‹ Larmandie, Floréal, 1900Chapitre 17 sur 20 · RÉFORMÉ · texte numérisé non relu

RÉFORMÉ

La pauvre Angelina Col tard ne possédait pas seulement comme propriétés physiques les défauts graves qu'on appelle la richesse et la hideur : avec son tropplein de millions, le croirai l-on, et les vides fâcheux de sa denture, elle était honne fille et avait formé la louable et difficile entreprise d'aimer son judaïque fiancé* Toute la préoccupation de Mlle G. du Bois des Alizés était le passage de Conrad devant le conseil de revision* Le banquier Richard, qui lui, avait une forte dent contre son fils depuis la scène Mistolet-Coupessay-Liévreville, formait le souhait caché de voir le demi-bachelier forcé de faire un an de service» II comptait même que, refusé aux examens du volontariat, la capote et la gamelle s'empareraient du cancre pour cinq années. Mais il présumait sans le zèle

intempestif de su femme qui fût morte de chagrin en face d'un pareil événement et qui, aiguillonnée sans cesse par Angelina, se résolut un beau jour à une démarche décisive* Aller trouver le ministre notait guère pratique ; l'hôte! de la rue Saint-Dominique étant alors occupé par le général Habadieu que ses mauvaises manières et sa grossièreté, — à défaut de valeur, — avaient rendu célèbre, '

Il était, au contraire, un jeune officier général que sa courtoisie et son obligeance constituaient en état d'universelle notoriété en attendant qu'une popularité sans pareille le poussât aux portes du pouvoir suprême : c'était le directeur de l'infanterie, le général Fort de France, appelé depuis à de si hautes destinées et à de si grandes infortunes. La première réputation du général avait donc été fondée sur l'aménité de ses rapports et la profonde affabilité de son accueil ; en outre, il commençait déjà à être aimé du peuple et adoré de Tannée en raison de ses projets réformateurs et de l'idée de la Revanche qu'il incarnait dans son activité et sa vaillance*

La baronne Olivia Vendenheim se présenta donc à Tune de ses réceptions en conquérante radieuse, venant enlever une citadelle qui ne se défend pas. Elle ne concevait pas devant sa fortune d'autre attitude possible qu'une condescendance sans limite, assaisonnée d'une absolue soumission.

Le général Fort de France salua la banquière avec la haute politesse qui faisait de lui le plus galant homme de l'armée: du premier coup Fex-maîtresse de Nkotera put croire la partie gagnée.

— Monsieur le général, je viens vous demander une toute petite faveur, oh! là, toute petite.

— En ce cas elle est accordée, madame*

— Il faut faire exempter mon fils.

— Ah! diable 1 diable!

— Absolument, vous savez.

— Je ne suis pas le maître, madame*

— Je suis la baronne Richard Vendenheim*

— J'ai lu votre carte, madame.

— Eh bien! alors... vous comprenez.

— M. votre fils a-t-il des cas d'exemption légale à faire valoir?**. Si oui, je veux bien m'employer à vous faciliter l'obtention d'un droit.

— Gela, général, est le ^moindre de mes soucis, mon fils est un beau garçon, magnifiquement constitué, comme il n'y en a guère, je vous assure*

— Vous n'êtes pas veuve, madame?

— Pas encore, général.

— Alors..* que M. votre fils fassîe son service.

— Y pensez-vous... voyons, entre nous...

— Si vous n'avez pas de raison invocable.

— Mais j'en fourmille*.* j'en foisonne.** j'en pullule, j'en surabonde* A quoi servirait la fortune s'il fallait subir la loi commune*

— A honorer son nom, madame, et à servir son pays.

— Chacun le sert à sa manière et je puis vous affirmer que nous vous sommes pins utiles que le plus exercé de vos fantassins* Lo baron prête de l'argent à votre gouvernement.

— Ne confondons pas le gouvernement avec la

m' LA COMÉDIE MONDAINE

personnalité louche du ministre Puig y Bomba-

— Vous savez donc?

— Oui, madame, passons*

~ Mon fils va se marier— vous voulez qu'il passe sa lune de miel au régiment?

— Pourquoi pas, madame?

— Qu'il fasse son vojage de noces à la caserne?

— Je n'y vois pas d'inconvénients. '

— Qu'il tâte de la chambrée et de la gamelle?

— Ce serait très souhaitable, malheureusement il lui sera facile de les éviter. Néanmoins je prendrai note de la chose et le recommanderai d'une &çon toute spéciale.

— On vous disait aimable, monsieur le général.

— Je suis, avant tout, un homme juste qui fait son devoir.

— Je n'emporterai pas un bon souvenir de vous.

— Je vous demande pardon, madame.

— Ça, par exemple.**

— Vous pourrez dire que parmi la cohue gouvernementale vous avez rencontré un honnête homme.

— Il y a des accommodements, monsieur.

