DANTE , LA PASSION DE L'ITALIE
II semble que chacune des nations revête son idéal d'une des manifestations de la beauté éternelle que Dieu a données à l'homme en le créant. L'art de la France, c'est la parole, qui se traduit vite en faits, qui influe directement dans la société. L'Espagne a Paccent du drame dans son geste si noble, dans sa langue dont les stances brèves et sonores se brisent dans Faction ou se lancent comme un jet étincelant de l'âme dans le lyrisme de la passion. Les pays du Nord la rêverie, ou poétique comme en Angleterre, ou philosophique et musicale comme en Allemagne.
4 l'idéal italien.
Je trouve l'idéal italien , le secret de son influence au dehors dans cette langue qui n'a pas besoin de s'apprendre , dans ce regard divin et humain tout ensemble^ dans cette beauté visible dont la séduction a je ne sais quoi d'austère comme Tantiquité. Là est la vie, le droit, la nationalité de Tltalie au xvi" siècle. Aussi les œuvres de ses grands peintres qui travaillent au moment de l'invasion étrangère restent pleines de quiétude et de sérénité. 11 semble que l'Italie ne puisse être violée. Elle se sent si bien invincible dans son art que ses plus magnifiques productions coïncident avec ses plus grands revers; et vers le milieu du siècle, lorsque la péninsule a été ravagée, qu'elle est décidément la proie de rétranger , dans la peinture vénitienne , Tltalie triomphe sans autres ornements que la nature elle-même, sans autre magie que son soleil.
Si au moment où l'Italie est envahie, elle ne parlait que par ses poètes, ses historiens, personne nel'écouterait j mais elle se sert de l'iartqui semble le plus détourné et dont l'effet est le plus di* rect. Tous ces rois étrangers qui l'assaillent, François I<", Charles-Quint, sont prenables par les
yeux; elle les séduit par ce qui peut vraiment satisfaire son génie. Il éclate dans cette noble apparence , dans cette belle race , dans ce climat enchanteur. L'Italie conquit ses vainqueurs, les éleva par cette représentation de la beauté visible qu'aucune forme ni politique ni religieuse n'aurait pu si bien exprimer que les arts du dessin.
La renaissance italienne est-ce un mirage, un vain songe? De tous ces tableaux, de toutes ces statues, de tous ces édifices, ne reste-t-il rien pour la conscience du genre humain qu'une admiration stérile ? N'est-ce point une contradiction choquante de voir chez un peuple un si grand mouvement d'art, juste au moment de l'invasion étrangère? L'esprit moderne hésite. L'art n'est donc que le linceul des nations mortes pour cacher le vide de leur cœur ?
J'espère prouver bien au contraire que si la peinture eut cet éclat , ce grand concert d'hommes de génie au xvi« siècle, c'est qu'elle fut la seule issue pour la vie, pour la nationalité italienne. Ne croyez pas que la renaissance italienne se soit passée de causes morales. Un si grand mouvement n'aurait pas eu lieu, s'il n'étaft sorti
6 L*iDÉÂL ITALIEN.
(lu cœur de ce peuple ; il est le fond même de sa vie et pour cela il eut et il conserve l'admiration du genre humain.
Répondre à cette objection, que tous nous avons eue, c'est ruiner le plus ferme obstacle à Tencouragementdes arts , Thésitation latente dans tout esprit^ que Tart puisse se passer des causes morales.
Je n'accepte point l'explication que les doctrines de l'art pour l'art ont donnée de la renaissance italienne. L'art est un moyen d'oublier. La peinture n'est faite que pour la récréation , le plaisir des yeux. Comment songerait-on à y chercher des moyens d'éducation?
Cela est vrai sans doute pour la fin du xvr siècle où elle n'est plus qu'une imitation facile de quelques maîtres, où il n^e s*agit plus que do satisfaire aux caprices de l'art de cour. Mais il y a bien des époques dans la renaissance , du xiii** au xvii* siècle, et jusqu'ici on l'a jugée tout entière par les artistes de la décadence qui seuls ont écrit, sans tenir compte de ce que les grands hommes du commencement du xvie siècle étaient trop occupés de leurs œuvres pour faire des livres^
des Uiéories. Ce n'est qiie par le grand mouvement qui les a précédés et quMls résumèrent magnifiquement que nous devons les juger.
Avant de voir les destinées de Part italien se dénouer dans chacune des écoles, nous devons chercher ses causes profondes, Tamener légitimement du fond du temps. Si nous savons d'où lui vint cet idéal de beauté, nous aurons la raison de cette production merveilleuse.
Pendant tout le moyen âge, un immense souvenir plane sur l'Italie. Envahie par les barbares, les ruines qui la couvrent lui parlent sans cesse de Tempire du monde qu'elle eut, qu'elle n'a plus, qu'elle veut ravoir à tout prix.
Ce rêve d'une splendeur passée la fait se remettre à la papauté qui la flatte de la domination de l'Église universelle.
