IL VEUT BIEN
— .Gomme cela, mon bon Germain, je vais encore jouir, pendant un an, de votre aimable société.
— Mais oui, Conrad,., jouir ou souffrir,.. Ce dernier veroe est, peut-être, plus conforme à votre intime pensée.
— Oh!, est-il possible ! Il faudrait me supposer d'une ingratitude presque bulgare! après ce que vous avez fait pour moi le jour de Fexamen oral.
— Madame votre mère ne m'a pas complimenté.
— La patronne est stupide! Est-ce qu'il faut feire attention aux radotages des femmes ! Moi, je vous ai voué une éternelle reconnaissance.
— Vous dites cela!
— Oh! ma sincérité est absolue*.. Je vous dois le titre de bachelier.
— Demi-bachelier, attention.
— Ah! la deuxième partie, vous savez, cela est audessus de mon courage. De la philosophie, des mathématiques, va te faire lanlaire !
— Si peu, Conrad.
— Je ferais bien une addition,.. Une soustraction m'inquiéterait.
— Malgré l'atavisme? '
— L'atavisme?... connais pas. Devant la multiplication je deviendrais perplexe.
— Vous avez eu, pourtant, de beaux exemples.
— Quant à la division, oh! jamais, jamais !
— Vous vous calomniez. Elle existe sous vos yeux à l'état endémique.
— Point du tout. L'autre jour on m'a apporté un compte de six cent quatre-vingt treize francs d'avoine pour mes trois chevaux, je voulais savoir combien cela faisait pour chacun, j'ai été obligé de consulter le palefrenier.
— Vous avouez cela avec une candeur d'àme !
— Oh ! ce que je m'en fiche ! Je suis encore plus avancé que les anciens seigneurs qui ne savaient pas signer.
— Vous n'êtes pas un ancien seigneur.
— Non, voyez-vous, aucune considération au monde ne me ferait entreprendre ce deuxième examen.
— Et le volontariat?
— Bast! je me ferai exempter, Pour faiblesse de constitution?
— Je n'ai pas encore réfléchi au motif. Du reste pourquoi désirez-vous tant me voir préparer ce bachot
FLOBÊAL 107
inutile, vous restez quand même avec nous* Il vous faut au moins un an pour.faire le portrait du patron*
— Environ* On pourrait aller plus vite, mais je tiens à faire une œuvre très consciencieuse.
— Combien vous a-t-on promis?
— Dame I mon ami, j'ai besoin de vivre ; je ne suis ni Donnât, ni Carolus, on m'a pris au rabais.
— Quel chien que ce patron! S'il n'y avait pas la patronne» Enfin, qu'est-ce qu'on vous donne?
— Mille francs, après avoir solidement bataillé*
— Voulez-vous que j'ajoute vingt-cinq louis?
— Non, Conrad, je ne veux pas avoir de questions d'agent avec vous*,. Cela brouille les meilleurs amis.
— Ah! vous savez, vingt-cinq louis pour moi, c'est cinquante centimes pour vous. Vous n'avez qu'à me dire : Mon cher Conrad, j'accepte... allons?
— Mon cher Conrad, je refuse.
— Je voulais faire quelque chose pour vous. Aii fond, vous savez, je \ous cote beaucoup.
— Merci bien. Quand on veut faire quelque chose pour quelqu'un, on ne le consulte pas, on agit.
— Ah! c'est cela qui vous blesse! Que voulezvous, moi, j'aime bien que Ton me demande. Je^uis content d'accorder.
— Eh bien! je vais vous donner une satisfaction, je songe à vous faire une requête, précisément
— Voilà qui est gentil!... Allez-y.
— Dans votre intérêt... pour vous.
— Non, non, dans le vôtre, monsieur Germain.
— Nullement, ce sera pour moi un grand plaisir, certainement, le plus grand que vous puissiez me faire.
108 tA COMÉDIE MONDAINE
— Je suis tout oreilles.
— Vous ne tarderez pas beaucoup à vous marier.
— Le patron voudrait me faire subir cette opération le lendemain de ma majorité, d'ici dix-huit mois*
— Je vous ai trouvé votre femme.
