‹ Larmandie, Floréal, 1900Chapitre 16 sur 20 · EXILÉE · texte numérisé non relu

EXILÉE

Le chevalier Nicotera voulait joindre son propre mariage, en digne complément, au mariage de Conrad. Maintenant qu'il possédait lui-même une petite dot qui serait, très certainement, arrondie par sa haute protectrice, — sans y comprendre la somme qui serait comptée à sa future, — rattaché militaire, de plus en plus détaché des charmes de Mme Yendenheim, recommença de nouveau, et cette fois très vivement, ses instances dans le but d'obtenir la maiA de Mlle de Chantenay. Il n'avait jamais rencontré chez la jeune fille qu'une politesse triste et froide, aussi renonçait-il absolument à une attaque directe : il se flattait que son acceptation serait imposée à Aimée par un ordre formel d'Olivia. Pour ce sceptique viveur et gouailleur, Une personne sans res-

sources matérielles ne pouvait avoir de libre arbitre et n'était en droit de se déterminer à un acte quelconque qu'en vertu de la volonté des gens haut placés qui la faisaient vivre. L'idée seule que l'institutrice pût songer à un choix indépendant n'entrait dans l'esprit du chevalier que pour exciter sur son visage des rires inextinguibles.

Ce fut donc avec une pleine confiance, quelques jours après la scène scandaleuse machinée par Conrad, que Benvenuto aborda sérieusement la question avec sa maîtresse, dans l'intention formelle d'aboutir à bref délai*

— Ma chère Olivia, dit l'homme en jetant sur la table d'ébène la dernière carte d'un vague bézigue, figurez-vous que j'ai été encore fortement sermonné aujourd'hui par le général Ramengo de Casale. Je lui ai confirmé mes projets de mariage, il m'a littéralement sommé de les mettre à exécution dans le trimestre; vous voyez qu'il n'y a pas de temps à perdre.

— Cette enfant vous accepte-t-elle, mon ami?

— Si vous lui en donnez Tordre... pardon, le

conseil.

— Gomment se comporte-t-elle avec vous en vos fréquents entretiens?

— Un peu timide... c'est jeune, c'ôst inexpérimenté... mais, somme toute, son attitude est plutôt gentille.

— Pas trop, j'espère... Si vous aviez le malheur de me tromper!

— Pouvez-vous dire des choses pareilles! quitter

pour une maigre violette dès bois une rose-gloire pleinement épanouie* Et vous soupçonnez de ce méfait de lèse-beauté un vieux routier comme moi, connaissant à fond le monde et les femmes, Encore une fois, tranquillisez-vous» Aimée ne sera que Técran nécessaire qui couvrira nos relations, toujours aussi intimes, aux regards d'un homme sévère qui eut son temps de fredaines et qui, aujourd'hui, voudrait bannir de la terre l'amour et le plaisir,

— Il est si sauvage que cela votre Ramengo?

— Oui, parce qu'il fut assez malheureusement blessé à Castozza et abandonné par sa maîtresse à la suite de ce désagrément. C'est tout un roman à faire, je l'écrirai quelque jour*

— Vous savez, Benvenuto, si vous n'agissez pas franchement avec moi, si vous aviez pour votre femme d'autres sentiments qu'une déférence polie, une amabilité banale, des égards et des formes, eh un mot si, pour me servir d'une de ces expressions argotières qui expriment les pensées d'une façon aussi brèves qu'énergiques, si vous me lâchiez, vous vous en repentiriez et cruellement*

— Quelle bonne plaisanterie!

— Je vous aime tant!*** je t'aime tant!

— Avec cela que la réciprocité n'existe pas ï — . Elle peut exister.., tâchez quelle subsiste!

La baronne Vendénheim, avant d'aller occuper la couche solitaire où elle dormait depuis quinze années, loin du banquier méprisé, s'arrêta à la chambre d'Aimée qui n'avait point encore soufflé sa bougie. Elle entra souriante et empressée.

— Ma chère enfant, j'ai pour vous une bonne nouvelle, ... .

Aimée tressaillit, croyant toujours à la réalisation des impossibles rêves; elle tendit la main à Olivia avec un légei sursaut.

— Vous savez, Aimée, c'est très important.

— Oui, madame.., vous êtes bien bonne.

— Je le serai toujours, pour vous, c'est mon devoir. Ma fille, vous êtes demandée en mariage.

— Ah! mon Dieu! en mariage!

