LA ROSE ET LE VER
Mlle de Chantenay demeura affaissée dans une sorte de prostration absolue, dans un anéantissement complet de toutes ses facultés de jugement, de réflexion et de volonté. Son rêve prodigieux devenait réel, l'immense tour de Babel qui s'était dressée devant son imagination, formidable, inaccessible, était, d'un seul effort, d'un mouvement unique, conquise, étreinte, dépassée. Ce qui n'était pas possible, ce que sa raison se refusait encore à admettre, le témoignage de sa vue, de son ouïe, de son toucher, le lui confirmaient brutalement. Pas de lenteurs, pas de longues angoisses ni de mortelles attentes* M. Germain avait parlé et ce prince baillant là-haut dans l'apothéose de l'éclat social et de la fortune, semblait devenir tout à coup le tendre ami, le fiancé plein d'ardeur impa-
tiente. Et pourtant toute la logique d'Àiméé était en révolte, la félicité lui semblait trop grande, ce ne pouvait être, en dépit des faits, qu'une illusion, qu'un mensonge, qu'une hallucination, elle guettait à tout instant ce réveil que l'âine incrédule, livrée aux enchantements de la nuit, attend toujours parmi les plus beaux songes. Cependant c'est bien la lumière du jour qui l'environne, son front lui brûle encore sous le baiser de l'autre, son livre qu'elle a laissé aller, sous le coup de l'émotion foudroyante, gît bien à côté d'elle, sur le tapis, ouvert et renversé.
Mme Vendenheim ne voit point sa compagne au salon à l'heure du déjeuner. Elle se met â sa recherche et ne tarde pas à la découvrir, toujours immobile, hébétée, hagarde, sur le fauteuil où Ta jetée le coup de tonnerre de la matinée* La baronne aperçoit à terre le Jeune homme pauvre et sa vive intelligence s'explique, sur-le-champ, l'état de désarroi et de trouble ou est plongée Mlle de Ghantenay.
— Voilà ce que c'est, dit-elle, de se fourrer dans les romans, on n'entend pas la cloche* Allons, Aimée, il est midi*
— Madame*. • je lisais*
— Il est midi, vous dis-je, on vous attend*
— Oui, madame, je vous demande pardon, madame, ce livre est si attachant que j'en étais devenue toute rêveuse*
— Laissons Feuiljet pour le befteack, vous continuerez plus tard* Voilà une fille sensible aux lectures!
— Je suis très sensible, répéta Aimée, ne songeant guère à ce qu'elle disait, mais aussi vous avouerez.**
118 iA COMEDIE MONDAINE
— Oh ! c'est un petit roman bien anodin.
— Très anodin* .. mais cela vous bouleverse.
— Allons déjeuner, voulez-vous?
Aimée se leva machinalement puis échappa une sorte de cri, suivi d'un rire nerveux. Elle venait de penser à Conrad qui devait être à la salle à manger, dont elle allait subir les regards, l'ambiance, la fascination, aux yeux do tous* Elle fut épouvantée. /
— Qu'avez-vous donc, dit Olivia, est-ce que cela vous arrive souvent? Vous savez, je ne vous permets plus que la Semaine religieuse.
— Je ne descendrai pas ce matin, madame, je suis souffrante*
La baronne s'égara sur. une fausse piste à cette réponse faite d'une voix brusque et saccadée; elle cru* comprendre et répliqua :
— Très bien, très bien, mon enfant, il fallait le dire, allez dans votre chambre, on vous montera votre • déjeuner.
Aimée ramassa son livre froissé comme une feuille battue par l'orage et se retira dans son appartement où elle s'enferma. Le déjeuner de la famille fut expédié en une grande hâte. Le banquier et sa femme avaient de nombreuses courses à exécuter d&ns l'après-midi; Germain, plein de. transes, voulait interroger Conrad; eelui-ci, excité comme par un vin spiritueux, mangeait les morceaux doubles et s'absorbait dans la contemplation muette et gloutonne de son désir.
Quand on eut quitté la table, les deux jeunes gens causèrent à voix basse, Germain avec tous les signes
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de l'étonnement et de la curiosité, Conrad manifestant une volubilité incroyable de paroles et de gestes*
— Enfin, voyons, mon cher Conrad, pour une question aussi grave, vous me semblez bien emballé.
