‹ Larmandie, Floréal, 1900Chapitre 8 sur 20 · QUAND MÊME · texte numérisé non relu

QUAND MÊME

Le dîner fut morne à la rue du Cirque. Quelques minutes avant sept heures, Conrad avait dit au maître d'hôtel : « Je dîne en ville, vous préviendrez Madame. > L'inévitable Nicotera siégeait aux côtés de la baronne, plein de prévenance et de cajoleries, mais ne parvenait point à égayer et à animer cette table mortuaire* Le banquier Richard mangeait béatement et silencieusement* Aimée, après avoir pris quelques cuillerées de potage, avait repoussé son assiette et fixait un regard distrait et mélancolique sur l'énorme suspension, toute resplendissante de lumière* Quant à Germain, il grignotait des bouts de pain et laissait passer tous les plats sans en accueillir un seul*

L'unique vie régnant en cette nécropole culinaire

128 LA COMÉDIE ÎÎONOAINE

était produite par le va-et-vient des hommes de service, au nombre de trois, qui circulaient sans cesse, raides, compassés, automatiques, paraissant avoir accroché leur âme et leur libre arbitre aux patères du vestibule,et présentant l'aspect de véritables singes gavants, dressés à merveille, sans réflexion et sans pensée. Il y avait gros à parier, cependant, que si Ton eût sondé 1 esprit de ces fantoches, on y eût découvert un fonds inépuisé de mépris et d'ironie, agrémenté de haine et de ressentiment.

Aucune conversation appréciable ne fut engagée; ceux qui avaient quelque chose à dire attendaient le salon et la disparition de la valetaille dédaigneuse et malveillante.

Trois groupes se formèrent au moment du café : Olivia et l'attaché militaire se réunirent auprès du piano^; le banquier entraîna Germain dans une embrasure de fenêtre; quant à Aimée, elle se retira vers un petit guéridon où une broderie, à peine commencée, gisait, triste et lugubre, comme un enfant abandonné,

— Baronne* disait Nicotera, d'après nos conventions assez récentes, vous allez me permettre, tout à Theure, de commencer un siège en règle* Précisément Mlle Aimée est isolée, ce soir, avec son ouvrage et n'a pas l'air de se livrer à une folle gaieté.

— Elle est souffrante, je crois... elle a tort de iire des romans. C'est, au fond, le Jeune homme pauvre qui l'a mise en cet état.

— Moi je serai le jeune homme riche... je dissiperai ce chagrin.

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— Mais prenez garde, Benvenuto, j'ai l'œil sur vous, je crois à votre loyauté actuelle, ne vous laissez jamais aller à des sentiments qui mériteraient mon juste courroux, mon équitable jalousie,

— Vous savez bien que vous n'avez rien à craindre, nous avons eu, à ce sujet, une longue, franche et catégorique explication,

— Je vous entends bien, mais une disposition de cœur n'existant point aujourd'hui pourrait naître demain, vous n'avez pas atteint l'âge de l'insensibilité absolue,

— Vous en savez quelque chose, baronne,

— Aimée est fort bien, très gentille, très bonne, avec cela un petit air malheureux qui peut séduire une âme tendre..,

— Ah I bon! vous avouez que j'ai l'âme tendre...

— Certes, mais je ne veux pas qu'une autre partage avec moi cette tendresse, je suis assez grande pour boire toute seule dans mon verre.

— Seule avec moi, madame.

— Taisez-vous, vous devenez inconvenant.

— Vous seriez bien fâchée que je fusse toujours convenable,

— Allons! allons! de la tenue. Vous avez l'air d'un véritable Lovelace ; si mon mari n'était pas si bête, il enragerait à vous regarder, mais vous voyez que de tous ses soucis vous êtes le moindre et, voulez-vous savoir, il donne en ce moment à M. Germain des instructions et des conseils au [sqjet de son portrait. Il veut transmettre son visage â là postérité, très soigné, très flatté et, surtout, au rabais...

Richard Vendenheim était, en effet, eu grande conférence avec le peintre poète qui avait commencé son travail d'esquisse.

— Faites pieu addenzion, monzieur Chermain, che ne feu® bas édre apimé. Che zuis un pel homme engére.

