LA PEAU D'AXE
Quarante candidats, sons la surveillance de M. Werbaum sont installés sur les degrés du grand amphithéâtre de la Sorbonne, à l'effet de composer le premier devoir concernant l'examen, le discours français. On ne sait pourquoi le grand philosophe gynécophile a pu consentir à exercer, par hasard, le métier de pion, dévolu habituellement aux plus jeunes professeurs. L'étonnement que l'on ressent à cette constatation est diminué, peut-être, che* certaines personnes qui réfléchissent et auxquelles les jugements téméraires ne répugnent point, en voyant assis aux doetes gradins, beaucoup de fils de famille dont les noms retentissants ont été proclamés à l'appel.
Dans l'angle le plus lointain, Conrad Vendenheim
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sans autre voisin que la muraille, est isolé en une utélaire pénombre) à l'abri des regards inquisiteurs les autres écoliers, loin de la portée des tangentes. M. Werbaum dicte le sujet du travail :
« Thucydide, célèbre historien grec, écrit à Antiphon, son maître, pour lui exposer les raisons qui l'ont engagé à écrire l'histoire de la guerre du Péloponèse, »
Ô miracle! ô bonheur! cet énoncé assez imprévu et été indiqué, la veille, au jeune Vendenheim, comme possible, par Pabbé de Montprofit* Cet homme sagace avait vu juste et Conrad, plein de confiance en son maître, tenait de ses mains la composition toute élaborée. Avec un cynisme effrayant, il fait un petit geste d'amitié protectrice à IL Werbaum qui feint de regarder le plafond avec la majesté lassée d'un scrutateur d'idées profondes* Le fils du banquier retire tranquillement de sa poche le précieux manuscrit que son sorcier de professeur lui a confié; en une demi-heure il copie l'original, tranquillement, sans trouble ni préoccupation, sans nul coup d'œil intempestif des deux appariteurs roulant de presque tous les côtés leurs yeux terribles. Quand il a terminé sa facile besogne, Conrad quitte brusquement sa place et apporte la feuille au professeur Werbaum*
— Déjà, monsieur, dit à haute voix le philosophe, ce doit être bien mauvais; en tout cas vous donnez un pitoyable exemple* Je n'hésite pas à vous blâmer au vu et su de tous vos jeunes camarades, dont quelques-uns, assurément, demeureront ici jusqu'à la dernière minute réglementaire.
Légèrement penaud, Conrad s'éloigna. Dès qu'il fut hors de la salle, il échappa cet aphorisme :
— Bougre de vieux velu, tu ne blâmais pas le vin de papa, l'autre soir! Oh! l'ingratitude!
Quelques moments après l'exode de Pisraélite, un pauvre abbé, candidat au diplôme, s'étant baissé vers l'oreille de son voisin, reçut cette admonestation :
— Monsieur l'abbé, respectez votre habit et ne me forcez pas, par une exclusion que je pourrais prononcer sur l'heure, de vous rappeler au devoir; moins que tout autre, vous devriez l'oublier.
Le malheureux curé en herbe rougit beaucoup, pencha la tète et ne fut pas loin de verser des larmes.
A deux heures du soir, le même jour, eut lieu, dans le même local, la composition en version latine. Conrad avait emporté, minutieusement classées et étiquetées, une douzaine de versions, — traduction et texte, — que le subtil Montprofit lui avait annoncé comme probables. Ce fut une page de Quinte-Curce, qui fut dictée, cette fois, par M. le professeur suppléant Ernest Leclou, Tous se regardèrent émerveillés; jamais, de mémoire alumhique, on n'avait donné à la Sorbonne de devoir aussi facile. L'examant de Virginie Route, aussi favorablement placé que le matin, opéra en toute paix d'esprit et candeur d'âme, la consultation d'une petite liste numérotée, de la grandeur d'une demi-photographie vulgaire, où se trouvaient inscrits, en caractères minuscules, tous les sujets contenus, — en traduction et en texte, — dans la poche du cancre favorisé des dieux. La ré-
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cherche fut un peu plus longue que le matin, mais perpétrée avec la môme sécurité, et Ton peut ajouter le môme bonheur. Quel devin que ce Montprofit! La version fut découverte et copiée en vingt minutes. Sans songer à l'observation désagréable qu'il avait dû accepter peu d'heures auparavant, Conrad descendit et remit son travail à M, Ernest Leclou, en accompagnant cette tradition d'un petit sourire d'intelligence.