— Véritablement! oh! ce M, Germain, oh! ce Germain, où est-elle, s'il vous plaît?
— Pas loin de vous.
— Si près que cela,
— Voyons, vous serez riche à millions, vous n'avez pas besoin d'une nouvelle accumulation d'écus dans votre gousset pléthorique. Prenez une femme et non un sac.
— Écoutons vos conseils.
— Aimée de Ghantenay.
Conrad regarda fixement Germain, sans qu'un muscle de son visage trahit un sentiment quelconque de son âme. Il fit trois fois le tour de la bibliothèque, où ils se trouvaient, comme absorbé dans une profonde pensée. Il revint s'asseoir près de son ancien précepteur, mit quelque temps la tête 'dans ses mains, puis s'écria tout à coup ;
— Il est épatant,ce Germain.Eh bie% je vais l'épater à mou tour. Je vois un moyen de vous contenter, monsieur le peintre.
— Un moyen de me contenter.
— Parfaitement, je suivrai votre avis... pratiquement.
— Votre réponse est-elle sérieuse? .
— : Vous voyez que je ne ris pas* Elle est bien un peu maigrichonne, comme je vous le disais la pre-
mière fois où vous m'en avez parlé. Mais, somme toute, elle est gentillette et doit être.,. C'est entendu*
— Comme cela, sans objections. Votre condescendance m'abasourdit
— Ah! mon Dieu! elle vaut bien Virginie et Irma*
— Ne l'insultez pas, Conrad, ces comparaisons sont offensantes,
— Pourquoi cela.,, puisqu'au fond c'est.., la même chose.
— Vous devenez horrible. Vos réflexions m'exaspèrent. Parlons du projet lui-même.
— Oui. C'est elle qui vous a chargé de me sonder?
— Oh! pas précisément; elle est trop discrète et trop timide. Mais je sais, à ne m'y point tromper, qu'elle éprouve, à votre égard, un sentiment des plus profonds.
— Si cela peut lui foire plaisir, au fiut... je n'y perds pas grand'chose ; moins qu'elle, assurément. .
— Vous dites vraï. Alors vous entrez dans, mes vues.
— Sincèrement. C'est égal,, si jamais on m'avait prédit que vous voqs chargeriez de pareilles ambassades!
— Personne ne m'a prié de parler, croyez-le bien.
— Oui, oui, nous connaissons cela; c'est tou$ comme. Eh bien, monsieur Germain, je vous accorde cette satisfaction,,, bien qu'elle ne vous soit pas* personnelle. Vous pourrez dire à l'institutrice que vous avez mon consentement.
— Parole d'honneur? foi d*honnête homme? »
Conrad tendit la main, sans sourciller, au peintre
poète et lui donna un shake-hand franc et vigoureux, toujours sans rire.
— Je vous félicite, Conrad, pour la première fois de ma vie,
— Enfin... on dirait que vous en avez tâté !
— Je n'ai pas entendu; seulement ne répétez pas. J'étais bien disposé à votre égard, vous faites encore appel à cette vieille gifle. Ne gâtez donc pas de réflexions incongrues les bonnes actions auxquelles, de temps en temps, il vous arrive de vous résoudre.
— Les bonnes actions! je suis rêveur.
— Ce sera la meilleure..» peut-être la seule de votre vie.
— Est-il rigolo, ce Germain!
— Nous en recauserons ces jours-ci, car, enfin, un semblable parti ne se prend pas au pied levé.
— Au pied levé ! ce n'est pas le pied...
-*- Taisez-vous!
— Je vous obéis, je ne veux pas vous chagriner.
— tout cela n'est pas une plaisanterie, Gonrad?
— Hais non! non! Je vous dis que non. Tous voyez bien que je ne ris pas. Soyez heureux, si cela suffit à votre joie. Moi, je vais monter à cheval, tenez, pour secouer un peu mon étonnement.
— Je suis bien plus étonné que vous ne pouvez l'être*
— Ah bah! parce que je vous l'avais blaguée un peu! Je vous dis qu'elle en vaut d'autres. Elle a de beaux cheveux, de jolies dents, un teint frais. Ha foi! allons-y.