• Ce rêve l'assujettit, malgré Thostilité de race , de langue, de principes, à l'empereur d'Allemagne
8 l'idéal italien.
qu'elle voit comme Théritier des Césars^ qu'elle nomme le roi des Romains.
Pensée constante^ préoccupation passionnée de Tantique domination qui lui fait toujours appeler rétranger, qui lui fait dire par ses républiques : périsse la nationalité italienne, si par le pape, si par Tempereur, si par le roi de France ritalie retient Tempire du inonde.
Il y a un poème qui marque mieux que tous les faits, quelle fut la situation de Tltalie au moyen âge. Goethe Ta respiré au milieu des ruines italiennes, ruines antiques, ruines modernes. C'est la Fiancée de Corinttie, qui, veuve de son fiancé, morte dans le cloître, revient chaque nuit demandant celui qu'elle a perdu, et disant à sa mère : «Ce n'est point le jeûne, ce n'est point la prière qui calmera mon âme, ce sont les joies que j'avais et que je n'ai plus, c'est la vie que j'ai perdue. »
Telle fut ritalie veuve de l'empire romain. Son âme veille dans le sépulcre du monde méditerranéen. Vous ne voyez que le silence et le vide après la chute de l'empire : entr'acte fécond où l'Italie rassemble les ruines de son âme. Temps d'agitation stérile qui précèdent la conscience.
Sommeil troublé jusqu'aux songes de la Renaissance qui enchanteront le genre humain.
Avec une autorité que je ne Yeux point din?inuer, on a reproché à Tltaliede n'avoir jamais pu, de n'avoir jamais voulu, pendant le moyen âge, constituer une nationalité indépendante. On Ta condamnée par la logique de son histoire. On a montré que les souvenirs quelque grands qu'ils soient ne suffisent jamais à un peuple. On a dit y qu'absorbée dans la restauration d'un passé impossible, étouffant soigneusement toute vie propre, son activité, son extrême culture se tournèrent contre elle - même. De là ce navrant spectacle qu'elle présente au xvi» siècle : chacune de ses villes livrée aux factions les plus diverses, énervée , usée , décimée par les proscriptions ; et pour tout finir, des Italiens eux-mêmes lassés de leurs haines et de leurs discordes, appelant l'étranger pour les gouverner.
Tout cela est vrai^ mais ce qui est vrai aussi, c'est que l'Italie obsédée de ses souvenirs^ environnée des ruines de sa splendeur encore debout, ne
pouvait pas ne plus regarder ces témoins de sa do-
40 l'idéal italien.
mination universelle pour recommencer un peuple par la barbarie. Elle en avait horreur, et le reflet du soleil de l'empire romain dont ces ruines étaient chaudes encore, faisait vite évanouir les institutions^ les importations étrange* res, comme les brumes du Nord.
Ainsi s'explique la froide raillerie avec laquelle les Italiens accueillent et transforment les légendes héroïques qui leur viennent des barbares. Les poèmes chevaleresques sont pour eux un texte inépuisable de charmant et gracieux badinage. L'épopée de Roland et de Charlemagne devient le cadre de Roland furieux ^ un simple thème que brode et dénature la fantaisie de TArioste. — Quel héros imaginaire a laissé des monuments de sa grandeur, comme ce César que représente tout empereur ! Avec quelle noblesse magistrale l'Italie souffle sur tous les héros de brouillards qui n'ont vécu que dans les légendes et les contes des peuples enfants! Elle s*appuie sur un tombeau pour railler le moyen âge, mais ce tombeau est visible, réel : ce sont les ruines manifestes du monde antique. Aussi Rabelais , Montaigne , Luther, Cervantes vinrent en Italie; là, en eflTet,
ORIGINES. 1 *i
se cueille le rameau d'or qui dissipe les superstitions et les vains songes.
Un peuple nouveau-né ne pouvait s'élever dans ce monde aduste. Quand un peuple a trop vécu, il ne peut revivre de suite, et c'est demander que toute terre se pare de la même verdure, et la terre épuisée et celle qui n^a pas produit, que de reprocher à ntalie de n*avoir pas suivi les phases de la France et de TAllemagne. Comment cette terre magnifiquement ornée se serait-elle souciée de la laideur des peuples du Nord?
Certes il est bien naturel qu'avec un tel passé, ritalie ne veuille rien de tempéré, ni dans sa forlune ni dans sa ruine. Et le drame qu'elle présente, eist de se lier magnanimement à deux faux semblants, le pape et Tempereur, parce que tous deux lui promettent Tempire du monde. Elle veut dans cette alliance renouer ses anciennes destinées. Ambition qui peut s'égarer dans le choix des instruments; mais seule digne du peuple-roi. Il faut toujours une entreprise impossible pour que le divin d'un homme , d'un peuple se manifeste. Le tragique est que Pltalie en meurt; car il arrive qu'elle est si absorbée
42 l'idéal italien.
dans ses rêves du passé , qu'elle ne se garde pas contre ces deux larrons , le pape et Tempereur. Cruelle histoire que tous les sacrifices des peuples de race romane pour se maintenir dans l'idéal!