‹ La̕rt italienChapitre 17 sur 58 · DANTE · texte numérisé non relu

DANTE

manifestez votre révérence à son aspect, vous tons qui buvez à ses fontaines, qui naviguez sur ses mers, qui foulez le dos des îles et les sommités des Alpes qui sont à lui, vous tous qui ne possédez les choses publiques et les choses privées qu'en vertu du lien de sa loi... »

Ainsi, les traditions de Tancien empire, vivantes dans rame du poète , douaient Tempire monstrueusement informe du moyen âge d'un prestige qu'il n^aurait jamais inspiré de lui* même à un Italien.

Rien de plus tragique que de voir ce grand esprit enseveli dans les rêves de celte restauration impossible de Tempire romain, suivre un homme médiocre en tout sens, qui perd son temps et son prestige à guerroyer en Lombardie, au lieu d(} marcher droit à Florence contre les guelfes de Toscane. Rien de plus triste que l'acharnement de Dante à grandir ce César auquel il faut combattre pour entrer à Rome, combattre pour avoir un palais où se loger, combattre pour trouver une église où se faire sacrer; enfin, à peine couronné, contraint de se retirera la hftte en fuyard plutôt qu'en souverain.

20 L*1DÉAL ITALIEN.

LeParadts, que Dante achève dans les dernières années de sa yiei est plein de découragement. Que lui reste-t-il de tant d'expériences? Les Guelfes sont divisés, trahis par leur chef , livrés par le pape; ils n'ont plus de raison d'être. Les Gibelins n'ont rien fait; l'empereur lui-même n'est qu'une ombre de César qui s'est évanouie. Aussi» il ne regrette plus rien de la terre, et dans son pèlerinage au ciel il ne conserve que le sourire de Béatrix, qui lui sert de guide, image qui se purifie et resplendit à mesure qu'il s'élève, et qui finit par se confondre avec le génie de l'éteraelle beauté.

Drame plus saisissable dans l'âme du poète que dans l'histoire des républiques italiennes. Lui seul peut-être eut à ce point le désabusement du pape et de l'empereur. Les autres n'ont pas su ou ils ont pris leur parti. L'homme de génie se sa* crifie pour le monde. Il en est la victime expiatoire. Sa grandeur est de s'en faire la victime volontaire, car lui seul a conscience. Combien ce désabusement va plus loin que Dante ne l'a exprimé lui-même! Il ne faut que du cœur pour

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comprendre ce que l'homme de génie n'a pas dit, et qui est pourtant dans ce qu'il dit.

De toute une vie si agitée, si remplie de passions^ de malheurs et d'idées, il lui reste un souvenir d'enfance, qui toujours s'accroît; il lui reste cet amour qui devient de plus en plus sublime y seule inspiration qui survit à tant de naufrages.

Avec cela tout est sauvé. C'en est assez pour ritalie. L'époque où il construit son poëme est celle où , après la ligue lombarde, s'élèvent de toute part les monuments nouveau-nés de la liberté qui ont une lueur prématurée de la Renaissance, comme au lever du soleil les édifices s'éclairent les premiers des lueurs rougeâtresde l'aurore.

Dante commence une ère de vie nouvelle.

Il ouvre les portes de la Renaissance par cette image de beauté idéale que le travail des peintres sera de fixer sur les murailles des églises, d'accomplir dans le fini de la peinture à Fhuile.

Je voudrais indiquer ce commentaire que les poëtes et les artistes italiens firent de la Divine Comédie. Us lui laissèrent ses sombres horreurs, son entassement indigeste. Ils sublimèrent cette encyclopédie d'un siècle encore barbare , écrite en exil, çà et là, au monastère deTAvellana, dans les rues étroites de Vérone, achevée dans les cam-

pagnes du Frioul. Cette religion de la beauté les ravit^ et ils s'élancèrent à sa poursuite au delà des ténèbres du moyen âge.

Le Paradis, qui témoigne de la désillusion de Dante^ où il semble avoir voulu proscrire tout ce qui Ta trompé sur terre^ a ce singulier caractère d'être le poème de la lumière ; le poète ne se sent plus attiré que par les clartés de Tâme qui seules révèlent la présence des êtres qu'il fait apparaître. Toute la partie scénique de ce dernier acte se compose d'une suite d'effets de lumière. De là la Migue, la monotonie de cette partie du poème. La poésie parlée expire pour représenter ces impressions qui appartiennent à un autre art né avecDante.L'originalité du Paradis est dMndiquer le champ infini qui s'ouvre pour la peinture.

