LE BILLET DE CONFESSION
La cour de Conrad présenta de fort notables particularités* Dès la conclusion des accordailles, le cancre avait vu sa pension mensuelle portée, — bien entendu par sa compatissante mère, — de six mille à douze mille francs par mois. En conséquence son train de vie, en toutes les branches possibles, avait immédiatement doublé» Il ne couchait plus une seule nuit à Thôtel de la rue du Cirque- L'entresol Saint- Pétersbourg abritait régulièrement son repos, — si repos il y avait, — aux bras opulents de Mlle Cornagra. Le fiancé ne rentrait jamais à la maison paternelle avant deux heures de l'après-midi, déjeunant obligatoirement avec sa baladine, à la Maison Dorée, au Lion ou au Café Anglais* Il disait à peine bonjour à la baronne, puis commençait, en coupé, la série
des courses chez ses compagnons et émulés de débauche, les Vannes, les Largeay, les Netaponte. Il arrivait pour dîner, toujours en retard, et repartait, dès le café absorbé, pour des destinations inconnues. La pauvre Mlle Coltard le voyait à peine une fois par semaine, très pressé, très affairé, lui adressant des paroles vagues, quand ce n'étaient pas d'ignominieuses polissonneries, La jeune fille, fort amoureuse, fort ahurie, d'ailleurs peu intelligente, sentait croître, devant cette indifférence et cette tenue inconvenante, son admiration et son amour. Chaque jour, du reste, Conrad était représenté par un bouquet de fleurs rares, mais il n'en avait môme pas le mérite, sa mère ayant donné Tordre, une fois pour toutes, à un grand fleuriste des boulevards, d'apporter quotidiennement, chez sa future belle-fille, une énorme botte de fleurs qu'elle payait elle-même. Le bachelier était si peu au courant de cette gracieuseté qu'il demanda un jour à Ângélina, de la meilleure foi du monde, ou elle pouvait bien trouver des produits horticoles aussi remarquables, ayant l'intention, lui avoua-t-il simplement, de s'adresser au même magasin pour gratifier de quelques prévenances une vieille amie à lui* Napoléon Coltard partageait l'extase de sa fille devant l'opulent héritier des Vendenheim. Un homme intelligent n'eût pu s'étonner par trop des principes esthétiques professés au bois des alizés, en sachant que ledit Coltard, faisant d'aventure un voyage en Ita~* lie, avait dit à Florence, devant le tombeau des Médicis : « Cela ressemble tout à fait au monument de H* Boucicaut. »
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Quoique visitant sa fiancée h de rares intervalles, Conrad en était vite arrivé, avec elle, à une familiarité des moins gênées; il haussait les épaules devant certaines naïvetés d'Angélina, qu'il traitait souvent d'oie et de bécasse. Il lui disait maintes fois :
— Vous ne savez pas grand'chose, ma chère, mais ne vous inquiétez pas, je me charge de votre éducation*
Et Angélina eût volontiers joint les mains devant l'oracle qui devait fixer ses destinées. De temps en temps, grand dîner chez Napoléon : Conrad se présentait invariablement quand tout le monde était à table et s'échappait, sans accorder une demi- minute, dès que son cigare était parachevé* Et l'enthousiasme de la belle famille pour le gendre montait.,, montait
toujours.
Le mariage fut irrévocablement fixé pour un certain jeudi où Conrad devait atteindre sa majorité légale. Il fut, tout naturellement, décidé qu'on dérangerait un archevêque. Le cardinal de Paris accepta l'honneur qu'on sollicitait de lui, à la condition d'une offrande notable en vue d$ l'église du Sacré-Cœur. On n'en parla point au banquier qui eût fait la sourde oreille, Olivia, — toujours grande et généreuse, — se fendit de dix billets de mille.