— Vous ne voulez pas rester célibataire?

— Gela dépend, madame... cela dépend.

— Un homme charmant, que vous connaissez bien.

— Ah! vraiment, sanglota la pauvre fille toute haletante. ....

— Riche, intelligent, homme du monde, fort bien de sa personne et, par-dessus tout, amoureux de vous.;. à en dessécher.

Toujours sous l'empire de son illusion fevorite, l'institutrice crut lire en cette description sommaire les six lettres du nom de Conrad, Sa folie lui fit entrevoir une rupture accomplie avec Mlle Coltard. Elle rayonnait, elle se jeta au cou de sa protectrice et se mit à pleurer à chaudes larmes en répétait : Ah ! que vous êtes bonne! oh! que je suis heureuse! merci, mon Dieu, merci!

— Je suis vraiment enchantée que mes ouvertures soient aussi bien accueillies; les sentiments seront réciproques. Je n'aurais pas cru à une pareille ardeur de votre part... comme on se trompe ! avec voire petit air de Mlle Nitouche, votre physionomie de sainte

Cécile ou de sainte Agnès... eh! voyez-vous cela! Tant mieux ! tant mieux ! soyez heureuse, mon enfant. .

— Au delà de tout ce que je puis vous dire, madame.

— C'est le chevalier qui va être content.

— Quel chevalier?

— Positivement il vous adore, vous trouverez là toutes les conditions de bonheur.

— Quel chevalier? répéta Aimée l'œil fixe, la bouche grande ouverte, commençant à pâlir.

— Comment quel chevalier?... vous n'en conna ? ■ w« qu'un, il me semble, ce bon M. Nieotera.

— picotera! Nieotera! hurla Mlle de Chantenay comme si, sur se* 1 lèvres béantes on eût appliqué un fer rouge.

— Qu'avez-vous donc, mademoiselle, vous devenez folle?

— Oh ! madame, madame, soupira la malheureuse passée en quelques secondes de l'égarement fébrile à l'abattement le plus profond, oh ! madame, ces émotions-là vous tuent, je serai bientôt morte, vous serez débarrassée de moi;,, et moi de la vie,..

— Vous me jetés dans le plus fantastique des étonnements, à qui donc pensiez-vous?

— Ne me le demandez pas...

— - Mats si, je vous le demande... j'exige absolumont,..

— Par grâce... par pitié...

— M. Germain, peut-être... ah ! c'est cela, M. Germain. Mais M. Germain n'est pas un homme du

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monde, ma fille, c'est un bon garçon qui fait des vers incompréhensibles, voilà tout* , Qui vous parle de M, Germain, madame.

M* Germain est le plus dévoué et le plus digne des amis, mais...

— Mais... allons, parlez donc... est-ce que je ne suis pas votre seconde maman, voyons?

L'usurpation de ce nom sacré dilata le cœur d'Aiinéfe et rompit ses restrictions et ses résistances.

— Vous le voulez, madame, vous serez contente, mais vous me jure:: de me pardonner,

— Vous n'avez fait aucun mal.

— Non, certes, mais ne suis-je pas fautive d'avoir aspiré aussi haut.

— Aussi haut ! M. Germain !

— Je n'ai pour M. Germain que de l'amitié, tout mon amour se portait sur... sur...

— Mon Dieu!... qui donc?

— M. Conrad.

Un ricanement sec et implacable partit de la gorge d'Olivia. Il recommença à trois reprises, frappant sur le cœur, déjà si malade de l'infortunée jeune fille, autant de coups de marteau qu'il eut de saccades. Aimée alla s'affaisser sur son lit et cacha sous l'oreiller sa tète bouleversée. Quand la baronne eut achevé l'expansion bruyante de son hilarité, elle dit d'un ton hautain, la voix dure, les lèvres serrées :

— Mademoiselle, heureusement pour vous que vous êtes absolument écervelée et ignorante de toutes choses, sans quoi votre aveu serait pour moi une injure. II n'y a que les contes de fées qui marient les

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pastourelles avec les princes charmants. Ah ! je comprends maintenant, je m'explique toutes ces langueurs, toutes ces poses, toutes ces attitudes, tous ces regards à la dérobée. C'était inconcevable» tant c'était fou. Fen parlons plus jamais, je vous prie, et maintenant soyons sérieuses* Voulez-vous épouser le chevalier Benvenuto Nicotera? Je vous constitue une dot

— Jamais, madame, jamais, répondit Aimée qui s'était peu à peu redressée aux paroles impitoyables prononcées par Olivia.