Tous les peintres reprennent à Fenvi la conception trop sublime du poète, comme tous embellissent de plus en plus celte Béatrix céleste que rilalie appelle la Madone. La Madone est le nom, le voile, mais pour chaque Italien , c'est l'idéal individuel et national, ce que Béatrix fut, pour Dante. Cette femme idéale , redescendant sur terre, ce sera la Sainte Famille.

2i L IDÉAL ITALIEN.

Dans cette poursuite de la beauté, Tltalie se retrouve, elle rentre en possession d'elle-même; elle épanche tous les trésors de vie qu'elle avait amassés en gardant au moyen âge une si grande ambition. Elle a rêvé vainement la domination temporelle; elle a ce qui vaut plus, la domination des arts, elle accomplit une révolution morale que personne ne conteste et qui lui soumet le monde. Ainsi les Juifs attendaient un Messie vengeur, et ils ont eu le Christ; l'Italie rêvait la restauration de l'ancien empire, et elle a eu Téternel triomphe de ses artistes.

Il importe de préciser le caractère de cette révolution morade :

Que veulent, que peuvent en effet les peintres? rendre visible , perceptible aux sens cet idéal de beauté tout abstrait dans le poëme de Dante, le faire descendre sur la terre à la vue des hommes sans qu'il perde rien de sa divinité. Les créations des artistes ont beau se spiritualiser» elles ne peignent jamais que des formes vi^ sibles. Le fond de la peinture est l'expression de la nature vivante. De là nous avons la signification de la Renaissance : elle réhabilite

la Q£^ture maudite , condaiDuée par le christianisme.

On a reproché à l'art italien l'uniformité de ses sujets, son peu de liberté à s'affranchir de }a légende chrétienne. C'est s'en tenir à Tapparence. On n'a donc pas aperçu ce qu'il y a d'admirable, que la nature a fait d'ello-méme toute concession à la légende, parce que, jusque-là proscrite, elle avait sa satisfaction dans Part lui-même ? On ne sait pas combien un principe^ comme un homme, est disposé au sacrifice, quand on lui laisse son vrai développement. Les séductions de la nature n'en triomphent que mieux à travers le voile des personnages de la légende chrétienne^ comme la diversité du caractère des artistes n'est que plus saisissable dans cette représentation uniforme mais inépuisablement nuancée de la Sainte Famille.

Oui, le commencement de Fart italien est chré* tien, mais il ne tarde pas à s'affranchir du christianisme. Dante inspire Giotto, et Giotto est un plébéien de joyeuse humeur, dont l'activité est effrayante. Il laisse par toute l'Italie des germes, d§s écoles; f^â personnages ont les yeux noirs â«

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vie, tant le mouvement qu'il commence est intense.

L'art italien se décide, lorsqu'il quitte les types byzantins, les types consacrés, lorsqu'il étudie la nature. Cette nature antique ou vivante , elle est toute païenne. Aussi les artistes italiens passent naturellement et sans effort de la peinture chrétienne aux représentations païennes, aux portraits des contemporains. L'hostilité de principe s'etface devant la séduction de la nature ; elle sert de médiatrice entre des idées si opposées, et tout se pacifie par elle dans l'œuvre de l'artiste.

Alors ritalie prend sa revanche contre l'Eglise, la papauté protégeant un art plus païen que chrétien , qui n'a de catholique que l'apparence, et dont la vraie portée est la réhabilitation de la nature. L'empereur, elle le soumet, lui prêtant par les pinceaux du Titien la splendeur de la république de Venise.

Tel le mouvement qui sort de la passion d'un homme sincère, telle la fécondité d*un cœur blessé.

Ce que Dante a cherché en vain, errant autour

des monastères, la paix^ il la laisse dans cette image de beauté idéale qui répond si juste dans les âmes italiennes qu'elle les enlève aux luttes sanglantes, aux proscriptions des factions qui déchireiit chaque ville. Religion de la beauté , où l'Italie se reconnaît, où elle ressaisit son génie, sa vraie nature. Elle en est si heureuse, qu'elle oublie tout, pendant deux siècles elle produit sans tarir, elle enchante le monde. Pourquoi? c'est qu'alors l'art s'appuie sur le fond même de ce peuple, sur ses instincts essentiellement païens.

Ainsi ce poëme, la Divine Comédiey est le manifeste de la foi vive de Tltalie qui voulait renaître en réalité,, ravoir la domination universelle, et qui de ces espérances, de ces illusions de Tancien empire , ne garde que le génie de Téternelle beauté. Dante plus chrétien que le pape, plus antique que rhéritier des Césars , a trouvé un idéal supérieur, aussi il reste à jamais dans la pensée de ce peuple , la grande image de la nationalité qui n'a pu se former, et lé poëme où cet homme concentré^sa vie, inspire les poètes et les peintres ; c'est encore aujourd'hui le livre des proscrits.

