‹ Larmandie, Floréal, 1900Chapitre 3 sur 20 · PARTIE CUBIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE CUBIQUE

Aussitôt après le dîner, le baron Vendenheim prétexta un rendez-vous d'affaires d'une importance capitale et d'une urchenze ewdréme. Il quitta son opulent costume, revêtit une salopette et un pardessus râpé, coiffa un chapeau mou aux larges bords et déposa son porte-monnaie dans un tiroir de son bureau» Il prit une simple pièce de cent sous qu'il insinua, délicatement, dans la pochette de son gilet et sortit de l'hôtel par une porte dérobée tenant à la main pour toute arme offensive et défensive, un vieux parapluie de laine capable de garantir une famille entière des intempéries de la saison.

. Génrad voyant son père s'éloigner, poussa le coude de Germain et lui murmura: Bédide veifttne. Moi

aussi, tout à l'heure. Quel exemple meilleur se proposer que celui de l'auteur de ses jours !

Le banquier Richard suivit à pied^le faubourg Saint- Honoré jusqu'à la rue Royale et gagna le bureau des omnibus de la Madeleine, Comme il y avait foule ce soir-là, il prit modestement son numéro et attendit tranquillement l'appel du conducteur pour faire l'ascension de la voiture à destination de la Bastille. Après s'être livré à quelques secondes de consultation intérieure, il se détermina pour une place d'impériale et s'endormit, une fois assis, en toute paix et béatitude.

II se fâcha tout rouge contre l'employé qui dut le réveiller peu après pour lui demander ses quinze centimes. Cet homme de mauvaise êdngazion pouvait bien attendre le théâtre Beaumarchais ! Son grand ennui était de changer cette pièce de cent sous qui constituait, en ce moment, l'avoir unique du ploutocrate aux cents millions. Richard compta plusieurs fois sa monnaie avec un soin méticuleux et, le bercement du lourd véhicule aidant, se perdit encore dans « les incohérences de la vie animique ».

Devant le théâtre Beaumarchais il fit arrêter l'omnibus monstre et marcha droit au contrôle, traînant la jambe et courbant la tête. Il salua obséquieusement les employés et leur demanda, avec force sourires, s'U ne pourrait pas entretenir Mme Clara Mistolet, ouvreuse aux premières galeries.

Après une assez longue discussion où on lui objecta qu'il n'avait pas le droit de pénétrer sans coupon, Vendenheim se fit sri humble, si petit, si suppliant, qu'on

finit par le laisser passer eu le traitant de vieux grigou. Comme â l'effet de confirmer cette équitable appellation, il acheta à la fleuriste un bouquet de cinquante centimes et se hâta vers l'escalier en haut duquel trônait réminent objet de ses prédilections.

— Ten! v'ià mon pingre, s'écria Clara Mistolet, en apercevant le banquier essoufflé, rubicond, s'épongéant le visage avec un mouchoir de couleur qui mesurait un demi-mètre carré.

Elle poursuivit :

— Mon vieux, tu vas attendre que la pièce soit finie.

— Drès pietiy drè$ pien, grogna Pisraélite.

Clara était une grosse mère de quarante à quarantecinq ans, rougeaude, replète, aux formes exagérées, aux bajoues presque pendantes. Il y avait quinze jours que le banquier, toujours friand des beautés économiques et adipeuses, était parvenu à mettre la main sur cette Ophelia du théâtre lointain. Jamais il ne lui avait . donné plus de cent sous, parfois même les cent sous se trouvaient diminués d'une place d'omnibus ou du prix d'un bock. Pourtant Mme Mistolet subissait le hideux hippopotame, toujours mal tenu et mal vêtu en ces vespérales pérégrinations ; Richard n'avait pas eu grande peine à obtenir ce résultat. Il s'était tout bonnement présenté à sa Dulcinée comme faisant partie de la police, assertion qu'il avait facilement démontrée à l'aide des' cartes nombreuses et coupefiles se trouvaut en sa possession. Il n'avait pas reculé devant les menaces pour s'acquérir d'une façon durable les appas développés de la Yénus callipyge sur laquelle son choix* s'était fixé.

Onze heures et demie sonnaient quand les amants quittèrent le théâtre pour grimper jusqu'à un cinquième étage de la rue du Chemin-Vert, Ils passèrent une heure ensemble dans le silence le plus profond. Après ce temps écoulé, les voisins perçurent le fracas d'une violente dispute :

— Voilà la quatrième fois que tu me la fais, hurlait Mistolet, à la fin c'est exaspérant.

— Tu g aime.., tu galme, gérie.

— Comment ! je n'ai même pas ma pièce de cent sous, je n'ai que quatre francs trente-cinq centimes !

— Fouille mes boches, ch*ai Mus rien.

— Un homme de la police !

— Oui* de la bolice, souften$~fen !

— Qui devrait rouler sur l'or.

— Chè zuis bauvre, tu le sais pien I

— Quatre francs trente-cinq.., qu'as-tu fait des treize sous qui manquent à l'écu?... voyons, répondsmoi.

— La foidure...

— Dis l'impériale du bus, vieux rat.

— Et le bedit pouguet de rosses.

— Bien bedit, en effet,... vrai il n'y a pas gros à gagner avec les messieurs de la rousse.

^ Si, si, de la sêguridé, ils sont baissants.

— Hélas! hélas! sans cela...

* — Incrade, ti ne m* aimes bus.

— Je t'en donne pour plus que ton argent... la prochaine fois tu m'apporteras dix francs... ou je tire mon verrou. Na ! c'est compris. %

— Tix vrancs !... Im vranes I

— Parfaitement, cinq francs,., pour le.., cachet et autant pour me compenser toutes les retenues que tu m'as fait subir... A cette condition je resterai ta petite Clara... Est-ce entendu?

— Glarat Glarat tuf eux me ruiner!

