PIETE FILIALE
En dépit des événements qui eussent dû adoucir son humeur vindicative, Conrad ne pouvait pardonner à son père la violente sortie qu'il lui avait faite à propos du chèque dé six mille francs. Le jeune bachelier s'était juré d'en tirer une vengeance éclatante et d'infliger à son « grigou de patron », comme il rappelait, une humiliation « carabinée a. Malheureusement pour le banquier son coquin de fils se trouvait au courant des frasques paternelles» Conrad avait mis à profit la singulière rencontre, faite en unlieu peu convenable, de l'auteur dé ses jours. Les louis gratificateurs aidant, il fit suivre une fois le banquier Richard jusqu'à la porte de la maison Bise rue du Chemin-Vert; il savait déjà que l'opulent visiteur quémandait les grâces d'une ouvreuse au théâtre Beaumarchais, portant la dénomination élégante
tU LA COMÉDIE MONDAINE
de Mme Mistolet. Aussitôt renseigné, l'élève dn P. Coupessay se lit conduire au taudis où cette intéressante personne trompait le banquier avec un garçon boucher. 11 arriva chargé de louis d'or et produisit, lout d'abord, un merveilleux éblouissement sur l'ouvreuse et l'amant de cœur rencontré au sein du bouge. Il se présenta comme un vengeur, se doutant bien des sommes infimes que son père devait allouer k la dame choisie* Il apprit à celle-ci que le soi-disant agent de police était un des plus gros banquiers de la capitale et l'invita à venir lui faire une petite visite, rue du Cirque', un jeudi entre neuf et onze heures. Le mauvais fils savait très bien qu'à ce moment les personnalités les plus en vue s'accumulaient dans l'antichambre du seigneur à l'escalier de marbre»
Mme Mistolet était indignée. Comment elle avait consenti depuis de longs mois à recevoir cent sous de l'abominable harpagon qui eût pu lui verser trois ou quatre louis à chaque visite I Conrad fut remercié avec effusion de sa précieuse confidence et embrassé, pardessus le marché, par l'ouvreuse reconnaissante. Le garçon boucher lui donna en surplus une chaleureuse poignée de mains, tant en considération de l'important secret confié, qu'en gratitude d'une somme de, cent francs que le bachelier laissa sur la table.
Il fut entendu que le jeudi suivant Mme Mistolet s'amènerait aux Champs-Elysées et ferait au banquier Richard une épouvantable scène dont Conrad se réjouirait en se frottant les mains derrière quelque paravent. .
— C'est pas tout ça, l'ami, dit familièrement le
garçon boucher, t'es un vrai zig, tu vas venir prendre un verre*
— Je veux bien, répondit Conrad,
— Avec la bourgeoise, sur le xinc, tu sais, ça vient du cœur.
— Je m'en doute*
Ils descendirent tous trois et s'attablèrent chez le maslroquet le plus voisin, dans un bouge effroyable où l'élégant costume de Conrad excita une explosion de murmures.
— De quoi ! de quoi î grogna le garçon boucher taillé en hercule et qui eût étranglé, à la fois, un perroquet et un consommateur, d'abord celui-là c'est un frère, c'est moi qui le dis, et si on l'embête, gare à la casse.
Les habitués de l'assommoir se turent.
— La preuve, la voilà, poursuivit l'amant de cœur, et de sa bouche poisseuse et congestionnée il embrassa Conrad sur les deux joues. On siffla trois absinthes. Conrad eût préféré un article plus doux, mais son ami lui dit qu'il considérerait comme un affront personnel le refus d'une absinthe. Le demi-bachelier qui ne se souciait pas de méconter le rival de son père, se soumit avec humilité et l'on se sépara sur ces mots : A jeudi, rue du Cirque.
— C'est égal, grommelait Conrad, le gosier brûlé par l'atroce liqueur vert-de-grisée et la joue toute empourprée de l'accolade du souteneur, cela coûte cher le plaisir des dteuw.
Le fameux jeudi est arrivé. Le banquier, vautré dans son fauteuil, examine les diverses cartes que
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lui apporte son valet de chambre, Gourad rôde tout autour du cabinet, un carnet à la main, feignant un important labeur.
