ANOBLISSEMENT
La baronne Yendenheim, en remontant dans sa voiture, était pourpre de honte et de colère*
— Eh bieni lui demanda le chevalier.
— Sale gôy* échappa la banquière convertie au catholicisme, il est pire que l'autre*
— Comment, pire?
— Eh ! oui, il a fait la sourde oreille et il a gardé
l'argent.
— Ah! diable! mettre un chèque entre les mains de Mgr Ghopel, qui a lassé, par ses demandes d'argent importunes et continuelles, les plus chrétiennes de ses ouailles, qui est venu un jour s'installer cheat une grande dame en son absence et lui a dit à son retour ; « Je prends votre maison pour mon sémk
i$& LA COMEDIE MONDAINE
naire. » Pauvre chèque, vous ne risquiez pas de le revoir.
— Maudit calotin î
— Allons! allons! si vos gens vous entendaient
— Mais que faire? mon ami.
— Si Ton essayait du P. Coupessay lui-même?
— Essayons... donnez Tordre au cocher.
Nicotera ouvrit la glace de devant et Olivia, pleine
d'impatience, brailla d'une voix rageuse et déchirante :
— Aux Pères de la rue de Monceau.
Puis ils baissèrent les stores, et pendant les douze minutes que dura la course, madame tint monsieur étroitement embrassé, pleurant de fureur et chiffonnant sans vergogne le col irréprochable de son èompagnon de route*
Benvenuto songeait : J'aurais mieux aimé le chèque.
Il refusa d'entrer à la maison des Oratoriens, craignant encore qu'en dépit de ses chatteries habituelles, le P. Coupessay ne se laissât entraîner à quelque réflexion désobligeante.
Le recteur répondit aux ouvertures de la baronne :
— Chère madame, je vais vous donner deux lettres pour de très importants personnages : seul, je n'aboutirais pas.
L'Oratorien n'eût jamais consenti à compromettre le crédit considérable dont il jouissait dans le faubourg en se chargeant d'y introduire Conrad. Il griffonna à la hâte deux demi-pages qu'il inséra dans des enveloppes à en-tête de la communauté.
— Tenez, dit-il à sa pénitente, avec cela vous étés sûre d'ob tenir le meilleur accueil, de deux ecclésiastiques qui ont sous la main les premières jeunes filles du plus haut monde,
La baronne prit les deux missives et retourna dans son coupé après avoir serré convulsivement la main du religieux un peu ébaubi.
— Voici, diWelle à l'attaché militaire. Voyons d'a- Jaord les textes : « Monseigneur, je vous serai reconnaissant de faire votre possible pour satisfaire les désirs .de la baronne Vendenheim, que j'ai ramenée au bercail de notre sainte religion. Mme Vendenheim vous remettra une forte somme, et vous ferez ainsi double oeuvre pie. a Les deux rédactions étaient identiques*
— Encore dos évêqnes, soupira Olivia*
— Voyons les suscriptions, reprit le chevalier.
— Tiens! oui, à propos»
Nicotera lut à haute voix :
« Sa Grandeur Mgr d'Urt, recteur de l'Université catholique, rue de Vaugirard*
« Sa Grandeur Mgr Chopel, député, rue de Nar- Jbonne. > ;
La baronne, anéantie, retomba sur le sein de son acolyte*
t — Eh bien ! s'écria celui-ci, comme illuminé par la joie d'une subite et merveilleuse découverte, je m'en charge, moi, vous entendez, moi. je vous trouverai splendeur et argent*
— Ah! vous me rendez la vie, répondit Oliviçt toute secouée par les sanglots, toute inondée de larmes*
iu
— Et je commencerai mes démarches pas pins tard que demain,
— Si nous en causions un peu, mon ami, auprès de quelles familles aurez-vous un accès facile?
— Auprès de toutes.** vous entendez, de toutes. Je connais intimement une grande dame romaine qui habite Paris pendant la moitié de Tannée, et qui est intime avec la duchesse de Belverana. ,
— Ah! quel bonheur! Cela vaut que je t'embrasse.