— le meilleur des Germain, vous m'avez ouvert les yeux, jamais je n'avais fait attention à la gosseline, j'avais tort, je le reconnais..* du chien... du chien... un chien évasant*
— Hé I*.. hé!... c'est moi qui vais être obligé de vous modérer. Vous savez, pas de bêtises.
— Qu'appelez- vous des bêtises, voyons?
— J'appelle des bêtises... des.*, actes contraires au grand sérieux que vous manifestez depuis ce matin*
— Je ne vous comprends pas.** vous ne m'avez pas proposé d'enfiler des perles du de faire du point d'Alençon.
Germain devenait inquiet.
— Ma proposition est tout ce qu'il y a de plus honnête et de plus convenable* Elle n'a aucun rapport avec la situation fébrile où vous semblez être actuellement*
— Que voulez- vous.*, quand une idée très simple et qu'on aurait pu avoir depuis longtemps vous arrive tout à coup, cela vous déséquilibre un peu la cervelle. Mais soyez sans crainte. On sera prudent et sage.
A cinq heures, Conrad, Germain et Aimée étaient les seules personnes, non de service, qui se trouvassent à la rue du Cirque. L'heure était propice et bien choisie* Germain qui faisait le guet, vit son élève entrer à la bibliothèque où Mlle de Ghantenay venait de pénétrer, son livre à la main. Il se rappro-
*• hk COMÉDIE MONDAINE
cha sur la pointe des pieds et prêta l'oreille, 11 ne perçut d'abord que des chuchotements*
Conrad s'était avancé les bras ouverts et d'une allure si vive que l'institutrice, blessée dans sa pudeur, n'avait pu s'empêcher de lui dire :
— Monsieur, je vous en prie,..
— Voyons, voyons, reprit le mauvais arithméticien, nous avons deux bonnes heures à nous, les patrons ne . seront pas là avant sept heures un quart. Nous n'allons pas perdre ces minutes précieuses.
— Oh ! monsieur, je serai bien heureuse de causer avec vous.
— Causer!*., c'est froid, mademoiselle, car enfin si vous m'appelez monsieur, je vais, moi aussi, faire des cérémonies; Assez de béguinage; voyons, Aimée, appelez-moi par mon nom.
— Monsieur Conrad... monsieur Conrad...
— Je ne suis pas M. Conrad, je suis Conrad tout court et vous... vous êtes Aimée, avec calembour.
— Je n'oserai jamais.
— Voulez-vous finir ces manières, dît Conrad un peu dépité par tous ces préliminaires et prenant un siège à côté de la jeune fille. Je vais vous donner des leçons de hardiesse. Voyons, vas-tu faire ta poire, il faut le dire,
— Monsieur ! reprit l'institutrice effrayée et à demi révoltée.
— Tu vas me dire : Conrad, tout de suite.
— Monsieur Conrad, vous me faites peur.
— Il n'y a pas de quoi. Ce n'est pas moi qui suis venu te chercher, tu m*as envoyé ton ami Germain,
FLORÉAL m
pour me proposer la hotte; me voici, te repens-tu
Une épouvantable lumière se fit tout à coup dans l'esprit de Mlle de Ghantenay : l'effet d'une chute effrayante dans un précipice, à la lueur d'un immense éclair» Sa folie d'un moment se dissipa, ses appréhensions vagues avaient seules raison; le rêve était une vision de sa pauvre âme* candide, la réalité se montrait horrible, outrageuse, infâme. Conrad la prenait pour une fille.
— Monsieur, dit-elle à voix basse mais assez ferme, vous vous méprenez absolument, mon devoir, dans votre intérêt comme dans le mien, m'oblige à vous le faire observer* Je vous pardonne, mais retirez-vous, je vous en supplie*
— Ah 1 tu sais, t'es rien drôle, mince de rigolade ! faut pas asticoter la fiole à bibi.
Cet abominable argot indigna Aimée* Elle répondit simplement, debout, pâle, très digne :
— Monsieur Conrad,ce n'est pas comme maîtresse, c'est comme femme que je voulais vous appartenir*
— Parbleu! je ne conteste point votre rêvej dit Conrad impatienté, ne comprenant pas.