Leclou haussa formidablement les épaules et s'écria de la même bouche qui dégustait si bien les vins de la rue du Cirque :
— Souhaitons, monsieur, que votre exactitude soit à la hauteur de votre rapidité. Pour ma part, j'en doute. Il est scandaleux de brocher un devoir en moins d'une demi-heure* Auriez-vous réttssi, ce ne serait point une raison pour insulter aux efforts de vos condisciples.
Puis il ajouta à l'oreille du gommeux stupéfait : — Il faudrait être vraisemblable, jeune homme. , Il n'y avait pas cinq minutes que le petit banquier en graine s'était éclipsé, que l'appariteur surprenait un candidat en flagrant délit de fraude. Le cas fut instantanément soumis à Leclou par la sévère tangente, aux fins de l'expulsion immédiate du délinquant*
M. Werbaum n'eût pas manqué de se prêter à cette exécution qui eût coûfirmé la haute impartialité dont il se paraît volontiers, comme des plumes d'un paon bien fallacieux* Ernest Leclou agît différemment. Il examina le nom de l'élève coupable et lui demanda
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la profession de ses parents. Cette réponse lui fut faite :
— Cultivateurs à Argenteuil. Le professeur surveillant éleva la voix ; *
— Vous êtes fautif, monsieur, mais vous ne devez pas être victime d'un mauvais exemple ; continuez votre composition, allez h votre place et ne péchez ' plus*
Le lendemain matin, Conrad se rendait de nouveau à la Sorbonne, en vue de la troisième composition réglementaire : le thème allemand* Malheureusement la science divinatoire de l'abbé de Montprcfit n'avait pu s'exercer cette fois et le fils d'Olivia s'était dit tout simplement : Je copierai* La composition devant encore être surveillée par Ernest Leclou, Conrad avisa en pleine cour de la Faculté une tête lourde et crépue de fort en thème qui décelait, en même temps qu'une grande aptitude aux traductions, une fort notable indigence* \
— Vous me passerez votre devoir, monsieur, si vous n'êtes pas trop loin de mot, vous devez être trapu, dit-il.
— Chacun pour soi, répondit brusquement l'élève interpellé.
— Voyons.., voyons, insista Conrad montrant toutes ses dents, blanches en un sourire de séduction.
— Dame 1 répliqua le bûcheur... donnant, donnant. Quel service me rendrez-vous en échange de celui que vous sollicitez ? ■ » "
— Que désirez-vous?*., on s'arrangera.
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— Ecoutez, vous m'avez l'air d'un riche cancre* Moi je suis pauvre etpotasseur* Mon père est instituteur à Asnières, il a six enfants* Voyez ce que vous avez à faire.
— Parfaitement, rétorqua Vendenheim, c'est bien ainsi que je l'entendais ; vous êtes très fort, n'est-ce pas?
— Je ferai mon thème sans faute*
— A quelle somme prétendez^voijs?...
— A vetre générosité, monsieur.
— Cent francs?
— Vous raillez.
— Diable ! deux cents ?
— Je n'accepte pas moins de vingt-cinq louis.
— Peste ! je ne sais si je les ai.
Conrad sonda la profondeur d'un porte-carte en maroquin rouge et dit : — Tout va bien, mais vous êtes fort cher. »
Le fils du régent d'Asnières empocha le billet bleu de cinq cents francs et dit au corrupteur : — C'est conclu, en lui tendant la main.
Conrad gardant la sienne sur la couture de son pantalon :
— Eh ! dites donc, exclama le fort en thème, ne faites pas le dégoûté, monsieur le prince, ou je vous claque.
Très rouge, mais très effrayé, l'israélite avança la main.
— Je n'en veux pas, dit l'autre, et j'ai bien, envie de vous donner mon. pied.