— Je vous dis que je constitue une dot... une dot importante. 1

— Je n'ai besoin de rien.

— Et le pain, et les vêtements, et l'abri ?

— Vous me les avez toujours donnés généreusement, madame.

— Mais cela ne va pas continuer... Vous ne pouvez plus rester ici dans de pareilles conditions... amoureuse de mon fils! du baron Conrad Vendenheim! une institutrice I Haï ha ! ha! ha! ha!

— Je partirai, madame.

— Vous n'avez que vingt mille francs à vous, que vous a légués un désir de ma pauvre Antoinette, si vous ne m'obéissez pas je n y ajoute rien.

— Je suis prête à partir, je n'attends quoi que ce soit de personne... excepté la mort de N. S. le bon Dieu!

— Où comptez-vous aller?... les convenances...

— J'en suis juge, madame, je ne les violerai point

— C'est votre dernier mot, mademoiselle?

— Absolument, madame. Je n'ai jamais aimé

AL Nicotera qui, lui-même, n'a jamais en pour moi que d'ennuyeuses et fades politesses*

— Vous vous trompez, mademoiselle, je sais le contraire*

— M, Nicotera aime plus haut.

La baronne reçut comme un soufflet cette dernière réflexion de l'amoureuse, mais elle ne voulut paraître y avoir prêté la moindre attention. Elle dit, en tournant le dos avec brusquerie et colère :

— Puisqu'il en est ainsi, mademoiselle^ vous pouvez vous préparer à quitter l'hôtel sous trois ^jours.

• — Demain, si vous voulez, reprit Aimée.

Le lendemain matin, à neuf heures, l'attaché militaire venait aux nouvelles. Il apprit, avec stupéfaction, de la bouche de sa maîtresse, l'entrevue décisive de la veille et affirma que la folie d'Aimée était, depuis longtemps, connue de lui* Puis prenant son parti avec une désinvolture et une prestesse des plus remarquables, il dit à Olivia :

— Dans tout cela, ma chère, je suis le dindon de la farce et plus que vous ne croyez. Je comptais sur ce mariage, non seulement pour assurer la sécurité de nos rapports, mais pour acquitter une dette de cent cinquante mille francs. Je m'étais engagé... à date fixe*., me voilà dans de beaux draps.

-s- A quelle date, mon ani ?

— Dame! à la date de ce soir. Je me disais, très logiquement, la petite va consentir, mon excellente amie la baronne m'a promis six cent mille francs de dot pour cette enfant, je vais lui demander une avance de cent cinquante mille francs.

— Vous aurez la somme ce soir môme, à cinq heures*.* chez vous,

— Vous êtes vraiment trop bonne,*, maintenant il n'y a plus de raison pour justifier vos libéralités.,.

— Qu'est-ce q ue vous dites ?. . . j e vous répète que vous aurez l'argent ee soir môme, à cinq heures précises.

Le chevalier se trouvait fidèlement à son domicile quand l'horloge de Sainte-Clotilde sonna cinq heures. Il eut la satisfaction de recevoir, sous la forme d'un chèque bien et dûment libellé les cent cinquante mille francs qu'il s'était adjugés en compensation du mariage manqué. Cette somme, jointe aux deux cent cinquante mille francs touchés par la grâce de l'agence Fideline Storek, formaient un total raisonnable de quatre cent mille francs, en face desquels l'attaché militaire se décida à louvoyer de ses propres nageoires parmi l'océan de la vie parisienne. Avec ce pécule, ses émoluments et l'union qu'il pouvait contracter, il se résignait, sans trop de peine, à une rupture avec la rue du Cirque.