— Prenez garde... prenez garde, baronne, n'éveillons pas l'attention du cocher et du valet de pied. Ces hommes pourraient avertir le baron.
— Ah! le baron, je m'en...
— Chut! chut! je vous en prie.
— Gomment s'appelle cette grande dame?
— Ah!... elle s'appelle... je vous dirai que je n'ai pas le droit de livrer son nom sans lui en avoir demandé la préalable autorisation.
— Vous me cachez quelque chose, Benvenuto.
— Du tout, ma chère; mais, enfin, le secret n'est pas mien»
— Tu l'aimes... tu l'aimes!...
— Ah! la bonne plaisanterie, elle a soixante ans.
— Je veux savoir de qui tu me parles.
— Je lui demanderai la permission de vous la désigner... c'est un des noms les plus retentissants... un nom historique.
Un observateur pénétrant eût constaté que si Benvenuto ne s'exécutait point sur l'heure, c'est qu'il se creusait furieusement l'esprit pour trouver un nom aussi fameux que vraisemblable*
— Tenez, vous ne me trahirez pas? dit- il tout à coup/
— Oh ! non! mon Toto!
— Vous ne direz jamais que j'ai violé l'incognito de cette patricienne.
— Plutôt mourir, mon ami,
— Personne ne la sait à Paris.
— Tu me retournes sur le gril.
— La princesse Ophelia Strozzi!
— Ahî Oui, parfaitement, je l'ai vue chez les Eliphas.
— Vous Pavez vue, baronne?
— Absolument! on m<s Pa présentée : une femme d'une soixantaine d'années, c'est bien cela? Vous n'aviez pas besoin d'être si discret, vous voyez que je savais tout d'avance-
— Il est naturel que le monde n'ait aucun secret pour vous, chère baronne, dit Nicotera, enchanté de voir que l'existence de sa création spontanée se trouvait établie par les souvenirs très précis de Mme Yendenheim.
Le lendemain, dans Paprés-midi, Pattaché militaire, qui avait bâti un plan infernal, absolument digne de son compatriote Machiavel, se dirigea effrontément vers la célèbre agence Fideline Storck, en état d'annonce perpétuelle à la quatrième page du Figaro, sous cette rubrique : Mariages riches. Nicotera fut reçu au fameux entresol où se sont traitées les ventes de bien des jeunes filles qui ne s'en douteront jamais.
— Madame, dit le chevalier, en s'adressant à Fide-
Une en personne» je vous apporte un beau garçon et quatre millions comptant, et je vous demande, en échange, quelques écus et un nom sonore.
. — Monsieur, dit la brocanteuse de chair humaine, qu entendea-vous par nom sonore?
— Un nom du faubourg Saint-Germain.
Fideline Storck éclata de rire.
— Nous n'avons pas cela, cher monsieur. *
— Gomment, pas du tout?...
— Hélas ! non, monsieur ; mais nous allons tâcher, * tout de même, d'arranger la chose. J'ai également sous la main une dot de quatre millions.
— La putana tua madré! échappa le chevalier, se rappelant un juron ullramontain.
— Quatre millions, en or si l'on veut, sur la table où l'on signera le contrat. Cent mille francs à gagner pour nous.
L'attaché militaire sourit délicieusement. Du premier coup il se voyait associé à l'aflaire.
— Et l'avenir? înterrogea-t-il.
-T- Vingt millions.
— Rien que ça!
Fideline regarda son interlocuteur pour s'assurer qu'elle n'avait point affaire à un fumiste. Benvenuto eomprit son étonnement et le dissipa de suite par cette affirmation :
— C'est que, madame, nous avons cent millions de notre côté.
— Vous représentez, monsieur, un Eliphas ou un Vendenheim.
— Hé! hé! cela se pourrait bien.
— Alors nous aurons à partager trois cent mille,
— Mais voyons, madame, quel nom possède votre demi-riche?