Après cette dernière exclamation le banquier prit son chapeau et se disposa à la retraite. Tout d'un coup il se retourna, plein d'anxiété et fit la réflexion sinistre qu'il n'y avait plus d'omnibus à cette heure; donc il lui fallait un fiacre... et il ne M restait plus un rouge liard. Mme Mistolet fut obligée de lui prêter deux francs vingt-cinq (course de nuit), moyennant l'engagement solennel que le prochain versement ne serait pas de dix, mais bien de quatorze francs.

Et en dégringolant le puant escalier, le millionnaire formulait cette réflexion ;

Deux vrancs qui rabordmt deux vrancs en vingtquatre heures, ça fait du trente-éinq mille bour zent et l'on nous rebroche, à nous, de cagner drende à guarandef

Après le départ de son père et en dépit des efforts de M. Germain, Gonrad n'avait consenti à potasser son examen que pendant un quart d'heurç. Il est vrai qu'en ee faible laps de temps il avait trouvé le moyen de placer une réponse passablement monumentale. Son répétiteur lui ayant demandé à quelle époque vivait Cicéron, le cancre, imperturbable, lui avait répondu :

— Sous Philippe-Auguste. ,

— Philippe est de trop, mon cher monsieur, Auguste suffit amplement.

— Eh bien, mais, je croyais qu'il avait un prénom.

— Votre réponse mérite d'être appelée historique, s'était contenté d'observer le professeur-poète,

— Maintenant, monsieur, je vais rejoindre papa,

— Et votre peau d'âne ?

— Ah ! bah ! le P. Coupessay a promis d'employer les grands moyens. }

— Ce ne sont pas les vôtres, mon ami,

— A demain matin, monsieur Germain,

— A demain, monsieur Vendenheim, ■

Dix minutes plus tard Conrad arpentait le trottoir de la rue Boissy-d'Anglas, en donnant tous les signes de la plus vive impatience. Il frappait le pavé de sa grosse canne, se retournait subitement en fermant les poings, ou en s'évertuant à friser de sa main gauche une moustache embryonnaire.

Après trois quarts d'heure écoulés, une catin, médiocrement vêtue, sans charme aucun et portant bien trente-cinq années, prit le bras du jeune homme sans crier gare.

Virginie Route, c'était le nom de la survenante, avait été, peu de jours auparavant, levée par Conrad. L'adolescent était fier de sa conquête qu'il n'eût pas osé contempler à la lumière du jour.,, mais, dame, quand on débute, on ne tombe pas sur les morceaux de roi du premier coup.

— Gomment, Virginie, c'est pour être aussi mal attifée que cela que tu me fais poser depuis trois quarts d'heure?

— Ne te fâche pas, mon chéri...

— Je me fâche... je t'ai dit que je te voulais bien

KtOREAL 39

habillée.*, tu ressembles à une marchande des quatre saisons.

— C'est si cher, mon loulou...

— De quoi ! Je t'ai donné trente louis le jour ou nous fîmes connaissance et en en dépensant quinze ou vingt tu pouvais te faire nipper chez Worth, chez Félix, chez Mme Pilet-Genet, chez Doucet.

— J'ai fait une bonne œuvre.

— Oh! la, la! je voudrais bien savoir?

— Ma pauvre tante Orance, qui est à la Maison Dubois, n'a pas un traître sou pour se procurer quelques douceurs.

— C'est tout cela?...

— Oh! non, il y a maman.

— Tu fêtait annoncée comme orpheline

— Oh! ben... non.. .j'avais confondu.

— C'est peut-être ton père qui a callanché ?

— Oui, c'est cela,... c'est mon père.

— Alors tu as donné tes trente louis à ta tante et à ta mère... Ah! ça, est-ce que je suis un entreteneur de mamans et de tatas?

— Oh ! mon chéri, elles ont eu chacune un louis tout juste... bien rigoureusement.

— Et les vingt-huit autres ?

— Et mon terme donc, tu n'y penses pas.

— Nous sommes.au mois de juin.

— Mais... c'est le terme d'avril... si tu crois...

— Tu m'as dit que tu logeais en garni.

.... — Pas possible!

— Parfaitement... lu as confondu, comme le trépas de ta mère.

— Et ce n'est pas tout, il y a aussi Berthe, une amie à moi, qui est dans la débine.*, une ravissante créature.

— Pourquoi ne l'as-tu pas amenée, alors.*, si je paye, je veux consommer.

— Et puis encore mon cousin César qui est à la Chambre et qui m'a emprunté deux cents francs.

— Tu as un cousin député !... je te renvoie, parente de coquin.

— Non, non, bien aimé, il est homme de peine au jardin du Président.

— A la bonne heure... il remonte dans mon estime»

— Je n*ai pas terminé ma liste.

—- Ah ! ça, dis donc, c'est une vraie liste civile.

— Mais non, mon petit, il y a deux militaires, des alliés de ma famille, en ce moment de passage â Paris, sans le sou, je leur ai prêté à chacun quarante balles.

— Prêter des balles aux soldats me paraît superflu»

— Si tu savais comme ils sont gentils !

— Que veux-tu que j'en fasse, ma chère?

— Je veux que tu leur fasses du bien... à eux et à toutes les personnes dont je f ai parlé.

— A la condition que tu vas te commander une robe chez Worth ou chez DouceL

— Je te le promets... demain... mais, tu sais, il ne me reste plus un radis.

— Bon, bon... félicite-toi d'être tombée sur le fils et non sur le père... à tous les points de vue, au reste* Voyous... trois cents francs pour ton costume.

— Merci bien... et ma tante Orance.

FLORÉAi 41

— Deux louis, est-ce tout?

— Non, mon petit chat— il y a maman.

— Deux louis... c'est fini?

— Ah ! bien, il y a mon terme,

— Comment, pègre, tu viens de me dire l'avoir payé sur mes dernières largesses*

— Celui du mois d'avril,... mais celui de juillet.