— Indrotuisez mézieur le minisdre, ordonna Richard,
L'homme de service ouvrit la porte et énonça à haute voix Fappellation suivante : M. Puig y Bomba, ministre de l'intérieur, Yendenheira, sans se lever, fit un salut de la main au nouvel arrivant qui vint s'asseoir en toute hâte auprès du milliardaire*
— Monsieur le baron, vous m'excuserez de franchir de suite les préliminaires, dit le Barcelonais naturalisé et arrivé au pouvoir par une série effroyable de coquineries et de crimes, vous comprenez que le gouvernement a besoin d'un peu d'argent aux fins de réprimer les menées révolutionnaires.
— Che gombrends, che gombrends, tnoa chebrède à dont le monte, à fous auzi pien qu'au brinze des
— Parbleu ! vous avez bien raison, il faut gagner sa vie; cette maxime fut toujours la mienne*
— Combien f mêziçur le minisdre.
— Six millions, une bagatelle.
— Paeatelle ! paeatelle î envin. .
— Je jvous en signerai sept, remboursables dans dix-huit mois au prochain emprunt.
— Houitte, bas moins de houittè.
. — C'est bien cher, monsieur le baron.
— Z'est bas t>odre archent... allons Une.
— Gela fait du vingt pour cent et l'on ne vous accuse que de prêter à neuf*
FLORÉAL Ml
La figure du banquier s'épanouit en un rire de satisfaction*
— A neuvtà neuvf c'est zix y en réaliâé f auw yeuoo tupon Tien.
— Gomment cela, baron,
— Drès pien! le pou Tien voit le neuv tu haut du ziel, la déde en pas, il le brend bour ein Ztx !
— Superbe ! s'écria Puig y Bomba transporté d'admiration devant cette impudeur cyniquement étalée, pour cette jolie réponse vous aurez vos deux millions d'intérêt.
— A la ponne heure t fous édes ein frai.
— Au revoir, baron, c'est entendu.
— Endentu, au rèfoir.
Puig y Bomba s'éloigna; le domestique annonça :
— MM. les envoyés de la République d'Haïti, les„ généraux Innocent Coco et Clitus Orifice.
Deux négrillons, chamarrés de cordons ? bizarres s'avancèrent en ébauchant une inclination à chaque /
pas en avant.
— Fotre avaire est tifficile, dit le banquier, avant même que ses visiteurs eussent ouvert la bouche, bas tecarratidie. ,
Le chef de la mission, le général Innocent Coco se doubla en deux avec un geste de dénégation et un rictus* qui lui fendit en deux le visage,
— Pâdon, monsieur le baon, des gaanties tes séîeuses, note pésident Jeoboara est maîte sans contôle, il est pêt à consenti l'intéét que vous voudez,
— Gombien? foyons.
— Pàlez, monsieur le baon.
— Fous foulez tem millions ?
— Tois, monsieur le baon, lois pou lai des fotifications à Pot-au-Pinee, vous compenez, là-bas les évolutions aïvent si pécipitamment, il faut pdnde nos pëcautions.
— Quarante pour zent, chénéral. t
— C'est pàfait, c'est pas top ché.
— A la ponne heure, fous êdcs tes chens indêliclients.
— Vous nous donneez une petite gatification, monsieur le baon.
— Z'est l'hapitude, refenez temain.
Les deux généraux sortirent après force poignées de main et salutations.
— Monsieur le baron, dit le valet de chambre, il y a une dame de mauvaise mine qui insiste beaucoup pour entrer, elle a déjà fait du scandale dans l'antichambre.
— Gomment s'abelle?
— . Mme de Beaumarchais, dit-elle.
— Gonnais bas, connais bas, vaiies endrer le P.
Goubessay.
Le recteur des Oratoriens venait solliciter le baron aux fins d'emprunt pour l'agrandissement de son immeuble. Il commença par une série de complimente et de félicitations visant les fiançailles de son cher Conrad, un mariage qu'il approuvait des deux mains, qu'il voulait célébrer lui-même, qui unissait d'énormes fortunes pour la gloire de Dieu et le bien de la France. Pendant l'homélie du supérieur, lé ban-
quier Richard encensait de sa grosse tête, avec un rire béat annonçant une distraction intérieure,
— Maintenant, monsieur le baron, poursuivit Coupessay, je profite de ma visite, si vous le voulez bien, pour aborder une petite affaire,* . d'emprunt.