— Ah! dame! c'est un peu commun, mais cela peut s'orner de quelques additions. Il s'agit de Mlle Angelina Col tard, fille unique et légitime du fameux Napoléon Goltard, le lanceur des charbonnages de la haute Roën.
— Qui n'existaient pas...
— Précisément ! c'est pour cela qu'il y a ramassé tant d'argent. Il fit, dans le temps, une petite faillite à Stuttgard, mais il a tellement prospéré depuis...
— Seulement ce nom de Goltard...
— Vingt millions, monsieur, dont quatre le jour du contrat; trois cent mille francs à partager entre nous deux.
— Et le revers de la médaille?
— Ah ! peu de chose.*, une vétille.
. — Vous m'avez dit que Mlle Angelina était une fille légitime, posséderait-elle dés frères ou sœurs d'une catégorie différente?
, — Pas que je sache... G'est M. Goltard lui-même dont l'état civil a un petit accroc.
— Ah! diavolo! diavolo!
— Si peu que rien... trois cent mille francs pour nous* Puis, comme son prénom l'indique, il passe pour un bâtard de l'empereur Napoléon IIL Gela relève..*
— Ce coquin de nom n'est pas euphonique.
— M. Goltard a prévu l'objection, cher monsieur; il possède, un bois splendide, comparable à ceux de la Haye et de Scheveningen, un bois que le baron Eli-
phas a voulu lui payer un million. ïj a'a confié qu'il lui serait très facile de se faire appeler Coltard du Bois,
— Hum! du bois, en deux mots.., peu usité. ,
— On pourrait mettre un i grec et un tréma, cela ferait très bien, je vous assure.
~ Du Boys**, il y a des précédents* Coltard du Bois, Coltard du Boys*.* ça ne ronfle pas assez, /
— Trois cent mille francs pour noïis.
— Il faudrait de toute nécessité ajouter quelque chose à ce bois* Avez-vous une idée?
r- Que peut-il y avoir dans un bois*** des mares, des fossés, des**, bruyères***
— C'est bien commun, tout cela*.* quelque nom de fruit peu répandu, original, ayant chance de se rencontrer en forêt.
— Dame î mon cher monsieur, je ne vois que des glands.
, ■— Cela ne conviendrait pas... des baies, des prunelles, des mûres... ah ! je tiens l'affaire*., des alises*
— Tiens, c'est joli*
— Du Bois des Alizés. Coltard du Bois des Alizés.
— Coltard du Bois des Alizés, répéta Fideline Storck avec un geste du b^as gauche*
— Coltard du Bois des Alises, dit encore le chevalier en s'accompagnaht d'un mouvement de la main droite.
— Ça y est, cher monsieur, très bien, très bien!
— Maintenant le papa Coltard voudra-t-il introduire dans son bois ce fruit légèrement inattendu?
— Avec cent, millions à la clef!**.
— Et notre commission? observa Benvenuto qui ne perdait pas le nord.
— Je vons Pa» dit : trois cent mille à nous partager. C'est M. Coltard qui versera le pot-de-vin sur sa
première coupe de bois d'alizier?
— Ah! non/monsieur, cela ne se fait jamais, c'est le jeune homme ou sa famille qui pontent.
— Avant le mariage?
— Vous ne voudriez pas que ce fût après.,, et puis, alors, tout de suite, cent louis de provision.
— Que nous partagerons aussi?
— Oh! monsieur, vous raillez... ce sont mes
épingles.
— Vous vous en hérisseriez la peau tout entière
pour ce prix-là.
— C'est un usage constant.
— Je ne les ai pas sur moi.
Nous sommes gens de revue... ce soir.
— Quel âge a la jeune fille?
— Seize ans, tout juste.
— Je ne vous demande pas si elle est bien.
— Belle comme les amours.
— Grande?..» mince?...
— Oui, oui... je vous dirai que... je ne Pai pas vue; je vous parle d'après les ouï-dire. Ces accessoires-là, vous savez, n'entrent guère en ligne de compte chez nous.
— La santé ?..♦ vous concevez que je suis obligé de jouer un peu le rôle de magistrat instructeur.