— Va,., dix louis... après?

— Puis... puis... alors papa.

v- Non, non, non, il est mort, celui-là..* il est bien mort.

— Tu crois?... mais le cousin César, le balayeur de la Chambre,.., il vit toujours.

— Cela prouve qu'il résiste diablement à la peste. Enfin... tiens, voilà encore trente louis... et que je ne te revoie plus que bien mise..* souviens-t'en. Maintenant en route pour l'hôtel de Bade. Hé ! cocher.

— Nous pourrions aller à pied, mon amour, c'est a cinq minutes... tu me donnerais les quarante sous.

— Ah! sangsue! pieuvre! tentacule vivante! Non", je ne vais pas à pied, moi... plus un mot.

Et Conrad leva sa main, prompte à la gifle, quand il se trouvait avec des femmes... n'exerçant pas le métier de harengère.

Virginie Route se tut et se laissa véhiculer jusqu'à Thôtel sus-mentionné. .

Ils sortirent tous les deux vers une heure du matin. La roulure gagna son taudis et Conrad, fier comme d'une brillante conquête, héla un sapin qui le reconduisit rue du Cirque.

Devant la porte de l'hôtel, il se rencontra nez à nez avec son père.

— D'où fiens-tu, caillard? interrogea le banquier,

— Pardon,., et vous, papa?

— Imbndentt Imbudentt moi che fiens te reflégir des gombinaisons pour cogner, pentant que tu manches.

— Et moi je viens de calculer une stratégie pour manger pendant que vous gagnez.

— Faurien... faurien.*. et ton pacealaiirêatl

— Bast !.. . il y a les grands moyens du Père* Comme le jeune polisson terminait sa phrase, la

porte de Phôtel s'ouvrit et le chevalier Nicotera, retour de Mme Vendenheim, vint compléter le trio,

— Àh! bien charmé, fit-il, riant jaune,.,, j'ai joué trente-deux parties d'écarté avec la baronne.

— Àfez-vous cagné? demanda Richard.

— Non... perdu... à tous les coups.

— Alors tout fa pien... ponzoir.

— Adieu, baron... Adieu, Conrad.

Le père et le fils montèrent l'escalier. Ils trouvèrent la baronne en train d'achever une tasse de thé,

— Fous afez eagné Nigodera, exclama le banquier en manière d'exorde*

— Oui, effectivement, reprit Madame d'un ton rêveur et ennuyé, seulement...

— Qu'y a-t-il? maman, demanda Conrad très goguenard.

— Eh ! bien, mon fils, il y a... il y a...

— Il y a?...

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— Qu'avec tous ces rastas c'est, sempiternellement, la même histoire.

— C'est-à-dire que,*.

— Que... que...

—'Que... que...

— Eh ! bien, ils ont beau perdre, ils jouent à qui perd gagne !

l'examen se prépare

— D'abord, aujourd'hui c'est congé, mon bon Germain.

— Cela empêche-t-il votre examen d'avancer à grands pas?

— Je compte toujours sur les grands moyens.

— Enfin quels peuvent-ils être ces moyens fameux dont vous me ressassez les oreilles depuis si longtemps et en lesquels vous avez une si grande confiance?

— D'abord, m'sieu, vous me soufflerez.

— Sans doute, mais à l'oral, seulement. Je ne vois pas le moyen de vous accompagner dans la salle des compositions écrites. ,

— Ohl l'écrit ! ce n'est pas bien tourmentant.

— Gomment! vous moquez-vous 1 Vous seriez

incapable de traduire vingt lignes du De viris. Vous n'écrivez point l'allemand, que vous parlez d'une façon médiocre, vous ignorez les premiers éléments de grammaire,., vous faites, hélas! des fautes d'orthographe.

- — Tout cela est vrai»., mais c'est précisément là où les grands moyens interviennent. Le P. Coupessry s'en est ouvert à maman dans leur dernier épanchement mutuel.

* — Parlez toujours.

— Vous aurez, ces jours-ci, un grand honneur, monsieur Germain»

— Ce n*est pas, en tout cas, celui de vous enseigner les rudiments» ,

— Est-il inauvais !..♦ Vous dînerez avec deux professeurs de la Sorbonne, deux exa-mi-na-teurs... un de ces petits dîners comme les pions n'en mangent qu'en rêve... vous vous en pourlécherez longtemps les babines, ma vieille I

. — Ce toji m'ennuie... j'admets une certaine familiarité, mais pas les allusions insolentes.

— Ah !... Eh bien, vous verrez assis à notre table le fameux Werbaum qui fait une si terrible concurrence au P. Coupessay dans le cœur des jolies femmes et Ernest Lecloja, un des jeunes les plus influents dans cette affreuse boutique à bachots.

— Fort bien... fort bien... Et vous serez très glorieux d'un parchemin conquis de cette façon?

; — Tiens, parbleu 1... ça ne sera pas écrit dessus.

— Et l'année prochaine vous renouvellerez cette petite méthode pour votre seconde partie ?

46 LA COMÉDIE MONOAINE

— Ja-mais ! Ah ! bien, oui, la première partie me suffit» L'an prochain je m'amuserai. Je n'aurai pas loin de vingt ans.,, on veut me marier jeune... vous concevez qu'avant cet événement je veuille mener un peu la petite fête. — Je compte aussi sur l'abbé Mon tprofit qui devine, neuf fois sur dix, le texte des compositions.

— Après la scène que vous avez eue ensemble lë ( premier jour?

— Oh! la, la! nqus étions réconciliés le soir même... Pensez donc, je lui prends une leçon de vingt-cinq minutes après la classe du matin, que je lui paye un louis...