A cet instant la porte s'ouvrit brutalement et une dame, de fort piètre acabit, se précipita dans le cabinet du banquier, poursuivie par l'homme de service*
— Pon Tien te pois / hurla Vendenheim en levant les bras et sans respecter la présence du révérend père qui tressauta.
C'était l'ouvreuse Mis toi et.
— Ah! je vous tiens! s'écria- t-elle écumant de rage, et ne faites pas le malin ou je raconte tout.
— Che ne gombrends, che negombrends, gonnais bas, balbutiait Richard tout décontenancé, tremblant à l'idée du scandale possible.
Le P. Coupessay avait quitté le fauteuil qu'il occupait et fronçait le sourcil en sa dignité offensée.
— Ah! vous ne me connaissez pas ! tu ne me connais pas! rugit Mistolet en serrant les poings; c'est un menteur, monsieur le curé, là pour de vrai, un vilain menteur. Depuis je ne sais combie» de temps il couche...
— D aise z- fous, goguine, hurla Vendenheim.
Le valet s'approcha de l'ouvreuse pour la jeter à la
porte. Le supérieur des Oratoriens levait les yeux au ciel en joignant les mains ; le général Innocent Coco rétrogradait et sa tête passait -dans rentre-bâillement de la porte comme une boule nçire.
~ Si vous croyez que vous me ferez chasser par votre domestique, dit l'ouvreuse, tu te mets le doigt dans l'œil, mon fiston.
Le banquier fit à l'homme de service un signe qui fut compris immédiatement, car il se précipita dehors en bousculant le malheureux général haïtien, retenu par sa curiosité. ,
— Oui, oui, je te vois venir, brailla l'ouvreuse, tu envoies chercher les sergots^mais tu vas en avoir du potin et un petit scandale dans les feuilles. Figurezvous, monsieur le curé...
Goupessay se détourna avec un mouvement de réprobation.
— Vous m'entendrez bien, poursuivit la fille, si ' vous ne voulez pas me voir.
— Silence! misérable, criaFOratorien d'un ton de prédicateur*
— De quoi! tu t'en ferais crever! silence, c'est facile à dire. Je parlerai. Pardon, monsieur le curé, ce n'est pas à vous que j'en veux, excusez-moi de vous avoir tutoyé, mais enfin, puisque vous êtes curé, vous devez être pour la justice ; eh bien ! là, je vous demande...
— Dai$ez-fou$ 9 dais ez- fous, insistait le banquier exaspéré.
— Oh! la, la! mon gros père, je me tairai quand j'aurai causé. Alors donc, figurez-vous, monsieur le curé, que ce gros plein de soupe*..
— Daisez-fous, vous tis-je 9
— Oui, tout à l'heure... ce gros-là me donnèrent sous.**
FtORÉAfi ' 831
— Je Ji*éeoute pas les calomnies, monsieur le baron, dit Coupessay. :
— Cent sous pour.,*
— Crétine f crétine t dais-doi.
— Vous voyez bien qu'il me tutoie*
— N'espérez pas, fille d'enfer, dit Coupessay, ouvrière indigne de quelque chantage immonde, n'espérez pas que la moindre parcelle de la boue que vous projetez vienne éclabousser cet honnête homme, ce modèle... :
-^ Ce modèle ! vous me la faites k l'oseille, monsieur le curé, vrai! pour un modèle il est rien chouette!
-— Vous ète$ une misérable, cria POratorien,
— Oh bien! dis-donc, toi! Curaillon du diable, mêle-tbi de ce qui te regarde...
La porte s'ouvrit de nouveau, cette fois avec une gravité magistrale. M* le commissaire de police, Coiffé de Lièvreville, flanqué de son secrétaire et d'un agent, fit son entrée solennelle. Le général Innocent Coco pénétra à leur suite. La baronne Olivia ne tarda point à survenir.
À un signe du commissaire, l'agent empoigna l'ouvreuse qui ne fit point de résistance mais se contenta de dire :
—J'ai pris mes précautions; si l'on m'arrête, tous les journaux de ce soir racontent qu'un banquier, riche de cent, millions, donné êeat sous à une ouvreuse.