Aussitôt le chèque empoché il confectionna cette lettre à l'adresse delà baronne Vendenheim :

« Bien chère amie,

« Au moment même où je rentrais chez moi, ce matin, en quittant votre adorable personne, j'ai rencontré sur mon palier son Excellence elle-même, le général Ramengo en chair et en os. Il m'a demandé à brûle-pourpoint : A quand ce mariage? J'ai dû lui annoncer mon échec. Pour lors il m'a fait la défense

formelle de remettre les pieds à la rue du Cirque, sous peine de révocation immédiate. 11 a ajouté que s'il apprenait d'une façon quelconque la continuation de mes rapports avec vous, il demanderait mon remplacement dans les vingt-quatre heures. Dans ces conditions, chère amie, j'estime que nous devons, pendant quelque temps, nous voir d'une façon moins suivie; durant ce carême de l'amour je tâcherai'de bâcler un mariage quelconque qui me permettra, le plus tôt possible, de revenir prendre ma place auprès de vous, « Votre lierre, qui meurt où il s'attache,

« Benvenuto. »

La baronne Vendenheim comprit tout en une seconde de chagrin et de fureur mêlée; elle fondit en larmes et, se rappelant les formules d'argot, cria en serrant les poings :

— Va donc, eh! marlouî

Quand le banquier Richard apprit par sa femme les aspirations intimes de la malheureuse institutrice, il fit cette réflexion :

— Bas zi mal Vitéet drès panne t afec cette bédide vemme, il n'aurait bas tépenzé farchent*

Après le déjeuner Mlle de Ghantenay apprit à M. Germain les aveux de la veille et l'expulsion décrétée contre elle. Le poète fut presque joyeux.

— Si vous partez, je pars, dit-il.

— Et le portrait du baron?

— Au diable.., je fais le vôtre.

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— Je ne pourrai pas vous le payer»

— Je ne vous demande rien... quedeveniravec moi*

— Venir avec vous, monsieur Germain ! Certes, ce serait avec un plaisir immense, mais les convenances*».

— Avez-vous confiance en moi?

— Pleine et entière confiance.

— Me croyez-vous capable de ne pas vous traiter avec le plus profond respect, l'abnégation la plus désintéressée, les égards les plus absolus.

— Certainement, monsieur,... mais.

— Vous avez vingt ans. Vous n'êtes plus une enfant. Puis enfin vous êtes seule au monde, vos égoïstes protecteurs vous abandonnent, je m'offre h vous, comme guide, comme gardien.

— J'y penserai, monsieur Germain... je vous suis, en tout cas, bien reconnaissante.

— Je vais prendre congé de cette boutique d'argentier, je louerai un petit appartement bon marché où. j'installerai mes bibelots et, si vous daignez me le permettre, dans la même maison, sur le même palier, j'arrêterai une cbambrette pour vous. Nous serons à deux pas l'un de l'autre, sans être, ensemble* Vos fameuses convenances seront sauvegardées. Voulez-vous?

Aimée de Chantenay exhala une affirmation imperceptible avec un léger mouvement de tête* Puis M. Germain se rendit auprès de la baronne.

— Madame la baronne, je quitte l'hôtel dès ce soir*

— Pas possible 1 monsieur Germain.

— Oui, madame, j'y suis obligé*

— Quelle est cette lubie? vous raillez.

— Mais non, madame, je suis Mlle de Chantenay dans sa retraite»

— Ah! vous avez monté ce petit coup ensemble. Je vous félicite. Je vous préviens que Mlle de Chantenay n'aura pas un sou de nous. On lui remettra, — par bonté encore, — les vingt mille francs légués par ma fille, ce sera tout Et vous, monsieur, vous ne pensez pas, j'espère, vivre sur le faible pécule de cette orpheline.

— Non, madame, reprit Germain d'une voix terrible, je ne me fais pas entretenir, moi, je ne suis pas chevalier, et je ne m'appelle pas Nicotera.

Trop foudroyée par une telle botte, la baronne Olivia ne sut que répondre. Au bout dé quelques secondes elle se hasarda pourtant à faire une question :

— Et le portrait de mon mari?

— Je l'abandonne..* généreusement.

— Je vous avertis qu'en ce cas vous ne toucherez pas un liard sur les travaux déjà accomplis.

— Je vous en fais cadeau, madame.

— C'est bien, monsieur. Au revoir.

Et Olivia se précipita dans le cabinet du banquier.

— Tu sais, Richard, Germain nous quitte, il suit la péronnelle.

— lia raisson, dit le banquier, ménacheazordi.

— Nous ne donnerons rien au delà des vingt mille, n'est-ce pas?

— Pieu endentu... même cesfingt mille,., envin lesfolandéz tes maures... EtmonborâraU?

— Germain l'abandonne... après tant de mois.

— Dant mieux! dant mieux t z*e$t mille vrancs ïégonomizés.