Saisissant exemple de l'influence de la poésie, de

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la parole sur les arts du dessin, et qui devrait finir à jamais Fifeolement absurde dans lequel l'histoire a laissé les artistes. On n'a donc point senti combien les arts du dessin sont fils de la parole, et comme chez les pemtres et les statuaires italiens du xiv* au XYiie siècle , on retrouve partout le grand souffle de Dante; la subtilité passionnée de Pétrarque ; l'imagination intarissable de TArioste; Tâme du Tasse; le génie d'aventures de Christophe Colomb; le ciel ouvert de Galilée!

Dans un endroit de la Vie nouvelle on voit Dante^ après la mort de Béatrix^ dessiner un ange « tout en pensant à elle. » Il est plongé dans une si profonde contemplation, que des étrangers qui surviennent ne peuvent l'en arracher. Par le dessin il eséayait de ressaisir la réalité de cette apparition disparue. En effet, les arts du dessin donnent les moyens de voir les spectacles de l'intérieur de l'âme, et de fixer à toujours ses impressions les plus fugitives. S'il est vrai que le fond de l'histoire, ce sont les intentions et non les faits, les œuvres d'art ont l'importance d'être des réservoirs où aucuhe impression n'est perdue.

Du poëme de Dante slnspirent Giotto et Urcagna y dans leurs peintures du Campo Santo qu'étudièrent tous les artistes du xv« et du xvi« siècle. De la parole renaît la fresque. Les légendeâ locales, les sermons populaires des franciscains se déposent, s'animent sur les murs des églises. La légende, création de Tesprit populaire est visible pour la foule, le culte et l'art se confondent. Puis, à la fin du xy« siècle, quand le secret de la peinture à rhuile est apporté de Bruges , cet idéal de beauté augmente d'intensité. Dans la dégradation insensible du clair-obscur^ le regard s'illumine ; tous les reOets, toutes les nuances, toutes les séductions de la nature peuvent y apparaître. Ne tenant plus au soi, comme dans la fresque, la peinture devient mobile, transportable. Ce n'est plus seulement un art national limité à une ville, à une province, à une nation^ mais un art universel qui donne au monde entier le spectacle de la beauté. Et Fapogée de Tart italien est atteint, le jour où les artistes du commencement du xvie siècle réunissent ces deux arts , où appuyés sur le fond du peuple par la fresque , ils disposent de cet nrt merveilleux de la peinture à l'huile dans le-

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quel la nature fut vaincue et transfigurée. Alors Raphaël réalise cet] idéal de beauté divine et humaine tout ensemble, qui avait toujours grandi depuis Dante, dans la poursuite incessante des peintres et des sculpteurs, et qui, comme l'Angélique de TArioste, semblait se dérober toujours à chacun de ces artistes.

La Béatrix que Dante suivit de ciel en ciel, la voilà descendue sur la terre. Chaque peintre en a voulu saisir, en a imaginé un des traits. La voilà accomplie par un jeune homme, par Raphaël dans une sérénité, dans une beauté, dans unegrâce inexprimables. La figure des Vierges de Raphaël, voilà la religion de l'Italie; religion sobre, chaste et pure qui condamne les écarts de Tart jésuite , comme elle ruine d'avance la restauration malheureuse des types byzantins qui s'est faite de nos jours. Ce beau corps, ces belles formes ne valent que par un souffle de beauté spirituelle qui les illuminent, de même que l'esprit n'y parle si bien que par la perfection des formes. Admirable accord de l'âme et du corps, de Tétude de la nature vivante et de rinspiration de l'artiste , où la nature païenne de l'Italie reprend son empire, bien que tempérée par

ce regard ineffable que le clirisiianisme seul a pu inspirer.

Pour démontrer combien le génie de Tltalie eut sa complète, sa dernière manifestation dans les Vierges de Raphaël , combien il y sentit le mariage de sa nature païenne et de ses pensées chrétiennes, je rappellerai une tradition suspecte historiquement, mais significative et profonde. On raconte que Raphaël descendait seul aux Catacombes et que là il copiait ses Vierges dans les substructions romaines près des tombeaux des martyrs. On ajoute que la copie finie, il détruisait soigneusement ces modèles.

Qui trouve ces traditions? qui les accrédite? aucun individu, mais un peuple. L'Italie restée païenne eut sa réhabilitation dans Raphaël, comme l'Italie devenue chrétienne par une éducation de mille ans reçut en lui sa consécration.

