‹ Larmandie, Floréal, 1900Chapitre 14 sur 20 · UNE RIPOSTE · texte numérisé non relu

UNE RIPOSTE

Mlle Angélina Coltard était une grosse fille, épaisse et courtaude, approchant de la vingtième année, mal*gré les seize ans annoncés par l'agence Fideliné Storck, Quelques détails de son extérieur la dépeignaient d'une fagon suffisante : des yeux à fleur de tête et du sang à fleur de peau, des taches de rousseur, des cheveux carotte, une bouche à avaler l'obélisque et malheureusement démeublée par des chutes précocos, des mains de bouchère et des pieds d'Anglaise, tout cet ensemble, médiocrement séducteur, rappelait avec beaucoup plus de fidélité le Coltard patronymique que l'appendice du Bois et l'addition des Alizés» Naturellement l'inventeur-créateur des charbonnages de la haute Roën n'avait eu garde de refuser une alliance aussi splendide, au point de vue

matériel, cjue celle des Yendenheim, Le banquier Richard avait approuvé le plan Nicotera-Storck, s' étant assuré qu'il n'existait pas dans tout Paris une dot équivalente à eelle d'Angelina. La banquière, soutenue d'ailleurs par Coupessay, voulait jeter au visage des évêques, comme un soufflet, cette découverte : quatre millions de dot ! Puis l'Italien avait été assez habile pour lui faire trouver le bois des alizés* supérieur à tous les bosquets du monde civilisé,

Mlle Angelina accepta tout avec la joie d'une personne ayant connaissance de son peu de charmes, totalement dépourvue du côté intellectuel et flattée de faire, en somme, une des premières unions argentifères de la place de Paris.

Quant à Conrad, ou pourra juger de ses dispositions par la lettre suivante qu'il adressait à son ami Théodore de Vannes, un quart d'heure après l'échange de paroles entre les deux familles :

« Mon vieux Théo,

« Eh bien, ça y est, je me range, officiellement du moins, j'unis ma destinée, comme dirait ce vieux sycophante de Coupessay, au plus accompli laideron qui ait jamais couru sur une piste dorée* Je suis content, car pour moi l'événement se résume en ceci : Je vais avoir quatre cent mille livres de rentes, aulieude soixante-douze, chiffre ridiculement insuffisant. Main-, tenant je te confierai que j'ai résolu de m'élever à la hauteur des circonstances et de changer ma femme officieuse. Toute la gamme amoureuse aura été suivie

fi

par moi : à seize ans j'embrassais les bonnes de maman; quand j'entrai au cours de rhétorique de cet excellent abbé de Montprofit, qui voulut un jour m'assommer, je captai la bienveillance de deux coco tes d'assez bas étage ; une fois bachelier j'enlevai une fille du métier au pensionnat de la rue Taitbout : je ne puis m'arrèter dans la voie progressive que j'ai toujours graduée jusqu'ici, à chaque événement important de ma jeunesse. Le fait de mes fiançailles doit entraîner pour moi un changement de maîtresse et l'installation d'une nouvelle frimousse à l'entresol Saint-Pétersbourg, J'arrive à la période où l'on prend une saltarelie de l'Opéra. Quand je serai marié, je pratiquerai les femmes des autres, mais ceci demande beaucoup de précautions* Il manque une réussite dans ma revue, l'institutrice de ma sœur que j'ai tentée sans succès* Échec sans importance, je l'ai convoitée pendaut deux jours, après avoir vécu deux ans à côté d'elle, sans m'émouvoir en aucune façon de ses charmes dubitatifs,

« Or, mon vieux, si je t'écris c'est non seulement pour te retracer l'état de mes affaires, mais encore et surtout pour te demander aide et soutien dans mon projet d'expulser immédiatement la citoyenne Edel Gourchaussé dont les manières cassantes commencent à me déplaire. D'abord elle reçoit régulièrement chez moi un vieux monsieur avec lequel je l'ai surprise au Banc d'huîtres ; je me suis assuré de ce grief en donnant cinq louis à une agence de renseignements. De plus, mon cher, ton soupçon du pesage était une simple réalité : les dents si belles de la coquine ne

font pas corps avec sa mâchoire* Un soir que je rentrais tard et sans lumière, n'étant pas attendu, je veux prendre une boîte d'allumettes, qu'est-ce que j'empoigne! les quatre, dents de devant qui constituaient, au fond, le seul ornement de Mlle Courchaussé! Je suis furieux; je veux une exécution en règle, je te sais vigoureux et mauvais comme une teigne; la pécore se défendra, mais, que diable 1 deux hommes de vingt ans viendront bien à bout d'une femme, d'autant plus que le concierge nous prêtera main forte.