LE BESPECT

Ce fat avec l'allégresse d'un oiseau échappant à une cage dorée pour conquérir la liberté de l'espace v et du ciel bleu, que M. Germain quitta l'hôtel de la rue du Cirque après avoir infligé à la baronne Vendeuheim l'humiliante parole qui, à l'égal d'un fer rouge, flétrit l'épouse infidèle eMa mauvaise mère. Le chapeau sur l'oreille, la canne tournant dans la main, des sifflotements à la bouche, il descendit les Champs-Elysées en une marche gaie et tranquille, émancipé, délivré, ayant enfin secoué le joug de ces Crésus qui l'abaissaient et . le comprimaient au prix de quelques misérables pièces d'or. Il y avait dans le contentement du poète autre chose que la joie d'une personne libérée, il songeait, avec une croissante . ivresse, qu'il allait emmener av^c lui celle qui, d$-, :

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puis longtemps, occupait dans son cœur toute la place* Elle allait lui appartenir; il serait à la fois son père, son frère, son compagnon; il était certain de devenir bientôt son amant et son époux* Et quand il comparait dans sa pensée la vie plantureuse, mais esclave, qu'il menait depuis nombre d'années, avec l'existence pauvre, hasardeuse et indépendante qui s'ouvrait maintenant devant lui, il riait de bonhebr, insoucieux des difficultés et des incertitudes matérielles, plein de mépris pour l'opulence qu'il abandonnait sans hésitation et sans regret*

Il prit le pont de la Concorde, salua, en passant, d'un haussement d'épaules et d'un geste de dédain Fétable législative où les abjects parlementaires jouent les hues et les pourceaux, puis remonta le boulevard Saint-Germain jusqu'à la rue de Rennes. Il s'engagea dans la rue Bonaparte, traversa la place Saint-Sulpice et déboucha, par la rue Férou, dans le jardin du Luxembourg dont il compara les larges allées, peuplées d'une multitude vivante et joyeuse, avec l'étroit jardin de la rue du Cirque où les Vendenheim venaient expirer, après leurs repas gargantuesques, leur avarice, leur luxure/ leur ignominie. M. Germain se dirigea vers la rue Saint-Jacques et suivit son interminable parcours jusqu'au numéro trois cent vingt-six. C'était una vieille maison, respectable et sombre, trop sérieuse pour tenter les étudiants et toute la jeunesse bruyante, quoique portant sur un rectangle mobile, de couleur jaune, cette mention : Chambres et cabinets meublés. Le poète visita tous les appartements disponibles et découvrit

au plus haut étage le groupe de pièces qu'il avait rêvé : deux chambres indépendantes donnant sur le même palier. Le mobilier était fort usé et d'une propreté douteuse, mais le prix stipulé fut des plus modiques : chacun des repaires ftat loué pour une rétrif bution mensuelle de trente francs. Ces deux noms furent livrés à la patronne du garni : M. Germain, artiste peintre, Mme Aimée, leçons de musique.

Un millionnaire venant d'arrêter pour la saison d'été une villa splendide au bord de la mer est certainement moins heureux que ne le fut l'ancien maître de Conrad quand il se vit en possession d'un taudis dans le coin le plus noir d'un quartier perdu.

Il repartit pour la rue du Cirque, en hâte cette fois et avec l'allure d'un guerrier à la conquête d'une toison d'or. Au coin de l'avenue Gabriel il monta dans une voiture à galerie, heureusement rencontrée, et se fit conduire devant le palais Venderiheim. Il tra-^ versa l'entrée, l'antichambre, les corridors sous l'œil" insouciant de valeïs polychromes et, tout ému, tout essoufflé, le cœur battant la charge, alla frapper doucement à la porte de Mlle de Chantenay,

— Entrez, dit une voix harmonieuse et douce.

— Me voici, mademoiselle, dit Germain, je cijois sortis tous ces abominables patrons, êtes-vous prête au départ?

— Qu'est-ce qu'on va dire, monsieur Germain, en nous voyant sortir ainsi?

— Ce que l'on voudra. Vous en préoccupez-vous?

— Je ne voudrais pas que Von fit sur nous de vilaines suppositions.

— Soyez tranquille, mademoiselle, j'ai tout prévu, les plus mauvaises langues n'auront rien à dire.

— Vous me le jurez?

— Je vous le jure !

— Vous avez trouvé un logement?

— Oui, mademoiselle; êtes-vous prête?.,, excusez mou insistance, je ne voudrais pas rencontrer cette famille de gredins. t

— Je n'ai qu'une malle, vous la voyez, il n'y a plus qu'à la descendre. La baronne m'a jeté, tout à l'heure, les vingt mille francs qui m'appartiennent, comme on jette un os à un chien.