Quand on s'occupa du récolement des pièces nécessaires à l'union civile et au mariage religieux, la baronne fit observer à Conrad qu'il lui serait demandé un billet de confession. Le sacrement de pénitence était fort peu pratiqué par le jeune néophyte de la rue du Cirque. Il se dit : « Bah ! mon ami Coupessay me donnera cela en échange de cinq louis pour ses
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œuvres. » Et il se fit conduire rue de Monceau, en son coupé, non sans avoir eu le soin d'emmener avec lui, pour charmer les enuuis de la route, Faîtière et normalienne Gornagra,
Le P. Goupessay ouvrit ses deux bras à l'enfant prodigue qu'il n'avait pas vu depuis de longs mois,
— Bien cher Conrad, mon fils, comme vous arrivez à propos* J'ai à vous offrir un poste d'honneur*
— Il n'y a rien à faire, au moins, mon cher père ?
— Non, non, non ! je vous connais bien, il n'y a qu'un fauteuil d'apparat à occuper, et une fois par an un petit toast à porter,
— Oh! mon père, y songez-vous?
— Un toast de trois minutes...
— Jamais je ne pourrai.
— Vous vous calomniez*
— Mais non, je copiais tous mes devoirs.
— Quel plaisir vous mettez à vous faire plus noir que vous ne l'êtes! l'abbé de Montpro fît a conservé de vous le meilleur souvenir.
— Je crois bien, il me donnait des répèt'sà un louis la demi-heure.
— Oh ! le vilain ! vous avez toujours en réserve un petit compliment au vinaigre. Au fond vous êtes plein d'esprit,., vous ferez très bien mon toast.
— Jamais! composez-le moi, je l'apprendrai par cœur. Et puis, pas trop long, vous savez.,, dix lignes.
— Je veux bien... c'est pour le banquet annuel des anciens élèves qui organisent une société de secours mutuel en faveur de leurs camarades pauvres o«
frappés de malheurs pécuniaires fortuits.*, une œuvre splendide !
— Oui, oui, splendide!
— Dont vous serez le président.
— Un toast par an,», que vous me ferea... de dix lignes. ■ "
— Parfaitement, cher enfant, votre nom sera du meilleur effet. Il rehaussera l'association. 11 y aura, ' naturellement, une petite cotisation annuelle... dont la quotité sera abandonnée à la générosité de chacun. Sur cette question vous pourrez briller, assurément, sans avoir recours à voc souvenirs d'humanités.
— Précisément, mon père, j'ai cinq louis pour vous dans ma poche.
— Voulez-vous l*ss affecter à la caisse de notre réunion?
— Gomme vous voudrez... mais, en échange, je comptais vous demander un service*
— Trop heureux, mon cher fils,.., mais vous n'aviez pas besoin pour cela de me faire une libéralité, j'eusse été tout à fait enchanté de me mettre tout entier à votre disposition, pour quelque objet que ce puisse être, dans les limites de mon pouvoir et de ma compétence.
— Ohl mais ça. y est en plein, mon père.
— Tout à vous, mon enfant.
— Je vais me marier.
— Je sais... je prie le bon Dieu à cette intention.
— Oui, mais ce n'est pas tout ça.
— Je songe toujours à vous quand j'oftre le saint sacrifice de la messe.
— Vous êtes bien gentil, mais il y a une formalité qui n'est pas chouette et qui est, dit-on, obligatoire,
— Quelle formalité?
— Le billet de confession.
Le P. Goupessay quitta sa mine enjouée et adula- . trice, une demi-gravité se peignit sur son visage. Il répondit :
— Eh bien, mon fils, sans doute il est bien naturel que TÉglise vous demande Pétat de grâce pour vous conférer un de ses sacrements,
— Elle devrait l'exiger pour la confession.
Goupessay daigna sourire de cette mauvaise plaisanterie qu'il n'approuva point, toutefois, d'un compliment verbal.
— Conrad, dit-il, vous avez bien fait de venir, il y a longtemps que je vous attendais, votre conscience ne doit point être exempte de peccadilles; je suis prêt à vous entendre. .
— Ah! mon père... ce n'est pas ainsi que je comprenais l'affaire.
— Comment cela, mon enfant?
— Je voulais vous demander un billet de confession.
— Eh bien, mon ami.*, commencez par vous confesser.
— Est-ce bien nécessaire?
— Ah 1 mon fils, votre question, si elle ne renferme point une facétie, ne semble guère émaner d'un chrétien.
— J'ai entendu dire que cela se faisait et c'était dans ce but que je vous apportais une obole.