Et Conrad laissa Germain dans un état voisin de la pétrification.
FLORÉAL fil
— Comme il prend cela, songea~t-iL Ce qui me renverse, c'est cet air sérieux, — entremêlé, c'est vrai, de vilains lazzis, — mais enfin il m'a dit : Oui» Pas de difficulté, pas d'opposition. Oh! la pauvre enfant! est-ce l'aimer que la jeter aux griffes de ce fauve! Chère colombe! mais je me réserve le droit de surveiller ton bonheur, et si jamais le misérable bronchait d'une façon quelconque! On verrait M* Germain en cour d'assises. Cela, il peut en être sûr. J'ai pu travailler ainsi contre moi-même.** et réussir! Mon Dieu! mon Dieu! que d'événements imprévus* Je brise moi-même la possibilité de mon bonheur futur, car, enfin, j'aurais bien, un jour, fait la conquête du cœur, possédant déjà l'esprit et l'âme. Et tous ces trésors vont aller à cet abominable gâcheur. Ce ver de terre va souiller cette rose* Mais à la première sottise, je l'écrase du talon. Une seule chose me console, et une chose bien triste, hélas! la joie qui va illuminer le visage d'Aimée et l'embraser tout entière. Ce sera contre moi, ce sera ma perte, ma défaite sans retour; mais cet ouvrage, cette destruction de mes espérances seront l'œuvre de mesjnains. J'aurai travaillé contre moi pour le bonheur de celle que j'aime. Chaque pierre que j'arrache à l'édifice croulant de mes rêves, je l'ajoute au palais de sa félicité.*.
Germain quitta la bibliothèque à pas lents et descendit au jardin de l'hôtel. Absorbé sous le poids de ses réflexions et de son ébahissemênt, il heurta, près du jet d'eau, Mlle de Chantenay qui lisait le Jeune homme pauvre. Il fat si stupéfait de l'apercevoir,
d'avoir à lui raconter le résultat de sa récente conversation» qu'il en oublia de s'excuser* Toute phrase expirait dans sa bouche.
Aimée fut surprise de l'extraordinaire expression que prit tout le visage de son ami. Ce fut elle qui rompit le silence.
— 11 ne vous est rien arrivé de fâcheux, monsieur
le peintre?
— Non, mademoiselle... au contraire*
— Vous avez l'air... comment dirais-je, tout ahuri.
— Ah! jamais, je n'avais encore éprouvé une pareille surprise, mademoiselle. Je n'en crois pas le témoignage de mes sens.
— Est-elle heureuse ou malheureuse?
— Oh! heureuse pour les uns... malheureuse pour les autres.
— Je ne suis pas forte en logogriphe, vous savez.
— J'ai tenu parole, mademoiselle.
— A qui, monsieur Germain?
— A vous-même.
— Au sujet de quoi?
— D'un de vos intimes désirs* *— Je ne me rappelle pas.
— Vous m'avez demandé de vous servir auprès
de Conrad.
— Ah! et vous... vous croyez... Oh! dites-moi la vérité, je vous en conjure, monsieur Germain.
— Mon Dieu! mademoiselle, calmez-vous. C'est très simple, tellement simple que, je vous le répète, je n'en reviens pas et crois rêver encore* M. Conrad, à qui je disais ; Vous, qui êtes riche, devriez bien feire
le bonheur d'une jeune fille pauvre qui posséderait toutes les autres qualités dont vous manquez. M. Conrad m'a répliqué ; A qui pensez-vous? J'ai dit : A Mlle Aimée*
— Vous avez dit cela?»., vous avez osé,., ah! Seigneur! et qu'a-l-il dit, lui?
— Il s'est tu pendant quelques minutes, puis, sans un rire, sans un haussement d'épaules, sans le moindre de ces gestes peu convenables qui M sont, hélas! si familiers, sans la moindre de ces réflexions incongrues dont, sa conversation fourmille, il m'a répondu..*
— Quoi? v . quoi?*., ne me cachez rien.