— C'en est trop à la fin !.♦. tout cela est dégoûtant, maîtres et examinateurs me répugnent autant qu'élèves et candidats. Plus encore, peut-être... Car toutes ces fraudes, tous ces dois, toutes ces faveurs honteuses n'ont point pour but de venir en aide à l'effort, au travail, à la pauvreté, mais de couronner de lauriers imposteurs l'ignorance, la paresse, la nullité, la débauche, la basse bêtise, pourvu que toutes ces jolies vertus fassent tinter dans leurs poches le métal jaune qui est notre Dieu. Gomme le porte-veine, ce bijou immonde, si répandu aujourd'hui, symbolise bien notre ignominieuse époque, clémente à toutes les fourberies physiques, mentales et morales, et gardant ses duretés implacables pour nous seuls, les intellectuels. L'ancien veau d'or ne suffisant point, vous avez trouvé votre incarnation adéquate, le cochon d'or !

— Dites donc, m'sieur Germain, est-ce que cela

vous prend souvent! il faudra vous soigner, mon ami.

— Conrad, il y a plusieurs mois que je vous apprécie; depuis les premières heures de cette triste connaissance je sens germer en ma main droite une de ces gifles-, que, tôt ou tard, vous attraperez. Prenez garde, nous sommes seuls.

Conrad eut un mouvement de recul, puis, voyant son professeur très calme, s'approcha lentement et lui passa la main sur le dos.

— Voyons, voyons, lui dit-il bonassement, vous savez bien qu'au fond je ne vous déteste pas. -

— (Test la différence qu'il y a entre nous deux.

— Et je pense qu3 mon père, qui est un ladre éi primo cartello, ne vous paye pas assez.

— Il me donne ce que je lui ai demandé, cela ne vous concerne point. ,

— Mais parfaitement,cela vous concerne,.. J'ai un peu d'argent de poche. Je dis un peu... à mon point de vue, pour vous ce serait le Pérou. Ne vous fâchez plus, ne me tarabustez pas, dites du bien de moi au patron, je vous double vos... vos... votre...

— Mes gages, n'est-ce pas? dites donc le substantif qui est dans votre pensée et la claque partira..» et je la suivrai.

— Mais pas du tout... m'sieu... Votre traitement, voilà le mot que je ne trouvais pas.

— Sortez et tout de suite.

— Pourquoi cela ?... vous m'épatez... au moment

où... '

— Vous êtes un tel goujat, tenez, que vous avez

besoin d'explications. Vous êtes sincère en volrë étonnement, chose horrible, eh bien, écoutez : c'est encore une tentative de corruption que vous essayez sur moi, M. Germain est pauvre, M, Germain m'embête, je vais lui jeter dix francs par jour, la vingtième partie de ce que j'ai à manger, comme un os à un chien, pour qu'il me fiche la paix. Je vous donne un conseil : n'y revenez pas»*. Je serais capable de vous ôcraser, de vous jeter à la tête toutes les potiches de cet appartement.

— Comme vous voudrez, monsieur Germain,

— M. votre père, que vous prétendez avare, est bien coupable de vous donner autant d'argent

— Il y est bien obligé, c'est ma mère qui le veut ainsi et c'est sur ses revenus personnels que ma pension est prise. Si j'étais réduit à papa, j'aurais cent cinquante francs par mois.,, comme les filles qu'il raccroche.

— C'est congé, m'avez-vous dit, aujourd'hui, eh bien, tenez, allez-vous-en... Je n'insiste pas pour vous garder, vous me feriez devenir fou furieux.

— Et vous ne croiriez pas que ces six mille francs par mois ne me suffisent point.

— J'en suis persuadé.

— II faut que je trouve une trentaine de mille francs aujourd'hui..

— Allez les chercher...

— Oh! que vous êtes gentil... c'est cette parole que j'attendais depuis un grand moment... M'aecompagnez-vous?

— Où cela?... au Mont-de-Piété, j'imagine.

MOKÉAi 49

— Non, ils ne me prêteraient pas directement. Chez un commissionnaire véreux de la place Louviois, appelé Chicoulan,

— J'ai autre chose à faire, je ne suis pas professeur d'usure et de proxénétisme,

— Alors adieu, m'sieu, à demain.

— Hélas !

Conrad se rendit sur-le-champ rue Louvois, au bouge du marchand de lorgnettes Chicoulan, un de ses co-youtres les plus madrés, les plus retors, les plus infâmes. Il apportait dans ses poches multiples trois chaînes d'or, deux chronomètres, six boutons en brillants, un bracelet d'émeraudes* un collier de perles fines et une rivière en diamants. La plupart de ces objets avaient été dérobés à la baronne. Il y en avait bien en tout pour envirorï.trente-cinq mille francs et le jeune présomptueux comptait recevoir quinze cents . louis. Le crasseux israélite examina soigneusement, même à la loupe, chaque bijou en branlant la tète d'un air incrédule. Il .vérifia les contrôles, pesa les pierres et, finalement, demanda au fils de famille ce qu'il voulait de tout cela,

L'énonciation des espérances de Conrad ne fit même pas rire le misérable; d'un brusque mouvement il repoussa toutes ces richesses entassées et fit mine de se retirer dans une arrière-boutique, sans même saluer son visiteur. La stupéfaction du jeune polisson fut .extrême; il sç tâta pour voir s'il était bien éveillé. Puis il rappela le vieil escroc et l'interrogea sur la somme qu'il serait disposé à prêter sur un ensemble aussi considérable de gages.