— Et vous ne Pavez pas giflée?

— Oh i monsieur Germain, regardez-moi bien, est-ce que je puis gifler quelqu'un ? voyons.

Germain prit la main droite d'Aimée et la baisa respectueusement.

— Déjà des galanteries, dit la jeune fille avec un léger sourire, que vais-je devenir, ô mon Dieu!

— Je vais faire l'office de portefaix, mademoiselle, je ne veux rien demander aux domestiques qui seraient peut-être insolents et que je me verrais dans la nécessité de cravacher.

— Oh! monsieur Germain, y pensez-vous?

— Vous allez voir.

Le poète chargea audacieusement sur ses épaules la lourde caisse qui contenait les effets d'Aimée et la transporta, sans s'arrêter, au fiacre qui stationnait . devant la porte. Il exécuta la même opération relativement à son propre bagage et remonta chercher Aimée sous les yeux ébahis des gens de service qui,

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chose étrange, ne riaient pas. Sous la porte cochère les exilés croisèrent le bachelier Conrad.

— Tiens! tiens ! vous l'enlevez, observa le jeune polisson.

Germain allait le souffleter, trouvant l'occasion à nulle autre pareille, mais Aimée lui saisit la main droite impérieusement. v \

— Ce sera pour une autre fois, grommela le poète, tandis que son ex-disciple, qui avait exécuté trois ou quatre bonds le mettant hors de portée, esquissait un pied de nez héroïque.

Us arrivèrent auprès de la voiture. Germain ouvrit la portière et dit à Aimée :

— Montez, mademoiselle, j'irai à pied pour éviter les cancans. Cocher, 326, rue Saint-Jacques.

L'automédon asséna trois ou quatre coups de fouet à sa bête éreintée, et le triste équipage, clopin-clopant, prit la direction de la rive gauche. Germain, qui marchait d'un pas rapide, atteignait la même vitesse que le véhicule; il l'aurait dépassé s'il avait voulu. Une fois les ponts traversés, Mlle de Chantenay fit arrêter le fiacre que M. Germain rejoignit en quelques secondes.

— Montez maintenant, fit-elle.

— Que vous êtes bonne, mademoiselle.

— Vous arriveriez poitrinaire, monsieur, si je vous laissais achever le trajet à pied. Il suffit que je le sois, il n'est pas besoin que vous m'imitiez.

— Vous poitrinaire, depuis quand?

— J'ai vu tout à l'heure le docteur Bourdet, quelques secondes après la réception de mon argent» Il ne

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m'a rien dit à moi-même, il m'a toujours traitée avec sa rondeur brusque et familière, mais j'ai entendu qu'il parlait de phtisie à la baronne Vendenheim,

— Chansons que tout cela.., vous voudriez mourir maintenant que vous êtes libre, maintenant que vous n'avez plus sur la poitrine l'oppression de cette pile d'or... allons donc!

— Je n'ai plus que trois mois de vie, monsieur Gei< main-

— Vous me faites rire... excusez le sans-gène de l'expression.

— Ce garçon-là m'a tuée.

— Le misérable I et vous m'avez empêché de le calotter.

Aimée tourna vers son compagnon un regard suppliant.

— Allons, monsieur Germain, fit-elle, soyez bon et miséricordieux, montrez par une clémence dédaigneuse que voas n'estimez pas ces gens-là à votre hauteur*

— Vous l'aimez encore !

Aimée ne répondit pas. Respectueusement le poète garda le silence et se laissa aller, en rêvant, au cahotement insupportable du mauvais fiacre, jugé supérieur par lui à tous les équipages de la maison Vendenheinu II était cinq heures du soir quand le cheval lugubre s'arrêta.

Lesjeunesgens descendirent» Germain paya l'heure, additionnée d'un pourboire modeste.

— Eh I dites donc, bourgeois, observa lo cocher, vous ne voulez donc pas que je mette une goutte de

vin dans le jus des grenouilles, ce soir? Voyons, soyez plus gentil que cela.

— Je ne suis pas le patron de la boutique où vous avez chargé, répliqua le poète qui s'apprêtait à monter les malles*

Mlle de Chantenay voulut éviter une discussion et glissa elle-même une pièce de cinquante centimes dans la main de l'homme* sordide et rugueuse, aux doigts boudinés, aux ongles noirs*

— Merci bien, ma petite dame, miaula le gratifié, vous êtes un amour, le bon Dieu vous le rendra.