. — Avec beaucoup de gens, madame, pas avec moi. Il est évident qu'en sortant d'ici vous pourrez aller frapper à d'autres portes où vous serez reçue, sinon avec plus de respect, du moins avec une complaisance' majeure. Cela ne me regarde point. Je vais jusqu'à vous dire que vous obtiendrez certainement le passe* droit monstrueux que vous sollicitez. Mais je n'aurai pas trempé dans l'affaire. Gela me suffit.

f — Vous croyez que le ministre.*. !

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— Ah ! je n*ai pas le droit de vous mettre les points sur les i ; vous désigner quelqu'un serait insulter cette personnalité» je ne le puis en aucune façon; mais en femme du monde puissante et habile, vous arriverez promptement au but de vos désirs»

— C'est bien sérieux, monsieur le général?

— Absolument, J'aurai, quant a moi, le regret de voir un jeune homme de famille se soustraire aux obligations communes, mais cet ennui se trouvera compensé par deux satisfactions*

~ Lesquelles, s'il vous plaît?

— D'abord je ne figurerai aucunement dans cette entorse donnée à la loi.*, deuxièmement je saurai qu'une femme du monde, fort distinguée et fort aimable, n'aura point éprouvé, en définitive, le chagrin incontesté que ma conscience personnelle m'obligeait à lui infliger.

— J'avoue, général, qu'on ne peut formuler un refus en meilleurs termes. C'est pour moi un ennui considérable que de ne pouvoir vous adresser un remerciements

Le général s'inclina avec un sourire des plus courtois et la banquière, demi-ftchée, demi-flattée, rendit le salut et s'éloigna.

La baronne Vendenheim n'avait pas quitta la rue Saint-Dominique qu'une illumination subite lui traversa l'esprit,

— Dieu! s'écria-t-elle tout haut... suis-je béte! Et elle fit stopper son huit-ressorts, ê

— A l'Elysée, ordonna-t-elle.

Cinq minutes plus tard elle entrait triomphalertfédt

dans la grande cour du palais présidentiel, l'aspect, de son merveilleux carrosse ayant refoulé la consigne ordinaire au fond de la gorge des gardiens de service,

— M. Vaudrèy n'est pas là? demanda-t-elle à Phuissier d'antichambre,

— M. le Président ne reçoit pas en ce moment,

madame*

— Je suis la baronne Vendenheim.

— Madame la baronne veut-elle que j'aille m'as-

surer?

— Au fait, non,,, j'aime autant voir son gendre, annoncez-moi à M. Elisée Lacroix,

— Immédiatement, madame la baronne.

Au nom de la baronne Vendenheim, le beau-fils de l'exécutif, occupé au laborieux classement de ses dossiers multiples, répondit, en gavroche, à' l'huissier qui lui demandait s'il fallait introduire :

— J'te crois, mon fils, et plus vite que ça.

Il quitta son bureau de travail et tendit les deux mains à l'opulente visiteuse qui. daignait l'honorer d'une interview.

— Monsieur, je sais toute votre bonté.,, et tout votre crédit.

Telle fut l'entrée en matière d'Olivia.

— C'est vous, madame labaronne, répliqua Elysée, qui deviez me prendre mille abonnements à la Petite

Gaule ?

— Moi, monsieur?

— A moins qtte ce ne soit deux mille.,, je ne me rappelle plus bien.,, mai oui, c'est bien vous.

— Je ne me souviens pas.

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— Parfaitement, parfaitement, c'est vous; je dois avoir quelque part la lettre du baron»

— Ça, par exemple ! murmura entre les dents la mère de Conrad*

Puis elle comprit la botte qui lui était proposée. Elle parut envahie par une réminiscence.

— Ah! je vous demande pardon, dit-elle, moucher monsieur Lacroix, c'est exact— mon mari abien souscrit mille abonnements. Je me souviens, maintenant;

'— Non, deux, madame, c'est deux mille*

— Au fait, monsieur, c'est possible.

— Et permettez-moi de vous féliciter de cette souscription éminemment patriotique. La République en butte. à l'attaque journalière des factions monarchiques...

— Ce tfest pas pour cela que je suis venue, mousieur, dit brusquement Olivia jugeant que son prix une fois payé elle pouvait exiger livraison immédiate de la marchandise désirée. Je veux faire exempter

mon fils.

— Rien de plus juste, madame; N

— A la bonne heure .... tout le monde ne tient pas votre langage, monsieur.

— Ah I bon, vous avez trouvé un austère parmi nos joyeux opportunistes... Où est-il que jeTeneadre?

r- Au ministère de la guerre.

— Rabadiett est une brute !

— ■ Il ne s'agit pas de lui, j'ai parlé au directeur de l'infanterie, au général Fort de France*

— Ah! vous m'en direz tant!... Mais c'est le grand empêcheur de danser en rond. Peste J c'est un abaurdfe

personnage. Il s'occupe d'idéps et de principes. Ha ! ha! ha! Il est totalement fou, comme si la grande affaire n'était pas la vie commode... et le salut de la République. Tout cela est comme du macaroni, ça se tient, madame.

— Vous voudrez bien vous employer, monsieur Lacroix?