« Adieu, mon cher Théo, viens dîner demain soir au Lion d'Or, où nous prendrons un peu de cœur au ventre avant d'entamer une lutte qui ne sera point sans danger. Motus de tout cela*

« Ta vieille branche,

« Conrad, baron Vendenheim. »

Le dîner du Lion d'Or fut plantureux et arrosé de cinq bouteilles généreuses, sans compter une bouteille de kummel qui fut au trois quarts absorbée par les futurs combattants. A neuf heures Conrad et Théodore se firent conduire rue de Saint-Pétersbourg. Conrad pénétra dans la loge dq concierge le chapeau en arrière, le cigare au bec et tendant au cerbère un billet de cinq louis... L'homme se doubla en deux et attendit les ordres :

— Voici, dit le fiancé d'Angelina. J'ai acquis la preuve que la femme entretenue par moi me trompe abominablement. Vous devez le savoir?...

Geste de dénégation du portier.

— ,., Si, si, vous le savez très bien, seulement l'autre bonhomme vous aura glissé quelques louis pour vous faire taire, vous avez empoché les napoléons; c'est très bien, à votre place je n'aurais pas agi différemment. Maintenant il s'agit d'une autre antienne. Nous venons expulser la particulière. Un seul de nous suffirait à la besogne, mais il pourrait y avoir, comme au temps d'Irma et de Virginie, bris de glaces et* de porcelaines. Vous allez nous accompagner et nous ficherons dehors Mlle Gourchaussé sans qu'elle ait le temps de dire : ouf !.„ Est-ce compris?

— Oui, monsieur le baron, répondit le préposé à la loge*

— Il n'est pas monté d'homme ce soir? interrogea Conrad qui voulait avoir toutes les sûretés.

— Pas encore, monsieur le baron,, répliqua le concierge, 'narquois sans le vouloir en son empressement.

— Ali right ! allons-y. ,

Les trois conjurés prirent la direction de l'entresol. La clef fut insinuée en la serrure avec les plus grandes précautions et le trio occupa l'antichambre sans que le moindre bruit décelât l'invasion. La porte donriant sur le palier fut refermée, trois flambeaux furent allumés, le concierge en tint deux, Théodore de Vannes s'empara du troisième, Conrad préféra garder la liberté de tous ses membres*

Brusquement il s'introduisit dans la chambre à coucher ou ses deux acolytes le suivirent. Edel, réveillée en sursaut, laissa échapper un cri d'épouvante, *

— Tu vas me ficher le camp, ordonna Conrad. Tu m'as trompé avec le vieux que tu sais,*, allons que ça ne traîne pas.

Edel Gourchaussé qui, jusqu'alors, avait gouverné Conrad, avec le despotisme d'un émir asiatique et lui octroyait, en moyenne, deux ou trois paires de claques par jour, Edel Gourchaussé comprit en peu d'instants que toute résistance serait inutile. Elle se leva lenteiment, non sans envoyer à son seigneur ce vocable antiparlementaire : Salop!

Conrad ne répondit pas, satisfait den'avoir point au visage les griffes de la pensionnaire émancipée.

— Vous n'aviez pas besoin de venir à trois, observa Edel en passant un jupon.

Puis elle se retira dans le cabinet de toilette où elle demeura près d'un quart d'heure,

— Allons, allons, pas tant de façons, dit Conrad impatienté et rassuré sur l'issue de l'aventure,

— Encore deux minutes, mon ami, soupira la Gourchaussé d'une voix pleine de larmes et considérablement adoucie.

Le demi-bachelier, qui avait pronostiqué une bataille, était triomphant et radieux,

— Vous voyez qu'elle n'en mène pas large, dit-il à ses assesseurs.

— Monsieur Gaston, dit Edel sortant de son réduit et parlant au concierge, ne serait-ce pas abuser dé votre complaisance que de vous prier d'aller me chercher une voiture?