— Vous avez eu tort, dit Germain à voix basse, j*aime autant les insultes de ces messieurs-là que leurs compliments*

— Il avait l'air si pauvre, songez donc.

— Sommes-nous si riches, mademoiselle?

Le poète monta lui-même les deux malles et insr talla sa compagne dans la chambre de droite, plus présentable et mieux aérée*

— Maintenant, dit-il, mademoiselle, vous vous appartenez. Je n'ai pas à empiéter sur votre liberté en m'imposant à vous. Dès que vous aurez besoin ou envie de me yoir, je suis en face.

Et il se retira pour mettre en ordre ses hardes et ses livres. Quand Mlle de Chantenay se vit seule, elle se mit à pleurer et à sangloter ; elle s'affaissa, la tête dans les mains, en son vieux fauteuil recouvert d'étoffe passée, qui fit entendre un cri de mauvais augure. Effrayée, elle alla se jeter sur le lit, et, peu à peu, s'endormit sur cette couche banale où tant dVires divers, coquins ou vertueux, intelligents ou

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stupides, beaux ou horribles, avaient reposé leur tète pendant quelques nuits, fortuitement amenés là par le hasard d'une existence vagabonde,

A sept heures Germain frappa doucement à la porte de sa chère voisine. Sans répondre, Aimée vint ouvrir elle-même,

— II faut songer, dit le poète, à ne pas mourir de faim, '

— Je ne comptais rien prendre ce soir, monsieur, je ne ressens qu'une grande fatigue,

— Pardon, mademoiselle, je suis maintenant votfre tuteur, je vous laisserai entièrement libre,,,, sauf quand j'estimerai que vous n'êtes pas raisonnable. On ne se couche point ainsi sans dîner. Il n'y a que mon ami Puyssembert qui accomplisse de ces farces-là,

— Alors on voulez-vous aller ?„. Je n*oserai jamais entrer dans un restaurant du quartier latin,

— . J'ai songé à tout, mademoiselle. Voici: à côté du pays Latin, effectivement assez déluré, gît la contrée la plus catholique de Paris, le quartier Saint- Sulpice, à dix minutes de chez nous. Vous y apercevez des hôtels portant les noms les plus recomniandables:, hôtel Fénelon ; hôtel Belzunce; hôtel Saint-Joseph; hôtei du Vatican; hôtel Saint-Jean* de-Latran, etc., elc. Que je croie profondément à la sainteté et à la vertu des patrons de ces établissements, c'est une autre affaire, mais enfin toutes les convenances y sont sauvegardées, on y rencontre des ecclésiastiques, des journalistes dévots, quelques étudiants plus sages que des jeunes filles. Je vais vous conduire au plus digne de ces vertueux caravansérails, je ne

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'dis pas au plus gai, à l'hôtel Fénelon, rue Férou. Tout s'y passe de la façon la plus décente. On ne mange pas luxueusement et on paye assez cher, il faut bien solder l'estampille catholique* Je reviendrai vous chercher au bout d'une heure,

— Vous croyez que cela peut se faire, monsieur Germain?

— Remarquez, mademoiselle, que je ne mangerai point avec vous, j'irai à un petit restaurant du boulevard Saint-Michel. Je n'ai pas les mêmes raisons que vous pour redouter la promiscuité des étudiants*

— Ah ! vous allez dîner tout seul,

Germain fut bien touché de cette simple phrase de la jeune fille, mais il ne voulut point en profiter pour s'imposer à elle sur-le-champ.

— Je ne serai jamais seul, mademoiselle, tant que je garderai votre souvenir.

Les expulsés gagnèrent à pas lents la rue Férou, à travers le Luxembourg, Germain crut délicat de ne point offrir son bras et, pour éviter d'être accosté par ses différentes connaissances, U prit un air sévère et triste qui pût décourager les passants susceptibles de le reconnaître. A la porte de l'hôtel il tendit la main à sa protégée avec cette simple parole :

— Bans une heure, mademoiselle. Je serai très exact,

La pauvre Aimée, hésitante et timide, s'arrêta deux ou trois fois avant d'aborder la salle à manger qu'indiquait une inscription en gros caractères, à droite au fond de la cour. Avant même qu'elle ne fût arrivée une vieille mégère, à la mine aussi dévotieuse

que rébarbative, vint lui demander qui elle était* Elle répondit, suivant qu'il était convenu avec M. Germain :

— Mme Aimée, professeur de piano,

— Nous ne vous connaissons pa?, madame, il faut être recommandé pour être admis à l'hôtel*

— J'ai été chez la baronne Yendenheira.