— La saptêl un charme! un Pont-Neuf!
— Bravo ! brave ! eh bien ! nous allons conclure
cela, sauf, bien entendu, ratification des intéressés. Tâchez de décider M. Goltard à planter des aliziers dans son bois»
— Gela ne souffrira pas de difficultés.
L'attaché militaire se frottait les mains,
— Un dernier détail, s'il vous plaît? Vous ne me parlez pas de Mme Goltard.
— Elle est morte, c'était une demoiselle Bousie? du Pré, en deux mots*
— Du Pré des herbes potagères-
— Soyons sérieux, monsieur, l'enjeu n'est pas une plaisanterie.
— C'est bien ainsi que je l'entends.
Nicotera ne fut pas long à s'amener rue du Cirque, pimpant, guilleret, plein d'allures caressantes, frisant sa moustache avec des airs de triomphe. Mme Vendenheim était seule dans son petit salon.
— J'ai vu la princesse, dit le chevalier à voix basse. Puis il mit sur sa bouche l'index de sa main droite.
— Elle nous a découvert une perle,
— Quel nom, mon ami.
— Quatre millions de dot, ce que nous donnons.
— Superbe ! et le nom ?
~ Vingt millions après la mort du père. La mère n'existe plus.
— C'est convenable*.. Mais le nom?
— Attendez donc; grande, mince, belle comme les amours, santé parfaite.
— Tout cela m'importe peu, c'est affaire à Conrad, Pour l'honneur de la maison il me faut...
— Figurez-vous que le père a une forêt splendide
qu'il a refusé de vendre un million au baron Eliphas. . — Tout cela ne me dit pas.,.
— Une vague parenté avec Napoléon III.
— Ah ! ceci est mieux que la taille et la beauté.
— Et puis, je partage,., votre joie, vous n'en doutez pas.
— Certes!..» mais voyons ce nom? ne me faites pas ainsi languir,
— Un des plus grands noms de la France, aristocratique, distingué, harmonieux. Vous serez ravie.
— Allez donc, Benvenuto.
Le chevalier tourna sa bouche en cœur, leva les yeux au ciel et exhala d'une voix de flûte, avec une expression séraphique ;
— Angelina... c'est divin !
— Oui, mais;., après?
- — La suite ne dément pas le début. Goltard du Bois des Alizés, en quatre mots.
— Ah bien!... nous supprimerons Coltard, si vous voulez.
— Pardieu 1 cela ne fait pas un pli.
— Angélina du Bois des Alizés... cela brillera sur les lettres de part. Ce Coltard serait un peu..* lourd.
— Nous venons de le biffer, ma chère... un autre petit détail : la princesse Strozzi est,;peut-étre, la patricienne la plus charitable de l'univers, ses bonnes œuvres ne se comptent pas. Chaque fois qu'elle feit un grand mariage elle vous laisse entendre. .♦ 6h l très discrètement, mais fermement, qu'il lui faut une grosse offrande pour ses pauvres... ses orphelinats, ses hospices, ses asiles de nuit*..
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— Combien, à peu près ?...
— Pas moyen de lésiner, vous concevez bien, je n'ai pas voulu attendre qu'elle me fixât un chiffre. Je ne sais si vous m'approuverez, mais j'ai promis carrément quatre cent mille francs.,* versés avant le mariage.
— Je tâcherai de trouver cela sans m'adresser à la
caisse du baron... C'est un peu cher.
— Ah 1 c'est un prix une fois donné.
— Du Bois des Alizés... en quatre mots... ce n'est peut-être pas très connu, mais cela flatte l'oreille.
— Agréablement, n'est-ce pas?
Quinze jours plus tard, — Nicotera ayant, au préalable, versé cent cinquante mille francs à Fideline Storck et gardé pour lui-même deux cent cinquante grands billets bleus, — furent célébrées, en solennelle pompe, les fiançailles du baron Conrad Vendenheim et de Mlle Angélina C. du Bois des Alizés.