— Qu'àvcz-vous entendu dire?
&S6 LÀ G0B1ÉIUR MONDAINE
— Qu'il y avait des curés complaisants qui, pour une aumône, vous délivraient le petit carré de papier,
— Ce ne sont pas de bons prêtres, Conrad, reprit le recteur des Oratoriens, dont le visage était devenu tout à fait sérieux, et bien que, d'après votre ami M. Germain, je sois, moi, un mauvais prêtre, je ne me prêterai jamais à une pareille profanation d'un sacrement de l'Église.
Conrad se trouvait très penaud. Dès qu'avec lui on le prenait d'un peu haut, sa morgue et son insolence croulaient comme par enchantement, Goupessay qui, au fond, le connaissait bien, comprit l'effet de son commencement de mercuriale et en profita pour obtenir l'aveu de ses fautes. II lui dit, après quelques moments de silence :
— Allons, mon fils* un bon mouvement, mop prie- Dieu est là, mettez-vous à genoux.
Conrad fit une moue légère, fronça un peu les sourcils et murmura :
— C'est que, mon père, il y a bien longtemps que cela ne m'est arrivé.
— Raison de plus, mon fils.
— C'est que.*, vous allez me gronder.
— Paternellement, s'il en est besoin,
— Ne m'engueules pas trop... je ne suis pas un saint*
— Vous êtes un bon enfant.., voyons, un. peu de courage.
— Vous m'avez pincé, père... c'est un : piège,
— A genoux, Conrad.
Et d'un geste ferme, quoique empreint encore d'urie
certaine douceur, FOratorien montrait son prie-Dieu au misérable drôle qui était venu dans l'intention de payer cent francs la rémission de ses péchés.
Le fiancé d'Angelina était dompté. Il obéit à son ancien régent qui, par une subite métamorphose* dépouilla ses allures de flatteur pour revêtir l'attitude du prêtre*
— Faites votre signe de croix et dites votre Confiteor. Conrad ébaucha un geste comme on chasse une mouche, et fit semblant de marmoter un orémus quelconque?,
— Combien y a-t-il de temps que vous ne vous êtes confessé?
— Ah! père,., assez longtemps,
— Répondez d'une façon précise.
— Deux ans,., environ.
— Malheureux enfant! et vos Pâques?
Le bachelier courbait la tête .
— Qu'est-ce qui vous fait de la peine depuis cette époque, outre ces deux péchés mortels?... Seigneur Dieu!
— J'aimerais mieux, père,,., que vous me fissiez des questions.
— Je veux bien, mon pauvre fils,.. Évidemment vous n'avez jamais récité une prière depuis votre sortie du collège. Vous avez blasphémé, vous n'alliez point à la messe, vous n'aviez aucun respect pour M, votre père ou Mme votre mère, vous étiez jaloux, hargneux, vindicatif; vous ne voliez pas, ce n'est pas pour vous un mérite, mais vous mentiez, vous faisiez gras le vendredi, sauf à la table paternelle ^ en un mot
268 LA OOMÉDIB MONDAINE
vous vous moquiez de toutes les prescriptions religieuses.
Le fiancé baissait le front.
— N'est-ce pas? reprit POralorien, qui ne dit mot consent; vous êtes coupable de tout cela et encore n'en sommes-nous qu'aux broutilles. Si nous parlions maintenant, de sexto et nom.
— Ah! père,., pour ça.,, je ne suis pas un saii^t Louis de Gonzague,
— Je ne puis plus vous questionner là-dessus, ditesmoi vos manquements* ?
Conrad commença à égrener le chapelet de ses vilenies. Quand il parla de Virginie, d'Irma, d'Edel Gourchaussé, le religieux lui dit :
— Mais, mon fils, ces femmes-là sont au-dessous du péché !
Le fils d'Olivia poursuivit le cours de son inédifiante narration. A un moment le confesseur leva son poing et Tabattit de toute sa force sur l'épaule du pénitent*
— Ah ! hurla Conrad épouvanté et à demi renversé par terre.
— Silence, malheureux! vous êtes pire que lçs animaux eux-mêmes. Humiliez-vous et repentezvous.
