvais prêtre.

M. Germain, touché, tendit la main au recteur en lui disant :

— Si je vous ai fait de la peine, veuillez m'excuser.

FiORÉÀI* , 173

Le P. Goupessay ne prit point la main du poète, son âme imparfaite se sentait trop ulcérée et n'allait point jusqu'au pardon immédiat de l'injure. Il poursuivit ;

— Maintenant, monsieur, je vous demanderai la permission de vaquer à mes devoirs professionnels*

— Et la conclusion, mon père?

— La conclusion?.,. Eh bien! la conclusion,., vous la connaîtrez un de ces jours.

— Pouvez-vous, au moins, me la faire pressentir?

— Il y a peut-être, en effet, du danger au séjcur dans la même maison de ces deux jeunes gens non mariés. Conrad atteindra sa majorité avant bien longtemps. Je vais engager les parents à le fiancer à bref délai. Quant |t vous, monsieur, épousez donc Mlle de Chantenay, vous n'avez rien de mieux à taire.

Des larmes vinrent aux yeux du pauvre Germain/ Il répliqua :

— Hélas! mon père, il faut être .deux à vouloir.

— Je trouverais cela très convenable,

— Moi aussi... nous sommes d'accord,

— D'autant plus que la baronne tournirait une petite dot.

— Oh! de ceci, je n'ai cure.

— Vous avez tort! soyez donc pratique, il faut manger, monsieur.

— Je \ r ous remercie, mon père, d'avoir bien voulu m'accorder cet entretien un peu long; je vous suis particulièrement reconnaissant de vos dernières paroles. Vous me voyez doublement heureux d'être venu, car s'il est impossible que nos caractères et nos

174 LÀ C0MK1UK MONDAINE

manières de voir sympathisent, je puis, du moins, vous affirmer que, comme prêtre, vous gardez mon estime.

Le P t Coupessay répondit :

— C'est tout ce que je désire de vous, monsieur, je ne vous en demanderai jamais davantage.

Page 1