L'appel des candidate interrompit cette dangereuse
conversation. Le bûcheur pauvre se trouva piacé devant Conrad et, au bout de vingt minutes, lui passa son brouillon. Le cancre s'empressa de copier et de quitter la salle, en dépit de la semonce qu'il avait reçue la veille. Au moment de partir il glissa un billet à son voisin sauveur et détala si vite qu'on le crut saisi d'un violent mal d'entrailles. ,
Le fils de l'instituteur ouvrit le pli et lut : « Tu n'es qu'un saligaud et je te retrouverai, y>
Dans l'après-midi de ce jour l'abbé de Montprofit se rendit chez M. Werbaum pour demander respectueusement des nouvelles de soii candidat.
Le philosophe lui répondit :
— L'écrit passe... mais comment va marcher l'oral?
— L'écrit passe, répéta l'ecclésiastique, tout est sauvé I
Le matin suivant, aux environs de dix heures, Conrad, flanqué de l'abbé et de M. Germain, constatait avec bonheur la présence de son nom sur les listes, d'admissibilité. Il se frottait les mains en exhalant force plaisanteries de mauvais goût, quand un violent soufflet, lui arrivant par derrière, le précipita dans le giron de son professeur de rhétorique. C'était Poutragé de la veille*
Une bagarre violente se produisit. L'abbé de Montprofit qui était vigoureux saisit le pauvre diable et le livra aux gens de service. Le cas fut soumis à M. Werbaum qui interrogea le coupable, séance tenante., Le fort en thème se contenta de dire : — Il m'a insulté, voilà tout.
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Cette injure n'ayant pas eu de témoins et l'offensé se refusant h entrer en aucune explication, M. Werbaum prononça son exclusion immédiate des bâtiments de l'Académie, ce qui entraîna pour le malheureux un ajournement au mois de novembre, .
Comme on passait par lettre alphabétique, Conrad eut le temps de calmer son émotion avant d'affronter la barre solennelle où MM* Werbaum, Leclou et Angeli, professeur d'allemand, allaient statuer définitivement sur son sort. En attendant l'heure/ fatale, il fut plaisanté par son répétiteur au sujet de la désagréable aventure qu'il venait de subir, Conrad exaspéré finit par dire à Germain :
— * Je vous la rends cette gifle, si vous continuez, Germain répondit à cette menace, d'un caractère bien hypothétique, par un franc et joyeux éclat de rire. — Prenez garde, répliqua-t-il, si vous me frappez je n'irai pas vous souffler tout à l'heure, et alors que deviendrez-vous? Pas de vaine menace, mon ami, vous avez dû faire quelque vilenie, quoi que vous en disiez, à ce pauvre garçon et, de confiance, je l'approuve. Du reste, la claque reçue par vous, tout à l'heure, n'est rien, entendez-vous bien, c'est une caresse en comparaison de celle que je vous réserve et qui, tôt ou tard, vous arrivera. Brisons là, voici votre heure de sellette.
Les salles d'examen de la Sorbonne étaient si exiguës à cette époque que M. Germain, assis aux bancs des spectateurs, était séparé de son élève par un espace de trois pieds et demi. La Fortune continuait à être favorable, ^ , vr^ v
M» le professeur Werbaum prit le premier la parole :
— Monsieur Vendenheim, dit-il, vous avez fait un discours de bébé, c'est piètre et pauvre, c'est lamentable*
L'abbé de Montprofit, qui était debout au fond de la pièce, rougissait violemment,
— On nous envoie, continua le philosophe, des candidats qui devraient être encore en nourrice... Savez-vous votre alphabet grec, monsieur? c'est, je crois, tout ce que je puis vous demander en cette langue.
Conrad fit un signe affîrmatif.
— Allez, monsieur, dit Werbaum.
Soufflé deux ou trois fois par M. Germain, l'amant d'Irma put atteindre l'oméga sans encombre.
— Bien, fit l'examinateur, prenez Virgile, première églogue, lisez et faites le mot à mot.
Conrad, suggestionné à propos, ne fit qu'un seul contre-sens dans la première phrase de Mélibée.
— Que savez-vous du Misanthrope, monsieur?
poursuivit l'interrogateur.
— La scène du soufflet, monsieur.