Tout d'abord le fils de David protesta ne vouloir rien entendre ; il ne comptait pas, disait-il, perdre son temps à des ûneries avec des bébés ayant encore aux lèvres des gouttes de lait. Lorsqu'il vit Conrad bien désespéré et s'apprêtant h la retraite, il lui dit qu'en principe la valeur des bijoux étant supposée de trente-cinq mille francs, neuf à dix mille francs pouvaient, à la rigueur, être prêtés. Mais Conrad était mineur, des embarras et des difficultés étaient à craindre, le parquet pouvait intervenir, toutes chances mauvaises qui devaient entrer en ligne de compte. Finalement il offrit six mille, dont quatre mille argent comptant, mille en Panama actions, mille en Magnésies de FEubée. Conrad accepta et dut encore serrer la main au tire-laine Chicoulan. On peut se demander lequel des deux déshonorait l'autre. Conrad chercha ensuite à négocier son mauvais papier en la pire de toutes les officines interlopes où Ton coupe les bourses des naïfs, au cabinet Farino et Lariège. Le juif italien Farino reçut le jeune Vendenheim avec force démonstrations flatteuses, assaisonnées de basses familiarités, il l'appela à plusieurs reprises : Vami et lui appliqua, de sa lourde main, trois ou quatre tapes sur la jambe. En fin de compte il lui paya deux cents francs ses deux mille francs de valeurs et le salua en lui disant: « Vous venez de faire là, mon cher, une fameuse affaire, vous m'avez roulé, foi de Farino. »

Le rhétoricien implora ensuite quarante louis de sa mère afin de compléter son cinquième billet de* mille, puis il réussit à emprunter deux cents louis

au premier secrétaire de l'ambassade d'Espagne, le duc d'Olivera, un des récents admirateurs de l'escalier de marbre*

Muni de ses neuf mille francs, il fouilla plusieurs rues du quartier de l'Europe, si renommées pour ses horizontales de toutes marques et arrêta son choix sur un bel entresol de la rue de Saint-Pétersbourg. On lui demanda cinq mille francs par an; il accepta sans marchander ni barguigner et, faisant appel, avec plus ou moins d'à-propos, à un souvenir récent de ses leçons d'histoire, s'intitula devant le concierge respectueux : Prince Conrad de Hohenstaufen et princesse née de Weg. Un denier à dieu de trois louis confirma cette audacieuse principauté. La maison Tirouflet, du faubourg Saint-Antoine, fut requise pour meubler l'appartement : elle fil un devis de douze mille francs, sur lesquels Conrad versa immédiatement cinq mille. On lui promit que dans quatre jours il pourrait emménager. Ne se possédant plus de joie, il regagna la rue du Cirque avec force gambades et serra M. Germain dans ses bras avec une effusion qui ne fut guère appréciée par le poète*

— Vous serez content de moi, m'sieu ; j'ai pris un nom historique... et un beau.

— Voyons cette nouvelle profanation, cette violation de sépulture. Je vous sais hardi... avec les morts surtout.

— Conrad de Hohenstaufen,..

— Peste! mon gaillard..» Vous allez bien!

-— - Vous voyez que je me suis rappelé notre dernière répétition d'histoire. Êtes-vous satisfait?

5* tA COMÉDIE MONDAINE

— Pas tout à fait*,, c'est Conradin, qu'il eût fallu dire,

— Conradin,,, un diminutif?

— Précisément,., vous avez compris pour la première fois de votre vie,

— Je vous aime, monsieur Germain.., vous êtes un bon garçon, malgré vos rebuffades.,, tenez, ditesmoi des vers.

— Eh bien, soit, écoutez puisque vous êtes en veine de compréhension :

Humilité, loi naturelle, Parfum du fort, fleur du petit, Antée a mis sa force en elle, C'est sur elle que Ton bâtît.

Seule, elle rit dans les alarmes, Celui qui ne prend pas ses armes, Celui qui ne voit pas ses charmes A la clarté de Jésus-Christ, Celui-là sur le fleuve avide Des ans profonds que Dieu dévide, Aura fui comme un feuillet vide Où le destin n*a rien écrit.

— Ça, c'est pour me blaguer, monsieur Germain.

— Vraiment.., je vous donne un bon point, vous avez à pjeu près saisi, «

Huit jours plus tard, — c'était encore congé, — Conrad, à cinq heures de l'après-midi, conduisait Virginie Route à l'entresol choisi et meublé à son intention*

v La fille des rues se trouva tellement dépaysée en ce luxe, qu'elle resta bouche bée et en une attitude

de stupéfaction. Elle était revêtue, cette fois, d'une robe provenant d'un bon faiseur, mais sur cette grande déhanchée, sans tenue et sans usage, la plus riche étoffe eût produit l'effet d'un bouton de saphir aux oreilles d'une dinde,

La péronnelle, qui devait avoir mille francs par mois, s'était déjà procuré une femme de chambre. Une cuisinière lui avait paru inutile, elle jugeait plus gais les garçons du café Anglais ou du Lion d'or. Malheureusement pour Virginie Route, il advint que sa femme de chambre était beaucoup mieux qu'elle et Conrad ne tarda pas à s'en apercevoir. Il ne fut pas long à prendre un parti. Deux jours plus tard, brutalement, il signifia son congé à Virginie et garda la servante en qualité de maîtresse, Irma, c'était le uom de la chambrière, aida le jeune rhétoricien à jeter à la porte son ex-patronne récalcitrante.

Voyant toute résistance inutile, Vhpnie s'abaissa aux plus basses prières. Conrad finit par lui dire :

— Tu tiens absolument à rester ici?

— Oh! oui, mon chat,., je t'aime tant!

— Il y a un moyen peu compliqué.

— J'accepte d'avance tout ce que tu décideras.

— Eh bien, intervertissons les rôles, Irma sera la princesse, née de Weg, toi tn deviendras la bonne; et puis, pas de familiarité, s'il vous plaît.

Virginie ouvrit de grands yeux, hébétée, abasourdie. Elle considéra longtemps sa belle robe qu'il lui fallait quitter et pleura des larmes amères. Puis elle songea aux profits possibles.