— Monsieur le baron, je suis ici pour exécuter un, travail commandé par vous, mon devoir, au point de vue de la ressemblance du moins, est de tenir un compte exact de vos désirs ^t de vos observations.

Alors le banquier entra dans une série de recommandations grotesques et de remarques baroques. Il admit qu'il n'était plus mince, à la façon des dandys, mais que, cependant, son embonpoint moyen ne pouvait être appelé de la gorbulence. Ses cheveux se raréfiaient, sans doute, mais ils gardaient une superbe couleur gris argenté, fortement admirée par Mme Vendenheim elle-même ; son teint n'était pas rouge, mais agréablement coloré; son nez, un peu fort sans être gros ; ses oreilles un peu longues, mais d'une forme plutôt gracieuse. Quant à son front, il était la partie capitale de son visage, c'était lui qui donnait le ton à sa physionomie générale ; il dénotait ces profondes combinaisons auxquelles s'était livrée son intelligence pour arriver, en si peu de temps, à une aussi énorme fortune. Aux quelqu* * rides qui le traversaient on pouvait deviner le tracé des chemins de fer ottomans, la grande idée (?) de sa vie* Enfin il. termina la description de ses propres avantages en certifiant à Germain, qui s'inclina, les nombreux succès de femmes qu'il avait encore et dans des milieux

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mondains tout à fait imprévus; si Ton savait, ce serait un apazourtissement

Cependant Nicotera s'était approché d'Aimée \ Olivia n'avait pas bougé, mais surveillait malgré elle le galant chevalier,

— Sur quel divin ouvrage se promènent vos doigts, mademoiselle, la baronne me disait que vous étiez une fée et je voulais constater, de mes propres yeux, ce dont j'étais sûr d'avance.

— Une fée? monsieur, répondit la pauvre fille.

— Tout à fait, mademoiselle, si j'avais une expression plus élégante, plus éthérée...

— En toi?* cas, monsieur, une fée qui n'a point de baguette*

— Gemment donc... que dites-vous là?.*, je m'inscris en faux. Je suis bien certain que vous possédez ce talisman magique, puisque j'en ai ressenti les atteintes.

Aimée fit un léger mouvement de tête, accompagné d'un soupir.

Nicotera crut à l'effet de ses paroles et continua :

— J'ai une ambition, mademoiselle de Ghantenây.

— Vous en avez le droit, monsieur.

— Une ambition qu'il est en votre pouvoir de satisfaire.

— Geci, j'en doute, j'en doute absolument.

— Non, j'en suis sûr, entièrement sûr, il ne s'agit que de m'accepter comme votre prince Charmant,

— Oh 1 monsieur, comment voulez-vous? Je ne suis ni princesse, ni charmante, vous le voyez bien.

— Vous blasphémez, mon enfant, vous êtes prin-

cessé par la 'beauté, la tenue, la candeur. Quant à vos charmes,,, que vous en dirais-je, je ne puis les mettre en doute, ils m'ont conquis. Vous me pardonnez cette petite déclaration,

— Si elle est honnête, je .vous la pardonne,

— Honnête! mais je suis gentilhomme, mademoiselle, et c'est à votre main que j'aspire, i

— Vous aspirez à ma main!

— A votre main; je vous offre mon nom,

— Je suis sans fortune, monsieur,

— Mais tant mieux, mademoiselle, vous ne pourrez me reprocher d'eu vouloir à votre argent. Je bénis le tiel qui, au milieu de toutes les richesses métalliques accumulées ici, me fait découvrir une simple

rose,

— Mais, monsieur, c'est très bien, s'il en est ainsi vos intentions ne sont point offensantes, je ne puis, cependant, les encourager,

— Pourquoi, chère enfant? Je suis jeune encore, j'ai une situation brillante, la baronne me protège... Tiens, voilà M. Germain qui s'amène. Nous reprendrons ce petit bout de conversation à un autre moment,.. Au revoir, mademoiselle. v

— Au revoir, monsieur le chevalier.

Dès qu'il avait aperçu que Germain lâchait le banquier et se dirigeait vers le guéridon, Nicotera s'était cru obligé d'interrompre le cours de ses déclarations. Si harmonieux qu'il trouvât le poète, il le jugeait encore plus redoutable. Il le salua pourtant de son plus gracieux sourire auquel Germain répondit par un mouvement de tête vif et saccadé.