-T- Il m'a répondu ; J'accepte l'idée.
— Ce n'est pas possible, monsieur Germain*.* Oh! n'abusez pas une pauvre fille sans secours, sans appui, qui a mis en vous toute sa confiance*
— Dieu m'est témoin, mademoiselle, que le$ choses se sont passées comme je vous le raconte, 11 n'y a pas cinq minutes* Je n'en suis pas moins étonné que vous. .
— Ah! ma tête se perd. Ne m'abandonnez pas, monsieur Germain, vous êtes si bon, je vous devrai tout, tout au monde* Je lisais là te Jeune homme pauvre. C'est tout le temps à la jeune fille pauvre que je songeais* Vous le ferez ce roman, dites?
— C'est vous, mademoiselle, qui êtes en train de le réaliser.
Un petit sifflement retentit au perron* Conrad, en costume de cavalier, appelait Germain. Le poète ne prit pas garde à l'inconvenance du procédé et courut
à son élève, tandis qu'Aimée se sauvait derrière les massifs épais.
— Germain,mon bon Germain, le meilleur des Germain, supérieur de beaucoup à tous les cousins du môme nom, j'ai réfléchi, j'ai songé en m'habillant; elle est, au fond, très gentille... Et puis, enfin, vous ne croiriez pas qu'elle me trotte dans la tète. Diteslui donc de monter un instant à cette excellente; bibliothèque où vous avez joué le rôle d'entremetteur.
— Pas de vilains mots, Conrad.
— Bref, je l'attends... allez donc.
— Surtout soyez wnvenable, songez à qui vous parlez.
— Jamais une femme n'a eu à me reprocher...
— Jamais vous n'avez causé à une femme de cette catégorie, je vous en prie, ne confondez pas les espèces.
— Je suis un homme du monde, monsieur Germain.
— Souvenez-vous-en, monsieur Vendenheim.
— Et vous, allez vite, j'ai hâte, il faut que je sois au Bois dans vingt-cinq minutes.
Germain se dirigea vers Aimée, tandis que le demibachelier montait quatre à quatre les escaliers et se précipitait dans la bibliothèque. 11 était devenu fiévreux, agité, presque haletant; sa narine se fronçait, ses mains tremblaient! il jeta vivement sur le tapis la cravache dont il venait de menacer tous les rayons et toutes les tentures.
Germain dit à l'institutrice :
— Mademoiselle, M. Conrad vous attend à la bibliothèque, il voudrait vous parler un instant.
— Ne vous éloignez pas, monsieur Germain, répondit Aimée saisie d'une telle émotion qu'elle ne se rendait plus compte de ses paroles, soyez toujours là*.* n'est-ce pas.
Germain s'inclina et, pendant que Mlle de Chantenaytout effarée, toute chancelante, envahie d'une trop subite ivresse, montait le perron en zigzag, le peintre poète murmurait, les larmes aux yeux, en serrant les poings avec frénésie : — Mme Vendenheim... Mme Conrad Vendenheim, Aimée Vendenheim* Quelle horreur! chère petite, malheureuse enfant!
Arrivée à la porte de la pièce fatale, tellement essoufflée qu'elle en râlait, Aimée s'arrêta court et n'osa porter la main au bouton de la porte. Mais Conrad avait entendu sa marche incohérente, il ouvrit lui-même, souriant, presque affable* les yeux brillants, les lèvres humides*
— Chère mademoiselle, dit-il en lui serrant la mam avec violence, je n'ai présentement que quelques minutes. Ce soir, à cinq heures, retrouvez-vous ici* Je vous dirai tout ce que j'éprouve. Mais je n'ai pas voulu partir en promenade avant d'avoir abordé. ♦. les prémisses, comme on dit en matière de syllogisme» Vous voyez que je n'ai pas oublié mon examen. Me permettez-vous un tout petit baiser sur le front?
Et au moment où Aimée défaillante allait tomber sur le parquet, Conrad lui appuya ses lèvres à la naissance des cheveux et la porta presque sur un fauteuil où elle s'abîma. Puis il sortit en disant :
— A ce soir, ma belle aimée I