— Eh bien, que se décide-t-il? interrogea Conrad impatient

Lu malheureuse découronnée ébaucha, en pleins sanglots, un misérable : « Je yeux bien ! »

M, Germain fut, peu d'heures après, le confident de cette métamorphose extraordinaire, Conrad s'attendait à des éloges pour Pimprévu génial de sort plan de transformation. Aussi fut-il le plus ébaubi des hommes quand son précepteur, d'une voix dure, méprisante, indignée, lui jeta cette apostrophe :

— Vous êtes le dernier des gredins et cette fille est supérieure à vous. Ah! vous jouez le rôle du destin, élevant les humbles et abaissant les superbes; vous usurpez les missions providentielles, vous portez aux décrets hautains de la fatalité vos mains de juivaillon imberbe, d'éphèbe vicieux^ d'impubère blasé. Réfléchissez bien à ce que je vais vous dire et une honte intense vous barbouillera* Irma fera une cocotte, ainsi que Virginie; Virginie fera une soubrette aussi approximative qu'Irma, Mais vous, qui êtes un homme du monde ridicule, feriez-vous un sortable domestique? Jamais de la vie.*. Vous ne sauriez pas cirer des bottes, vous ricanez.,, pardon. Monsieur votre père a conquis son immense fortune... comment? je ne l'examine pas, enfin il a été l'artisan de sa grandeur matérielle* Si le château d'or s'écroulait, gagneriez-vous quatre-vingts francs par mois comme valet de chambre? Certes, non. Feriez-vous un palefrenier, un cocher, un maître d'hôtel, un marmiton? Je le nie, il faut de l'activité. Un employé? L'orthographe est exigée*** Un bookmaker? Pas même, il

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faut savoir ses quatre règles, et d'une imperturbable façon. Mais alors, quoi? Je vous le demande.,. Vous êtes muet, je vais vous souffler. Vous ne seriez à la hauteur que des trois ponts d'une casquette de soie et vous êtes encore trop lâche pour proléger personne. Souteneur est plus grand que vous... Vous ne seriez qu'un soutenu.

— Merci bien, monsieur Germain.

COUPLE D'àMES

Comme deux colombes dans un enfer, deux âmes battaient des ailes aux barreaux de cette cage impure où la bêtise, la richesse, le dévergondage lubrique, l'impudence, Pavarice et la honte forniquaient et ripaillaient en un tourbillonnement fraternel* Aimée et Germain pouvaient habiter ce mauvais lieu sans redouter un instant d'être éclaboussés par la fange et les contaminures : si leur humanité physique était rivée par la nécessité au bagne opulent de la rue du Cirque, leur esprit indépendant et libre planait aux lointains célestes de la probité et de l'honneur. La fatalité devait pousser aux bras l'un de l'autre ces deux intellectuels égarés parmi la boue d'un cloaque, et le poète Germain n'avait point tardé à chérir Mlle Aimée de toute la puissance de son cœur opprimé

par la tristesse et l'isolement. La jeune institutrice éprouvait à Pégard du précepteur un sentiment d'estime profonde et d'affectueuse reconnaissance, et ses meilleurs instants étaient ceux passés avec son compagnon de chaîne, pendant les heures de collège et lorsque la baronne Yendenheim ne requérait point sa « demoiselle de société » pour la suivre au bois ou dans toute autre course frivole. Rapidement, Aimée et Germain en étaient arrivés aux épanchements intimes; mais, à aucun instant, le poète ne s'était permis le plus faible geste, la moindre parole que les plus strictes convenances n'eussent point approuvés, II portait à Mlle de Chantenay un de ces amours pleins de vénération et de respect ou la tendresse est sans cesse retenue par la crainte d'offenser la pudeur, la délicatesse, la sérénité de l'âme adorée.

Au moment où l'abject Conrad était plongé dans ses locations d'entresol et dans ses substitutions de personnes, JfcL Germain se résolvait à aborder avec Aimée un sujet devant lequel il avait toujours reculé, soit par excès de timidité, soit qu'il redoutât d'effaroucher la jeune fille. Le pauvre poète, en ses temps de solitude, s'était imaginé d'édifier parmi les nuages tout un roman d'azur et de soleil où il plaçait le bon» |teur futur de sa vie. Il se voyait l'époux d'Aimée qu'il arrachait au lupanar des Champs-Elysées et qu'il emmenait dans une maisonnette humble et tranquille dés quartiers éloignés où l'on peut encore trouver un peu de silence et de verdure* Il se savait profondément estimé et apprécié, était-il aimé? sa passion se trouvait-elle partagée, existait-il autre chose, dans

l'âme sœur, qu'une sympathie douce, qu'une reconnaissante-amitié ?

M, Germain venait de lire à Mlle de Chanienay sa splendide poésie sur l'humilité, dont il avait communiqué une strophe à Conrad. Il avait mis dans sa récitation toute la vibration artistique de son cœur et de son cerveau ; l'institutrice, tout émue et à demi magnétisée, le considérait immobile avec des larmes dans les yeux. Quand le poète eut terminé son chant, il tendit la maiu à la jeune fille qui ne refusa point la sienne et les grands arbres du jardin immonde abritèrent, pendant quelques instants, la communion spirituelle de ces deux âmes, étonnés sans doute de n'avoir pas â voiler de leur ombre les scènes pollu-

p tionnelles d'une -orgie. Après quelques minutes de silence, Aimée retira sa main avec une douceur infinie, comme on enlève le pansement d'une blessure.

Germain fit sur toutes ses appréhensions un effort violent et dit : — Mademoiselle, je bénis l'heureux ha-

I gard de cette heure, j'avais à vous parler; m'autorisezvous à vous ouvrir mon âme tout entière? il y a plusieurs mois que j'hésite... je me décide aujourd'hui... Voulez-vous?

Aimée ébaucha lentement un signe afflrmatif, tandis qu'une vive rougeur envahissait son visage*

— Mademoiselle, poursuivit Germain, savez-vous que, depuis longtemps, vous me sauvez la vie?