Conrad, tout tremblant, n'osait plus riea dire, jamais il n'avait vu le révérend père sous cet aspect,
— Est-ce tout? demanda Coupessay.
— Oui, père...
— Bien vrai?
— Oui, père...
— Ne mentez pas à Dieu, après ;avoir menti aux hommes,,,, et aux femmes.,* etaux jeunes filles. C'est bien fini ?
— Oui, père,,.
— Eh bien, Conrad, vous rendez-vous compte de l'abîme de honte où vous êtes plongé. Voyons, êtes-vous digne d'unir votre destinée à celle d'une jeune fille qui n'a jamais connu le péché ? Êtes-vous en état de prendre votre place dans la vie sérieuse, parmi les honnêtes gens et les chrétiens ? Gonsentiriez-vous à ce que Ton connût votre âme comme je viens de la connaître en ce douloureux instant ? Oh ! oui, bien douloureux. Je comprends, sans les approuver, certaines légèretés, certaines frasques et, même, certains déportements; mais à votre âge n'ignorer aucun secret du vice perfectionné, de la perversité savante ! Être digne de Ninive et, peut-être, d'autres villes que je ne veux pas nommer ! Et vous veniez m'acheter votre billet de confession* Vous ne l'aurez même pas au prix de vos aveux qui m'affligent' et qui m'épouvantent. Je ne puis vous absoudre aujourd'hui, vous reviendrez plus tard me dire comment vous avez vécu après votre confession. Vous allez commencer par renvoyer votre saltarelie et par donner congé de votre appartement interlope. Ayez au moins la pudeur de ne pas vous présenter à l'hymen sacré sous les oripeaux du stupre, avec les insignes du lupanar ï Ah! nous sommes obligés, nous, pauvres religieux, qui avons affaire au monde, nous sommes contraints, dans la vie ordinaire, de vous faire des compliments et des louanges, et certains. Diogènes nous en appellent mauvais prêtres,
270 hX COMÉPIK MONDAINE
mais imaginez-vous que nous croyions un mot des banalités que la politesse et la politique nous poussent à vous jeter au visage? Vous êtes, peut-être, assez bêles pour cela. Un grand écrivain vous le disait tout dernièrement : votre grand péché est la sottise, Peccatum est imbecillitas. Vous êtes des ignorants et des infirmes ; par-dessus le marché des monstres. Si vous n'assassinez pas, c'est que vous avez peur des ' gendarmes et que votre volonté épuisée et anémiée par l'infamie de vos débauches n'a plus le ressort nécessaire pour fouetter vos nerfe et allumer voire sang. Je parle au pluriel, car vous vous appelez légion- Et cette légion-là je vous proclame digne de la commander ; vous en êtes l'archonte, le suffète, l'icaperator. Vous êtes là un bataillon de cancres libidineux que le feu du ciel ne consume pas, pour ne point s'abaisser à vos viletés, parce que vous êtes pygmées jusque dans votre ignominie. Et vous vous prétendez croyant et vous venez demander sa bénédiction à la Sainte Église de N.-S. Jésus-Ghrist ! Ah! canaille chrétienne, comme vous faites déborder l'amertume et le fiel au cœur désespéré du prêtre !
Conrad n'existait plus. Anéanti, affolé, il considérait d'un œil hagard le crucifix de cuivre étendu sur la tablette du prie-Dieu. Cinq minutes s'écoulèrent.
Le P. Coupessay dit alors à son ancien élève : — Je vais prier Dieu pour qu'il daigne purifier votre àme. Vous pouvez vous retirer. Revenez dans
huit jours.
Conrad se leva.
FLOREAL 27i
Le religieux, de nouveau transformé, lui tendit la main et lui dit avec une entière affabilité :
— C'est entendu, Conrad, je compte sur vous pour présider notre société et notre banquet d'anciens élèves.
Le fiancé s'en alla sans trouver une parole, après avoir fait un mouvement de tête affirmatif. Arr^é dans la rue, il se sauva à toutes jambes, n'osant retrouver Cornagra.
Au boulevard Malesherbes, se sentant enfin libre et seul, il brandit le poing dans la direction de rétablissement et échappa cette exclamation:
— Bon Dieu de bois... si tu m'y repinces!