— Des juifs! . '

— Convertis, madame.

— Je ne puis, en tout cas, vous laisser manger à table d'hôte* H y a des ecclésiastiques et des jeunes gens qui seraient offusqués par la vue d'une jeune dame qu'ils ne connaissent pas* Pour ce soir on va vous servir dans une petite pièce particulière, attenant à la salle à manger. Ce sera un supplément d'un franc, pour le service. Demain, si vous voulez revenir ici, vous nous apporterez une recommandation de M. le curé de Saint-Sulpice.

Aimée écoutait cette singulière homélie avec un ébahissement qui lui coupait la parole. Elle répondit d'un signe de tête affirmatif et se trouva soudain dans la petite salle particulière. Elle avala quelques cuillerées de mauvais potage et regarda passer devanï elle, sans y toucher, un morceau de bœuf, une tranche de gigot, des haricots et une salade dont l'aspect très médiocre ne put décider son appétit. La moitié d'une pomme et un biscuit constituèrent, pour ce soir-là, toute son alimentation. Elle donna quatre francs à FErynnie qui lui avait adressé l'admonestation en guise d'apéritif. Quand elle s'éloigna, Germain faisait déjà les pas carrés devant la porte. Le

cerbère farouche s'en aperçut et dit tout bas à l'oreille d'Aimée :

— Madame, il est inutile que vous vous représentiez ici, il y a un homme qui vous attend dans la rue, c'est scandaleux,

Aimée conta son aventure à son ami qui ne put s'empêcher de crier tout haut :

— Quand donc nous sera-t-il donné de voir des catholiques intelligents?

— Et vous, monsieur Germain, n'êtes-vous pas catholique?

— Sans doute, mademoiselle, mais renié par les chefs du groupe; comme Merodack, comme Puyssem* bert, dont je vous parlais tout à l'heure, comme tous ceux qui unissent la foi sincère à l'indépendance de l'esprit et à l'énergie du cœur.

— Mais comment faire, cher monsieur?

— C'est bien simple, vous viendrez à mon petit restaurant ou je vous jure que mes camarades dévergondés vous traiteront avec plus d'égards <jue les confesseurs non pontifes de la rue Férou.

— Je suis bien lasse, dit Aimée, voulez-vous me donner votre bras?

Germain arrondit son coude, au comble de la joie, tellement qu'il resta plusieurs minutes sans parler, ne sachant comment remercier Mlle de Ghantenay,en alliant là tendresse au respect. Arrivés au 326 de la rue Saint-Jacques, ils montèrent, avec une extrême lenteur, Fescalier antique de la vieille maison. Quand le palier commun fut atteint :

— Bonne nuit, mademoiselle, dit Germain, pour

à!8 LA COMÉDIE MONDAINS

peu que mon aide ou ma présence vous soit nécessaires, jevous en conjure, n'hésitez pas. Le plus faible signe et je suis à vous,

— Bonsoir, monsieur, répondit Aimée, vous êtes le plus délicat et le plus serviable des amis* Comme vous êtes bon !

— Et que vous êtes charmante et douce, reprit Germain en s'inelinant* '

Les deux jeunes gens se quittèrent jusqu'au lendemain.

Il eût été curieux, pour un homme possédant la double vue, de contempler à la fois ces pauvres enfants délaissés et dénués, se disant adieu sans se permettre un geste familier et le couple luxurieux et grotesque, formé à la même heure dans les coulisses de l'Opéra, par Conrad Vendenheim et la danseuse Cornagra. Le fiancé, qui s'était déjà fait rappeler à Tordre par un huissier pour avoir gardé le chapeau sur la tête, était en train de débiter des polissonneries de mauvais goût à la baladine qui Técoutait dédaigneusement à raison de trois mille francs par mois* Après avoir supporté pendant une demi-heure les sottes calembredaines du bachelier, Cornagra manifesta les signes d'une impatience non équivoque.

Conrad, très échauffé, soupira tout à coup :

— Oh! que tu es belle!

La fille répondit :

— Oh! que tu es bête!

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