— A vos ordres, madame, répondit M. Gaston fort convenablement.

Et il tourna les talons on disant :

— Ces messieurs n'ont plus besoin de moi?

— Non, mon àmi, répondit le jeune Vendenheim qui mettait ses mains dans ses poches.

Cinq minutes s'écoulèrent en silence.

— J'ai tellement prévu ce qui m'arrive, exhala Edel, que j'ai fait, depuis deux jours, enlever tous mes objets personnels. Vous voyez, mon cher Conrad, que si vous me chagrinez, vous ne me surprenez pas.

Celte douceur insolite d'expressions étonnait Conrad et lui donnait une haute idée de sa propre force.

— Ah ! rétorqua~t-il, on file doux maintenant Tout à coup les jeunes gens poussèrent un épouvantable hurlement. Profitant de leur inattention Edel Courchaussé s'était emparée soudain d'un vase plein d'ordures, habilement dissimulé, et avait aspergé le visage des envahisseurs de la plus abominable façon» Puis, avec un éclat de rire gigantesque, elle sMtait sauvée, non sans donner un tour de clef à la porte»

Elle passa ensuite devant le concierge qu'elle gratifia d'une pièce de cent sous et escalada la voiture avancée en donnant à M. Gaston ce précieux renseignement :

— Ces messieurs passent la nuit à l'entresol. Cependant les malheureux clubmen, la figure

souillée, la rage au cœur, s'étaient précipités au cabinet de toilette. Plus une goutte d'eau. La Courchaussé s'était montrée impitoyable* Ils veulent sortir et constatent qu'ils sont enfermés. Us se jettent alors sur les premiers linges venus et s'efforcent de se purifier avec un succès d'une notable imperfection* Puis,

ils se mettent à appeler en s'accompagnant d'un infernal vacarme; ce n'est qu'au bout de vingt minutes que M. Gaston se présente et il lui faut encore environ un quart d'heure pour enfoncer la porte.

— Àh! s'écria-t-il, au spectacle qui s'offrait à ses regards, et il fit de violents efforts pour réprimer une gaieté fort en situation*

— Bon Dieu ! bon Dieu ! songeait-t-il, c'est moi qui ai eu du nez d'aller lui chercher une voiture.

— Encore cinq louis, dit Conrad, si vous gardez le silence.

M* Gaston acquiesça de la tête et reçut la nouvelle gratification.

— Maintenant, observa Théodore de Vannes, il n'y a qu'une chose pratique: le Hammam n'est pas encore fermé; mon cher monsieur Gaston, voulez-vous nous prendre un sapin... couvert, si possible.

— Je comprends, monsieur.

Quelques instants après, un fiacre dans les conditions désignées, emportait les deux amis vers les bains turco-romains de la rue Auber. Conrad dit, en entrant, au préposé du guichet, une phrase combinée à l'avance et qu'il répéta à tous les fonctionnaires de l'établissement purificateur*

— Un tuyau Lesage a crevé à nos pieds!

Le concierge Gaston ne répandit point au dehors le bruit de l'anecdote peu flatteuse pour les jeunes gens de la haute. Il se contenta d'en rire aux larmes avec sa femme et ses enfants.

Mais tous les spectateurs de la scène n'observèrent point une retenue pareille. Edel Courchaussé après

avoir crié à son cocher « Champs-Elysées », afin de dépister une poursuite possible, avait murmuré plus doucement : Au GilBlas.

Et le lendemain, sous Fallègre signature de Nestor, paraissait l'entrefilet suivant en première page de la feuille joyeuse :

« Madame Cambronne.

a Plus heureuse que le général de la garde impériale qui ne put jeter aux Anglais que le mot, une vaillante Française vient d'envoyer la chose, avec le plus entier succès, en plein visage d'un jeune youtre allemand dont le père, banquier richissime, est depuis peu naturalisé et converti à la religion catholique. Nous ne pouvons qu'approuver la salutaire correction infligée au plus détestable des gommeux par une dame spirituellement énergique. On affirme que îe dandy en question est rempli des dispositions les plus heureuses. Ces dons précieux de la nature, ces germes préexistant dans cette âme, ne peuvent manquer leur développement, de môme qu'en une terre bien préparée le grain fiructifie au centuple. »