— Je voulais m'appeler Mme Yendenheim, poursuivit Aimée, Mme Conrad Yendenheim**. Je vous aimais et vous m'insultez*
Conrad parut un instant réfléchir, puis haussa les bras avec un ignoble rire :
— C'est donc ça! exclama-t-il, que M. Germain me parlait tout le temps d'être sérieux. Tous vouliez m'épouser.
in LA COMÉDIE MONDAINE
— Oui, répondit Aimée.
— Ouais ! vous n'êtes pas difficile, ils sont un peu verts. J avais compris autre chose.
— M. Germain n'a pu vous çlire que cela, monsieur.
— C'est bien possible, mais comment comprendre de pareilles sottises ! Il faut être simple comme vous et ignorer le monde comme lui; je vais lui faire tous mes compliments, vous savez. t
— Je vous serai reconnaissante, monsieur, de ne lui dire aucune parole désagréable. Vengez-vous sur moi.
— Sur vous... sur vous, je veux bien me venger, mais de façon galante. Voyons, oubliez les quelques paroles sévères que je viens de vous adresser pour vous rappeler un peu nos distances. Ces distances-là je veux bien les supprimer... pour quelques instants*
— Sortez, monsieur, ou j'appelle.
— Ah ! ah ! vous pouvez y allez, personne ne vous répondra. Allons, la petite mère,., souffre au moins que je prenne un baiser*.* sur un de tes beaux yeux, voyons.
Aimée poussa un léger cri, le misérable faisant mine de lui saisir les bras qu'elle étendait en détournant la tête. La porte s'ouvrit, c'était M. Germain.
En un bond il empoigna Conrad et le retira si violemment en arrière que le demi-bachelier perdit l'équilibre et tomba. Le poète se précipita sur lui la main levée, m$is avant que la fameuse gifle pût être appliquée, Mlle de Chantenay s'était élancée entre le vainqueur et le vaincu.
— Je vou$ en prie, monsieur Germain... ne le ton-
FLORÉAL m
chez pas... Non, je vous en supplie! je vous le défends.
Et de ses mains crispées elle se pendait au bras droit du précepteur. La colère de Germain s'éteignit devant cette constatation monstrueuse. La chaste et pudique enfant avait été outrée de l'attitude de Conrad, mais au fond elle Faimait encore avec assez de force pour le repousser, lui Germain, le porteur du salut et du châtiment*
Conrad s'était relevé tremblant et blême.
— Mademoiselle, dit le poète, je crois avoir droit à une explication. J'ai tout entendu... vous m'aviez prié de ne pas vous quitter. Je suis coupable de légèreté et d'incompréhension. J'avais parié à M. Conrad d'une façon très claire, il m'a répondu de même, j'ai eu la sottise de croire à son honnêteté et à sa sincérité. Je viens, mademoiselle, de vous arracher à une profanation, ai-je eu tort? dois-je me retirer ? j'attends vos ordres.
— Ne lui faites pas de mal, soupira la pauvre Aimée, voilà tout. Je vous estime et je Faime. Mou Dieu! mon Dieu!
Et elle fondit en larmes.
— Je vous fais grâce pour aujourd'hui, observa Germain en se retournant vers Conrad qui penchait la tête, assez penaud, nous aurons, comme dit Hernani, des rencontres meilleures.
Voyant la claque s'éloigner dans les ténèbres de l'avenir, le fils du banquier reprit quelque aplomb et quelque audace*
— Vous êtes brusque, monsieur Germain, dit-il.
— Je ne veux pas vous dire ce que vous êtes* repli-
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qua le poète. Mademoiselle Aimée, vous feriez bien, je crois, de vous éloigner, j'ai à causer de choses graves avec monsieur.
— C'est cela, exclama Conrad, voilà M. Germain qui commande maintenant. Du reste, il a raison. Puisque vous n'êtes pas disposée, chère mademoiselle, à une autre fois.
Aimée se retira en jetant au poète un regard impé- 1 ratif qui signifiait : Pas de violence.