— Gomment, dit Lièvreville, cent sous de pour boire à une ouvreuse, mais c'est énorme !
— De quoi ! pour boire, riposta la fille, pour coucher, mon petit
La baronne Olivia jeta un cri.
— Àllez-fous en, madame Vendenheim, dit le banquier furibond, hors de lui-même, z* est bas vodre blaze, allez treufer M. le gevalier Nigodera*
Olivia se laissa aller sur un fauteuil, (
— Monsieur le baron, dit le commissaire de police, je crois que notre devoir est d'étouffer cet incompréhensible scandale. Je suis, dans ce but, entièrement à vos ordres.
— Monsieur le commissaire, dit POratorien qui, seul, avait conservé un peu de calme en la bagarre, je suis absolument de votre avis ; l'éclat et la publicité seraient ce qu'il y aurait de pire.
— Vous avez absolument raison, monsieur l'abbé.
— C'est quelque infâme chantage, monsieur le commissaire.
— Ce ne peut être que cela, monsieur l'abbé... vous êtes mêlé dans l'affaire?
— Àh! non, par exemple, je venais à la réception hebdomadaire de M. le baron et j'étais en train de causer avec lui quand cette personne...
— Fais donc pas le dégoûté! oh! la la! interrompit l'ouvreuse.
— Taisez-vous, ordonna le commissaire, ou je vous fais emballer immédiatement.
— C'est M. le baron que vous devriez emballer, il s'est fait passer pour un agent de police.
— Quel mens onche, grogna Vendenheim,
— Parfaitement ! sans cela je n'aurais pas accepté tes cent sous.
— Silence, nom de Dieu! échappa le secrétaire du commissaire, ne prenant pas garde à la présence de l'Oratorien.
Le P. Goupessay ferma les yeux et voulut prendre congé du banquier*
— Pardon, monsieur l'abbé, observa Coiffé de Lïèvreville, vous aurez, peut-être, à me répondre en qualité de témoin*
— Veuillez m 'excuser, monsieur le baron, je me vois obligé de procéder, ici même, à un interrogatoire sommaire des personnes présentes. Vous, d'abord, qui ètes-vous? dit le commissaire en parlant au général Innocent Coco,
— J'étais esté par cuiosité, monsieur le commissaie.
— Vous pouvez vous retirer* Quel est le nom de cette femme, monsieur le baron?
— Che la gonnais bas.
L'ouvreuse répondit :
— Je suis Mme Mistolet, ouvreuse au théâtre Beaumarchais, maltresse du baron.
La baronne poussa un nouveau cri. L'ouvreuse continua :
— Du, baron ici présent, qui se faisait passer pour un agent de police.
— Un mensonche, dit Vendenheim.
— Il me donnait cent sous, exclama Mistolet pour terminer.
— Comment ètes-vous venue ici? qui vous a en-
seigné l'hôtel de M. le baron? interrogea le commissaire.
— Un petit jeune homme très chouette, très généreux, bien mignon, tenez le voilà!
Conrad entrait dans le cabinet paternel. Un silence de mort se fit parmi l'assistance. Tous se retournèrent vers le demi-bachelier.
Au bout de quelques instants le commissaire de police prit la parole :
— Monsieur le baron, dit-il, je vois ce que c'est. Monsieur qui vient d'entrer est M. votre fils, n'estce pas? Nous sommes en présence d'une farce de jeune homme. 11 faut passer sur tout cela une vaste éponge, si vous m'en croyez. Mme Mistolet pourrait être arrêtée, traduite en police correctionnelle et attraper quelques semaines de prison, mais je ne pense pas que cette répression soit bien indiquée. Mon agent et mon secrétaire vont la ramener chez elle ; M. le baron va lui remettre un louis, préalablement. Elle va s'engager, devant témoins, à ne plus reparaître ici et à ne rien dire, sans quoi, Saint- Lazare immédiatement. Voilà.
— Z*ert drès sache, monsieur le gommizaire, répondit Vendenheim en tirant une pièce de vingt francs de son gousset.
Mme Mistolet accepta l'obole et dit, en ^adressant au commissaire :
— l£h! c'est gentil! il me paye quatre visites d'avance.