Edel ne se contenta point du Gil Blas et se fit conduire au Barbier , ou elle fut reçue par le secrétaire du directeur Magnus Froussard. Ce fonctionnaire rit beaucoup de l'exposé des faits, mais n'accepta point, d'insérer une communication quelconque. Une mésaventure du même genre était arrivée récemment au

tt.

secrétaire même de la rédaction, Mlle Courchaussé comprit aisément qu'en la maison d'un pendu il ne fallait point parler de corde»

Cne heure d'immersions, d'ablutions et de frictions suffit à MIL de Vannes et Vendenheim pour se rendre à nouveau présentables pendant la fin de la soirée. Quant à l'entresol, il dut subir un nettoyage de quaranîe-huit heures avant de pouvoir accueillir une nouvelle locataire. Celle-ci ne tarda point à être élue par l'illustre fiancé. Ce fut Mlle de Cornagra, du corps de ballet, aux performances superbes, presque célèbre pour avoir eu les faveurs de l'illustre critique du Journal des Combats. Cornagra ne fit pas pleuvoir les gifles, comme ses honorables antécédentes, elle se contentait d'exhaler à tout propos cette plainte : Dieul qu'il est sot! Dieu! qu'il est nul! Il était naturel qu'elle trouvât quelque différence entre l'ancien normalien et le nouveau bachelier.

Les fiançailles de Conrad avaient frappé la malheureuse Aimée d'un coup terrible. Malgré la récente humiliation, précédée et suivie d'absolus dédains, Mlle de Chantenay, dans la candeur de son âme, ne pouvait se figurer que tout espoir fut perdu pour elle du côté de Conrad. Sans se l'avouer d'une façon bien précise, elle se disait intérieurement : Enfin il m'aime; on n'agit pas comme il l'a fait envers une personne indifférente, un de ces jours il me reviendra et, cette fois, en honnête et galant homme. L'annonce officielle que le jeune cancre était agréé par la famille Coltard produisit sur la pauvre institutrice un effet tellement foudroyant qu'elle défaillit et éprouva une syncope de

plusieurs heures* Mme Vendenhein, sans s'occuper de la cause de l'accident, manda son médecin, le fameux docteur Bourdet, qui certifia être en présence d'un affaissement dû à une cause morale* Olivia lui répondit :

— Bast! cette enfant est très heureuse, et n*y songea plus.

Quand Aimée, revenue à elle-même, entra au salon, pâle, défaite, méconnaissable, JL Germain, au sortir d'une pénible séance de pose dans la chambre du banquier, tendit sa main loyale à l'ange de ses pensées» Ils s'approchèrent tous deux de la fenêtre où mouraient les derniers feux du crépuscule, et le poète murmura en consultant les lignes mystérieuses qui se croisaient dans la main de la jeune fille:

Aimez vos mains afin qu'un jour vos mains soient belles, Donnez à leur repos un Ut tout en dentelles, ' Soignez bien, taillez bien les ongles douloureux 11 n*est pas d'instrument trop délicat pour eux.

C'est Dieu qui fît les mains fécondes en merveilles, Elles ont pris leur neige au lys des séraphins; Au jardin de la enair ee sont des fleurs pareilles, Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins.

Il circule un printemps mystique dans les veines Où court la violette, où le bluet sourit, Aux lignes de la paume ont dormi les verveines, Les mains disent aux yeux les secrets de l'esprit»

— Comme vous dites des choses ravissantes, cher monsieur et ami*

— Supprimez monsieur, Aimée.

Aimée ne répondit pas,

— Voyons, pouruivit Germain, à présent que vous connaissez bien l'homme, qu'il complète l'ignoble outrage par l'abandon définitif; la main sur votre cœur, l'aimez-vous encore?.», dites... Aimée.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu!

— Dites,... je vous en conjure au nom de l'amitié.

— L'amour s'en va, monsieur Germain, l'amour, s'en va... mais...

— Mais?... de grâce... mais...

— Mais il en reste encore... il est lent à partir.

— Seigneur! est-il possible! un ange comme vous!

— Il s'en ira tout à fait, cela est bien sûr.

— Je Pai toujours. espéré, ma chère Aimée.

— Oui, mais en fuyant... il emporte ma vie.

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