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— Mademoiselle, dît le peintre poète, vous ne trouverez pas mauvais que je vous délivre de ce grand limagon, j'espère?

— Oh! ne m'en parlez pas, il veut encore m'épouser, celui-là.

— Comme l'autre**, n'est-ce pas?

— Ah! l'autre,., monsieur Germain, vous avez à me pardonner mon attitude de cet après-midi,

— Je ne me souviens que de mon affection dévouée, mademoiselle,

— Je Fai hien mal récompensée.

— Vous la reconnaîtrez un jour.

— Oh! vous me faites de la peine.,. Groyez-vous que dores et déjà je ne la reconnaisse point?

— S'il en était ainsi, je serais le plus heureux 4es hommes.

— Soyez heureux, monsieur Germain, si Paffect tueuse gratitude d'une orpheline, sans crédit et sans fortune, peut contribuer à votre bonheur. Je ne voulais pas vous le voir frapper..* c'était tout. C'est plus fort que moi; mais cela n'empêche point les sentiments d'estime profonde que je vous dois. Sans vous! mon Dieu! mon Dieu! Quand j'y jpense, quelle horreur!

— Voulez-vous me prouver votre sympathie, mademoiselle, en m'accordant un entretien intime, en me permettant de vous dire tout ce que je pense, tout ce que je souffre.

— De tout mon cœur, monsieur, croyez à mon entière amitié*

— Eh bien, mademoiselle, vous disiez vrai, tout à l'heure, si je n'avais été là, Conrad n'eût point été

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arrêté par vos supplications, ni vos résistances. Je ne veux pas attirer votre imagination sur d'ignobles scènes dont la seule idée vous inspire le dégoût et l'effroi, mais avouez que pour qualifier un garçon pareil il faudrait épuiser les termes les plus abominables, non seulement du dictionnaire, mais de l'arçot des rues, de la langue verte des bagnes.

— Vous m'avez sauvée,

— J'ai commencé cette œuvre de salut, permettezmoi de la continuer. Vous n'êtes pas en sûreté ici. Je ne puis être constamment à surveiller vos pas et les allées et venues du monstre, vous devez connaître assez les autres habitants de la maison pour n'espérer d'eux aucune aide, aucun secours, Le banquier ne comprendrait pas, cela le sortirait de ses multiplications; la banquière prendrait, en toute occurrence, le parti de son fils, quand celui-ci mènerait la conduite d'un bandit et se rendrait digne des galères, seul séjour dû à ses hauts faits. Je ne pense pas que vous vouliez vous réfugier sous la protection de M. Nicotëra.

— Oh! non, par exemple.

— 11 vous la donnerait, je crois; mais non, il vous la vendrait et bien cher. Nicotera veut vous épouser et, chose curieuse, dans un intérêt purement cupide : H croit que la baronne vous constituera une grosse

dot.

— Ne me parlez pas de ce Florentin, il me tait

hausser les épaules.

Il vous faut pourtant, mademoiselle, un chevalier servant; ce chevalier ne peut être que moi-même. J'en ai déjà rempli4e rôle, j'en mérite la charge per-

manente, l'officielle fonction. Je vous réclame ma nomination définitive*

— Il y a longtemps que cette nomination vous est acquise.

— Mais non, mademoiselle.

— Parfaitement; en tout cas je vous la confirme aujourd'hui.

— Mais alors, la conclusion?

— Ah! monsieur, ne vous pressez pas trop de la tirer.

— Vous voyez bien,,, je le savais.

— Laissez-moi vous dire, monsieur Germain; je puis vous adresser ce genre de paroles qui sèment incomprises ailleurs, car vous possédez, vous, l'intelligence et le sentiment. J'avoue bien que le rôle d'ange gardien que \ous jouez auprès de moi est, surtout, un rôle d'abnégation, de renoncement, de dévouement pur et sans aucun alliage. C'est pour cela qu'il vous est dévolu, que vous seul pouvez l'exercer dignement, comme un sacerdoce.