— Oh! monsieur Germain... je ne croyais pas accomplir une œuvre aussi grande... Vou& plaisantez*

— En aucune façon, mademoiselle, je parle très sérieusement*

Si

— Alors... monsieur... j'en suis bien Hattée, cela prouve que, sans le vouloir, je rends service aux lettres françaises.

— Sans le vouloir, dites-vous?

— C'est-à-dire..* sans savoir comment.

— La chose est bien simple, mademoiselle, je n'ai pas l'outrecuidance de vous demander si vous pourriez vivre ici, sans moi, mais j'ai la franchise de vous affirmer que, n'était votre présence dans cette maison, j'y mourrais de maie mort, comme dans un air pestiféré. Vous êtes laBéatrixtutélaire du très petit Dante que je voudrais m'efforcer d'être.

— Une bien petite Béatrix aussi, monsieur Germain.

— Si je ne vous avais pas rencontrée, je ne serais pas demeuré huit jours dans cette étable à milliards.

— Ah! monsieur, Germain... il faut bien se rési- ,gner.

— Avec vous la résignation est plus que facile, . elle est douce et ne coûte point d'efforts.

— Je suis, apparemment, destinée à rester ici bien longtemps; c'est un désir exprimé par ma pauvre, petite élève. . si gentille, si bonne..* une fleur, elle aussi, dans ce..* je n'ai le droit de rien dire. -

Germain éleva la voix avec emportement :

— Soyez franche, mademoiselle, comme il est .heureux qu'elle soit morte ! A part le chagrin de voir s'envoler l'ange, quel Te Deum, quel Magnificat vous avez dû chanter?

Les yeux d'Aimée se remplirent de larmes, —Avouez-le, mademoiselle, vous me. ferez du bieô.

60 Là comêbik mondaine

— Je n'ai le droit de rien dire, je suis ici par charité.

— Comment donc ? mais c'est vous qui leur faites la charité de votre grâce, de vos vertus, que tous leurs millions, trempés d'immondices, ne payeraient pas, ensemble accumulés, Yous savez que ce qui est dit entre nous ne se répand jamais au dehors; il n'y a,, pour nous entendre, que le ciel bleu et les branches vertes. Dites-moi que cette pauvre petite Antoinette a bien fait de mourir,

— Oh! oui,,, elle a bien fait,

Germain serra de nouveau la main d'Aimée, L'institutrice parut se repentir un peu de l'aveu qui venait de lui échapper. Elle reprit presque aussitôt :

— La baronne est très bonne pour moi,

— Et Tignoble baron, qu'en diriez-vous?

— C'est un,,* c'est un banquier.

— Très bien, nous sommes d'accord ; je veux bien parler un langage elliptique et m'accommoder des atténuations de forme, du moment que nous pensons de même. Quant à mon élève, je n'en parle point.

— Ohl non, non, reprit Aimée d'une voix suppliante.

Germain fut épouvanté du ton dont furent dits ces simples mots ; il regarda Aimée, de nouvelles larmes envahirent ses paupières.

— Comment, mademoiselle, ce... cet être-là a le don de vous émouvoir.

— Hélas 1 soupira la pauvre fille.

— Voyons, je rêve, ce n'est pas possible, vous, une sainte du ciel.

— Non, non, monsieur Germain, je ne suis pas une sainte*

— Et vous... vous ayez.., un atome de considération pour M. Conrad,

— Je ne dis pas cela, murmura Aimée à voix très basse. l

— Alors, mademoiselle.

— Alors, monsieur, alors... Oh! mais il est bien cruel de vouloir m'arracher mon secret le plus doudoureux.

Le poète se leva comme cinglé par un coup de fouet terrible. Pâle, frémissant, il fit un gçste désespéré.

— Vous Faimez! rugit-il d'une voix étranglée»

— Ah ! mon ( Dieu I mon Dieu! prenez-moi, s'écria l'institutrice, je suis trop malheureuse !

Germain se rassit doucement.

— Pardonnez-moi, dit-il, la violence de mon exclamation, je n'ai pas le droit de vous dicter vos senti* ments.

— Vous êtes, monsieur Germain, le meilleur, le plus cher de mes amis, je vous le jure, croyez-le.

— Mais vous en aimez un autre.

— Est-ce ma faute?... voyons.

— Et quel est-il cet autre f ... Vous, un ange de pfureté, de vertu, de grandeur d'âme, de charité... Lui, ah l je ne trouve pas de substantif dans le dictionnaire que je puisse prononcer sans blesser vos oreilles. C'est à se casser la tête contre un mur. Je n'y puis croire encore.

— Ne me faites pas de peine*

62 hX COMÉDIE MONDAINE

— Moi qui voulais aujourd'hui.,, en ce moment., «

— Quoi ? mon ami.

— Qui voulais vous dire.,,

— Parlez eu toute confiance.

— Ah ! non, ce n'est plus la peine.

— Je vous en prie, monsieur Germain.

— Non, non, je ne veux pas être le rival de ce... , Conrad.

— Seigneur Jésus!

— Comprenez-vous, maintenant, mademoiselle?

— Monsieur Germain, j'aime votre âme comme pas une autre au monde.

— Mais vous aimez Conrad tout entier.

Mlle de Chantenay ne répondit pas, Germain poursuivit, très nerveux :

— Je n'ai plus qu'une chose à faire. Le rêve d'un bonheur à deux, que j'avais longtemps caressé, vient de s'évanouir, d'être brisé... par votre main, pourtant si douce. Je ne puis plus demeurer ici. Je partirai de suite après l'examen de votre,,, de votre ami.

— Vous ne partirez pas, répliqua Aimée, quittant sa voix dolente, et animée d'une extraordinaire énergie, non, vous ne partirez pas. C'est grâce à vous que je souffre la vie. Ne soyez pas méchant, ne me forcez pas à parler sur des sujets que la délicatesse me défend d'aborder. Mais, au nom du ciel, comprenez-moi et... pardonnez-moi.