— Je crois bien... ce sera votre prime d'abonnement. A une condition, par exemple: c'est que, d'ici huit jours, vous m'apportiez encore deux mille... non, trois mille souscriptions, pour constituer un chiffre rond. Je ferai décorer votre mari par-dessus lé marché.

— Vous ferez décorer mon mari?

— Un peu... vous-même, madame.

— Moi... décorée!

— Mais parfaitement, nous avons attaché l'étoile des braves sur la poitrine d'une de vos collègues, Mme Groustado-Àynes.

— Pour être gentil, vous l'êtes. Je vais faire le nécessaire.

— Moi aussi, chère madame.

Le jour même Elysée Lacroix transmettait discrètement à la Place de Paris, les intentions bienveillantes de M. le président de la République à l'égard du jeune Vendenheim.

Conrad se présenta, une quinzaine de jours plus tard, devant un premier conseil de réforme composé d'un médecin-major et d'un colonel. Il entra au bureau de recrutement de la rue Saint-Dominique en complet gris clair, avec une cravate bleu de ciel, 4es bottines vernies, des gants sang de bœuf et une

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canne en ébène, adornée d'un écusson d*or. Un énorme cigare de la Havane occupait sa bouche et il affectait, de cracher à droite et à gauche, comme pour conspuer du haut de sa grandeur boursicotier la cohue des pauvres diables qui attendaient là, gourmandes et brusqués par les sous-officiers de service* A l'invitation qui lui fut faite de retirer ses vêtements, Conrad répliqua:

— Vous vous fichez de moi! d'un air tellement hautain que le caporal objurgateur se jug^a en présence d'un prince et craignit, en insistant, de s'attirer une mauvaise affaire.

Le fiancé entra donc tout flambant, — même quant au cigare, — dans la salle d'examen. Au moment où il pénétrait, le médecin-major Vitalis disait à un malheureux aztèque, nu comme un ver et d'une maigreur effrayante:

— Faites votre service, mon ami, cela vous fortifiera et votre santé s*en trouvera bien.

— Et foutez-nous le camp, ajouta le colonel Pieta, favori du président Vaudrey.

A l'aspect de Conrad les deux fonctionnaires froncèrent le sourcil et le colonel allait se livrer â quelque improprerie brutale quand il remarqua sur ses papiers le nom du jeune recommandé; il arrêta, d'un geste, le médecin-major qui n'était pas dans ta confidence et qui se préparait à flanquer à la porte le candidat réformiste*

— De quoi vous plaignez-vous, monsieur? interrogea Vitalis,

— Faiblesse de constitution, répondit Conrad.

25N LA COMÉDIE MONOAINE

Sortant d'une bouche pareille, la réplique était monstrueuse, épouvantable* La santé exubérante, la bonne mine et le bien-être s'épanouissaient sur la figure du postulant d'une façon scandaleuse, tes lèvres bien rouges, légèrement ent Couvertes, laissaient apercevoir une spleudide mâchoire, assurément capable de dévorer cent millions. Le médecin éclata de rire.

— Pardon, monsieur le major, interrompit le colonel, il m faut pas se fier aux apparences.

— Monsieur, reprit le major, aurait dû, pour le moins, nous exhiber toutes ses réalités.

— Bah! timidité... concluez tout de même.

— Toussez, monsieur, ordonna Vitalis.

Conrad toussa à plusieurs reprises.

— Encore, monsieur.

Il récidiva.

— Maintenant respirez très fort, — du haut en bas.

Le fiancé d'Angelina obéit et sa première exhalation inonda de fumée le visage du médecin-major qui s'approchait en vue de l'auscultation.

— Mais vous êtes le plus solide gaillard que nous ayons examiné aujourd'hui, exclama Vitalis avec un haussement d'épaules, se doutant bien, maintenant, qu'une toute-puissante influeïice étayait l'insolent jeune homme.

— Le docteur Duchastelet affirme son incapacité de servir, dit le colonel en guise d'argument suprême.

Et il faisait des yeux terribles au fonctionnaire, du service de santé.

Celui-ci reprit en s'adressant à Conrad :

— Mais dites-moi quelque chose de plausible, enfin,

— Je ne puis pas monter un escalier, monsieur,

— Avec le souffle dont vous venez de me donner un spécimen l

Conrad ne répondit pas,

— Vous l'affirmez sur l'honneur? poursuivit le médecin,

— Sur l'honneur, répliqua Conrad d'une voix à ébranler la muraille.

— Quel souffle pour un poitrinaire! observa Vitalis résigné, mais égayé.

— Faisons denc ce que veut Duchastelet, proposa alors le colonel Pieta, en frisant sa moustache d'un air agacé.

Et le demi-bachelier reçut une feuille ainsi remplie : « Le nommé Vendenheim Conrad est convoqué le vendredi, 13 courant, devant le conseil de santé, à l'effet d'être réformé» »

Le médeein principal prononciateur de la formule, exigea, cette fois, la mise à nu du sujet. Il reproduisit la scène des toux factices et des auscultations, leva les bras au ciel et laissa tomber, lamentablement, ces deux mots, qui firent tressauter la salle :

— Poitrinaire : Réformé !

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