Quand elle fut partie :
— Or ça, monsieur Vendenheim, dit Germain, que signifie cette odieuse conduite?
— Mais, monsieur Germain,... cela signifie que vous n'avez pas compris, voilà tout. Pour un savant, c'est peu flatteur.
— Je suis pourtant obligé, monsieur, d'attribuer aux mots français la signification qui leur est assignée par le dictionnaire. Vous n'allez pas nier, je. pense, les termes qui ont été employés entre nous.
— Mais monsieur, je ne pouvais pas supposer chez vous, homme intelligent et déjà d'un certain âge, des idées aussi baroques que celle de vouloir me feire épouser une jeune fille abandonnée et sans fortune. Vous m'avez donné beaucoup de leçons, il me semble aujourd'hui que je puis vous en rendre une. J'ai cru à un flirt, j'y ai consenti ; dans ces termes-là cela m'amusait... me plaisait même, mais enfin tout, dans mon attitude et dans ma conversation, vous indiquait bien de quoi il s'agissait.
— Vous étiez très sérieux, monsieur, quand vous m'avefc fait une réponse affirmative.
— Je vous le répète, un flirt m'était agréable..* tout à fait par hasard, vous savez, je n'y avais jamais songé jusqu'ici. C'est vous qui avez attiré mon attention, mais enfin, pour justifier, je ne dis pas un mariage, mais la possibilité même d'une union semblable, il faudrait une passion folle, irrésistible, qui n'existe pas et contre laquelle, si elle eût existé, vous et mes parents eussiez dû combattre. Vous avez Faïr épaté, monsieur Germain. C'est la première fois que je vous parle en philosophe, qu'avez-vous à répondre?
Germain était profondément humilié. Au regard des principes et des usages mondains l'argumentation de Conrad était irréprochable. Pour la première fois, en eftet, le maître semblait, au regard de l'élève, constitué en défaut de jugement, en infériorité de raison* Mais le poète ne resta pas longtemps sous le poids de cette impression désagréable, son honnêteté révoltée ne tarda pas jà. lui suggérer sa réponse.
— Vous n'envisagez, monsieur, répliqua-t-il, qu'un tout petit côté de la question. Si je suis en faute, c'est que j'ai eu tort de croire à la générosité de votre cœur et à la sincérité de vos paroles. Épouser Mlle Aimée eût été, peut-être, une foîie aux yeux des mondains éminemment sages, qui pratiquent, sans sourciller,la fornication, l'adultère et toute la séquelle des vices immondes que mettent aujourd'hui à la mode l'énervement des corps blasés, l'aveulissement et l'abrutissement des âmes. Mais cette Mis était superbe, commise par un homme de votre rang social, de votre immense fortune. Aux yeux de l'immanente
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justice, cet acte vous eût fait pardonner vos montagnes d'or* Il eût passé une sorte d'épongé héroïque sur votre incurable bêtise, sur votre révoltante nullité ; à travers ce délerminisme chevaleresque, les observateurs, les intellectuels, ceux qui pensent et qui raisonnent n'auraient pas aperçu le cerveau déprimé, la petitesse ridicule, riuvraisemblable ignorance, la sécheresse de coeur et la sensualité purement brutrie f qui sont vos principaux ornements* Je ne sais pas, monsieur, ce que vous réserve l'avenir, mais si vous ciriez un jour les bottes de vos contemporains, vous monteriez en grade dans mon estime, vous nettoieriez des saletés matérielles, au lieu d'accumuler les turpitudes morales*
Maintenant, autre chose, vous devez, sans conteste, une réparation à Mlle de Chantenay que vous avez grossièrement outragée. J'exigerai le paiement de eette dette, je vous en préviens* Puisque ma maladresse, — maladresse d'un honnête homme, — a créé une équivoque amenant cet incident pénible, je me considère comme obligé de contribuer à la réparation.
Conrad ne répondait pas.
— Réfléchissez, poursuivit Germain, bien des procédés sont à votre disposition, à vous qui possédez le métal et l'indépendance* Je ne vous dis pas le fond de ma pensée, car je ne nourris pas Tespoir que, de tous les partis à prendre, vous choisissiez le plus digne* Adieu,