Germain et Monprofit ne purent se soustraire à un éclat de rire prolongé qui fit scandale.
— Ces rires sont inconvenants, articula Werbaum... Monsieur confond Molière et Corneille, voilà tout. M. Yendenheim, récitez-moi cette scène du soufflet, ' puisque vous la savez. m
— Il la jouerait au besoin, dit Germain à voix basse, passivement.
Conrad s'exécuta d'une, façon satisfaisante.
— Savez-vous quelques vers A'Esther, monsieur ?
— Oui, m'sieu, oui, m'sieu.
— Quel morceau, monsieur?
— Le songe d'Athalie, m'sieu.
Un éclat de rire général salua cette réponse improbable. L'examinateur demeurait impassible.
— Monsieur, dit-il lorsque le silence se fut rétabli, la Perse et la Judée sont voisina, on peut confondre. Monsieur Vendenhëim, je voul remercie. Veuillez répondre à M. l'examinateur d'allemand. M. Ângeli, après avoir causé à voix basse avec le président du jury, demanda au cancre le mot à mot de la première fable de Lessing, Conrad ne fit que deux contre-sens.
— Votre thème est correct, observa le professeur, mais il n'est pas élégant, il n'a pas dû beaucoup vous coûter.
— Oh! si, m'sieu, il m'a coûté, affirma le candidat avec une profonde conviction.
Ernest Leclou commença sa portion d'interrogatoire.
— Monsieur, dit-il,donnez-moi, par ordre de date, les grandes batailles du règne de Louis XIV, depuis Rocroy jusqu'à* Denain, je ne vous demande que les noms et les époques.
Énergiquement soufflé par M. Germain,' Conrad répondit d'une façon approximative. Seulement il parla de Dumouriez à propos de la bataille de Nerwtnde.
— Vous mêlez tin peu les siècles, observa Leclou, enfin... à part cela... Voyons la géographie. Quels sont les grands fleuves de France?
— La Seine, la Loire et le ïage.
— Vous êtes de l'avis do Louis XIV, monsieur, vous supprimez les Pyrénées.
Conrad put énoncer, à peu près, les noms des capitales européennes, sans faire des transmutations trop nombreuses. Il plaça seulement Copenhague en Ecosse.
— Les latitudes ne sont pas très différentes, remarqua Leclou.
L'examen était terminé.
Les trois professeurs se consultèrent pendant quelques minutes, puis le président Werbaum prit la parole :
— Monsieur Vendenheim, dit-il,je vous ai dit ce que je pensais de votre composition française. Le tlième allemand, on vient de vous l'observer, est tout juste passable..» La version est un peu meilleure, mais vous avez trois fautes d'orthographe. Quant à vos épreuves orales, tous les assistants peuvent constater combien elles ont été faibles... incertaines... insuffisantes. Vous n'avex jamais pris la peine de travailler ni de réfléchir.... Vous faites des confusions fâcheuses... Enfin..* enfin, nous usons de la plus extrême indulgence.
t M. Vendenheim est admis. »
Le retour de Conrad s'opéra par gambades jusqu'à la station de voitures de la place de la Sorbonne. -Il embrassa l'abbé de Montprofit sur les deux joues et donna une grande gifle d'amitié à M. Germain. Le répétiteur se contenta d'en sourire, vu la circonstance joyeuse et comptant bien se dédommager un jour.
L'élève et les deux professeurs se firent conduise à
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la rue du Cirque» Pendant le trajet Montprofit dut imposer silence au jeune triomphateur qui débitait d'abominables obscénités.
Après les effusions familiales qui furent très vives, Conrad dit à sa mère, en toute franchise :
— Si M. * Germain n'avait pas été derrière moi à l'oral, je ne sais trop ce qui serait arrivé.
Le visage de la baronne se rembrunit.
— Monsieur Germain,dit-elle, votre zèle est louable, sans doute, mais il vaudrait mieux faire travailler vos élèves que les faire réussir avec des trucs pareils»
Ces paroles furent l'unique remerciement fait au poète. Le soir, toute la famille, y compris Mlle de Ghantenay, dîna aux Ambassadeurs.
On n'invita pas M. Germain.