— Mademoiselle, reprit Germain, redevenu très doux, je suis et je reste à jamais votre serviteur le plus dévoué et le plus humble. J'avais aspiré à un degré plus élevé dans l'affection de votre âme, c'était

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une erreur une illusion... c'est fini! j'oublie... j'efface.

— Monsieur, je vous prête le serment que vous êtes mon ami le plus haut, le plus précieux, mon sauveur, mon aide, mon ange gardien. Aucune rivalité ne vous dispute mon âme* Le reste... que sais-je? Je ne suis pas assez psychologue pour déterminer ce qui se^ passe dans mon cœur, car plus mon sentiment m'entraîne vers... l'autre, plus ma raison m'enchaîne à vous. J'entends au fond de mon intelligence un concert de huées quand je me laisse aller, —toujours en pensée, bien entendu, — au trouble infini de ma passion. Il faut donc croire que l'intelligence n'est point notre faculté dominante, et que nous sommes, invinciblement, obsédés et possédés par une sorte de démon pervers que nous haïssons, que nous méprisons, mais qui nous subjugue et nous écrase. Voyez comme je suis franche avec vous. Ne mérité-je pas de vous garder pour ami? Vous en irez-vous, maintenant?

— Non, non, jamais, mademoiselle, c'est conclu, je reste le gardien de votre àme. Cette place est meilleure que l'autre et qui sait si, un jour... je n'arriverai point à conquérir celle-ci.

— Je mentirais, monsieur Germain, à vous donner de l'espoir.

— Vous ne me défendez point d'en conserver, mademoiselle.

— . Je n'ai pas ce droit, mais...

— Mais... achevez...

— Je crains bien que cet espoir soit inutile.

Une ombre de sourire effleura les lèvres de Germain.

— Vous no faites que craindre, ce n'est pas une irrémédiable condamnation, A propos... j'y pense: Gomment rester ici après l'examen de Conrad?

— Bah ! il sera refusé.

Germain saisit les deux mains d'Aimée et les serra | eu un spasme de joie.

— A la bonne heure, s'éeria-t-il, presque rasséréné, vous le jugez à sa valeur. Cette simple phrase est un baume sur les blessures que vous m'avez faites. Dans ces trois mots qui sont partis sans réflexion de votre bouche, il y a bien le dédain et la mésestime que je désire, dont j'étais bien sûr* Merci, mademoiselle, merci,

— Il ne réussira pas davantage au mois de novembre. Vous avez encore un an de séjour rue du Girque.,. Après nous verrons.

. — Mais, mademoiselle, s'il était reçu?

— Voyons, monsieur Germain.,, est-ce possible?

— Avec les cent millions de papa!,., vous savez.

— Vraiment.., Cela aussi s'achète.

— La chose s'est vue. Deux professeurs de la Sorbonne doivent, paraît-il, dîner ces jours-ci à l'hôtel,

— Je pense une chose... Vous dessinez, vous peignez même, je crois? ^

- — Un tout petit peu, mademoiselle.

— Le baron Vendenheim compte faire faire son portrait.

— Vous me proposez là un modèle!.,,

— Consentez à cela pour moi.

— Voudra-t-il de mes talents peu en vue?

— Parfaitement, pourvu que vous ne lui demandiez pas trop cher. Il est un peu... comment vous diraisje, un peu regardant.

— Quels euphémismes vous avez ! c'est adorable !

— Vous ferez durer cela cinq ou six mois.

' — Ohf très bien, c'est facile.

— Et vous me promettez votre bonne amitié, sûre dévouée, constante. . .dont j'ai tant besoin ?

— Gela n'est pas en question, mademoiselle.

— Vous pousserez le désintéressement et l'abnégation jusqu'à ne me faire jamais de reproches, jusqu'à ne pas blesser mes... caprices, mes fantaisies les moins fondées en raison.

— Je ne comprends pas bien vos craintes.

— Ah! tenez, monsieur Germain, vous m'inspirez une telle confiance que je vais vous faire part d'un, secret désir en ce qui vous concerne. Vous êtes le précepteur de M. Conrad.

— Peu écouté, mademoiselle.

— N'importe, vous arrivez toujours, en fin de compte, à le dominer, comme rintelligence domine la sensation.

— Hé! hé! mademoiselle, cette domination n'existe point dans tous les cas... Je pourrais citer des exemples.

— Allons, ne me dites pas de méchancetés et usez de votre influence sur votre élève... en faveur de votre amie.

— Je vous obéirai.

— C'est un bien grand sacrifice que je vous de-

mande là, j'en pressens toute l'étendue, toute la profondeur* Vous aurez ma gratitude étemelle.

— Je gravirai ce calvaire, mademoiselle, avec la certitude de n'obtenir aucune rédemption. Uniquement pour l'amour de celle qui se refuse à m 'aimer.

Mlle de Chantenay ne répondit pas. Les deux jeunes gens commencèrent une lente promenade à travers les allées en labyrinthe. Le soir tombait et les ombres' montaient aux murailles comme l'invasion silencieuse du sommeil. Les bruits lointains de la ville semblaient s'apaiser, en même temps que le jour s'éteignait* Et dans cette ambiance de mélancolie qu'amènent tous les crépuscules, circulait, pour les deux amis, une atmosphère de rêverie et de bercement. Quand s'estompe graduellement la crudité de là lumière diurne, quand les demi-teintes fondues de la vesprée couronnent d'un charme discret les contours effacés, quand au ciel clair s'allument les premières étoiles, mêlant aux songes de la terre les mirages du firmament, les douleurs se font moins aiguës, les amertumes moins âpres, les illusions perdues apparaissent moins décevantes aux ailes d'or de la chimère qui fuit. La nuit maternelle, fécondée par le soleil couchant, est en gestation d'un matin nouveau. Et quel est le cœur brisé, quelle est l'âme dolente qui n'attendent point leur résurrection parmi la joie inconnue de l'aurore qui va venir.

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