— Quelles contradictions dans les destinées, mademoiselle! alors, parce que j*ai de la probité, de la loyauté, de la vaillance, un esprit moins obtus et un cœur plus vibrant que les autres, je dois êtreirrémissiblement voué aux tâches douloureuses! Et cela sans une lueur d'espoir , sans une parole qui me permette de rêver jamais la plus petite consolation. Avouez, dans ce cas, que tout ce qui est grand et beau dans le domaine intellectuel, ne compose que le plus décevant des mirages, que la vertu est bête, que la franchise est stupide, que la convenance, l'éducation et la pu-

deur sont bonnes pour les pauvres, que le seul devoir, la seule mission des riches est de s'adonner à toutes les gloutonneries, à toutes les ingratitudes, à toutes les profanations. Avouez qu'ils nous sont supérieurs, proclamez Vendenheim plus grand que Balzac, dites que Mme de la Chanterie n'est pas digne de servir la baronne Olivia* Enfin, pour conclure, affirmez hautement, sans hésitations et sans ambages, qu'en présence du bachelier Conrad, le professeur Germain n'est qu'un termite minuscule, ne méritant pas l'attention d'un homme né ou d'un brasseur de métal.

— Vous êtes méchant, monsieur Germain, vous me prêtez des opinions abominables, comment pouvezvous croire...

— Vous agissez, mademoiselle, comme si les mons* truosités que je viens de dire étaient votre credo, votre symbole. Je vais vous en convaincre en une brève interrogation.

— Tout ce que vous voudrez, mais ne m'accusez pas.

— Vous m'autorisez à entrer dans les détails, à faire une brève dissection physique, intellectuelle et morale de celui qui ne doit plus porter qu'un nom: le monstre.

— Dites tout ce que vous voudrez.

— Et vous répondrez à mes questions?

— J'y répondrai.

— Sans subterfuges?

— Vous savez bien que je ne mens pas,

— Que trouvez-vous de bien dans M. Conrad?

— Je ne sais pas, je ne vois pas.

— Voyons le physique : sa taille n'est pas avantageuse, ses traits sont irréguliers, ses yeux trop petits, ses joues trop pleines; sa bouche est démesurée, son sourire disgracieux, désagréable, cruel; tout cela estil vrai?

— Je ne dis pas non.

— Il exagère l'élégance de sa vêture jusqu'au plus parfait ridicule; il eu arrive à être habillé comme un baladin de cirque avec tous ses bijoux et toutes ses bandes de satin... Ce n'est pas de la tenue, c'est le plus comique des accoutrements; qu'en pensez-vous?

— Je crois que vous avez raison. .

— Vous croyez... Dans ce mot il y a une intention de protéger l'autre, passons. Examinons l'intelligence : je vous accorde qu'il a un peu d'esprit.

— Oh! il est très spirituel.

— Oui. Vous êtes contente de lui découvrir cette qualité, n'empêche que si vous saviez l'usage qu'il fait de son esprit, s'il vous était donné d'entendre une de ses conversations que son monde qualifie de sémillantes... vous pourriez, peut-être, ne pas comprendre, mais si vous compreniez, vous rougiriez' jusqu'au blanc des yeux.

— Tous les jeunes gens sont ainsi.

— Au point de vi\e de l'instruction, zéro sur zéro. t- Pourtant il est bachelier.

— Oui, moyennant qu'il a copié l'écrit et que je lui ai soufflé l'oral. Il m'a avoué, l'autre jour, qu'en arithmétique, il ne savait feire que l'addition*.

— Oh! monsieur Germain. '

— Vous ne me croyez pas?

— - Puisque vous me le dites.

— Et le côté du cœur, Fimaginefr-vous plus remarquable?

Aimée soupira sans répondre*

— Est-il sec comme un parchemin, comme un caillou, comme une pierre ponce, incapable de tout sentiment, je ne dis pas élevé, mais simplement honnête. Pense-t-il à autre chose qu'à satisfaire 1 sa gourmandise, son orgueil, sa paresse, sa lubricité? Quel est l'acte de sa journée qui puisse valoir aux yeux de la raison et de la morale? Je ne parle pas de ses occupations nocturnes. Voyons, mademoiselle, pouvez-vous m'accuser de chaîner le tableau, d'exagérer, de défigurer les faits? répondez-moi.

— ■ Mais non, monsieur, je ne vous accuse pas.

— Le réquisitoire que je viens de lancer vous paraît-il de tout point exact et fidèle?

— Je le crois... malheureusement.

— Et, comme conclusion... vous l'aimez encore? Aimée pencha la tête et murmura :

— Hélas !

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