On a raison de dire que l'Italie de la renaissance finit là, mais le monde ne finit pas là. Cet idéal quelque parfait, quelque vaste qu'il soit, qui résume deux civilisations, Tltalie antique, Tltalie du moyen âge , n^est pas tout Tidéal de la nature humaine.

32 l'idéâl italien.

Ce qui caractérise Tart de l^ltalie, c^est qu'elle enseigne la belle nature (la nature rendue belle par Tart) des nations civilisées de l'antiquité aux peuples encore barbares des temps modernes, et qu'elle se sert de la légende chrétienne comme d'un texte inépuisable. Tout ce qu'il y a d'original , d'Instinctif, de spontané^ dans la mce de chacune de ses provinces vient fleurir dans les représentations de ses peintres. Aujourd'hui encore en parcourant l'Italie , on voit les types qui inspirèrent les artistes restés immuables dans les lieux où ils travaillèrent, tant ils exprimèrent naïvement , profondément le caractère local. Les républiques italiennes reprennent à l'envi et de concert cette traduction visible de la légende, et elle chemine par tout le territoire, s'imprégnant de la nature humaine de chaque pays , jusqu'à ce que la représentation de la Sainte Famille, poursuivant son développement chez les peuples voisins, la famille naturelle soit consacrée, enseignée d'une manière divine dans tout l'Occident par le travail persévérant de tant d'artistes.

En ce sens la peinture italienne est un anoblissement de la légende chrétienne par la tradition

du monde antique. L'Italie la pare de ses ruines. Dans plusieurs Saintes Familles de Raphaël, saint Joseph se promène au fond au milieu des ruines, ou regarde pensif accoudé sur un tronçon de colonne. C'est alors que la donnée chrétienne est décidément consacrée par ce qu'il y a de plus intime dans le génie italien. De là le caractère de gravité austère des Vierges de Raphaël. Les plus jeunes ont le doke auétero d'une civilisation qui réunit tant d'expériences.

A mesure que Tidéal se réalise dans chaque ville, chaque province y chaque peuple, voyez combien les artistes se cachent peu de donner le costume local. Est-ce un travestissement? Non c'est la moralité de la renaissance qui se manifeste. Car l'effet essentiel de ce grand mouvement d'art est de déplacer le christianisme de la légende et de lé remettre dans Téternelle nature humaine, de faire sentir les vérités du Christ dans toute créature.

Tous les genres de beauté contenus dans I9 diversité des nations éclatent successivement. La

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beauté grecque s'est manifestée dans la statuaire, la beauté italienne a paru dans la peinlure, mais toutes ces œuvres n'ont point réalisé la beauté humaine tout entière. Elles n'ont pas accompli rharmonie qui se cherche toujours de toutes les perfections physiques et morales. Le germe divin contenu dans toute nation, dans tout homme s'incarnera sans cesse dans un type supérieur, se modifiant, se variant indéfiniment suivant 1rs développements de Thumanité.

Raphaël a si peu épuisé la réalisation infinie de la beauté, qu'après lui se manifestent successivement cette flamme du cœur dans le Corrége, cette pureté si jeune, si humble de Lesueur, cette langue émue, tendre, bienfaisante de Mozart, cette voix passionnée, héroïque de Beethoven. Après Raphaël Shakspeare trouve ses types de femmes, de jeunes] filles , tous variés , d'une beauté, d'une pureté , d'une vivacité charmante. Puis Molière crée Henriette, qui avec le charme de la France en a le bon sens.

Telle fut l'influence de cette beauté visible au milieu de l'Europe barbare. L'idéal que l'art italien descendit des cieux de Dante dans des

formes visibles, colorées, qui parlèrent aux sens^ alluma le monde.

L'art italien a mis son idéal à peindre la femme. Il a pris pour texte la légende chrétienne^ et faisant effort pour ne lui faire rien perdre de la conception sublime de laVierge-Mère, Tltalie a expi imé dans la peinture la maternité par la beauté.

Une fois redescendue sur terre avec cette consécration divine , la femme ouvre les âges de la fécondité et de l'éducation. Après Tadoration idéale, la réalité se fera dans toutes les voies de l'enfantement spirituel. Car rien n'est perdu pour la réalité : ce qu'un peuple sent, un homme de génie Texprime. L'amour de Dante devient Tidéal d'un peuple. La madone italienne est reprise, diversifiée dans chaque nation. Tousse mettent à Toeuvre, suivant la différence de leur génie propre, peignant dans la femme de chaque race, de chaque peuple les aspects divers de la maternité. Représentations charmantes dont les traits se fondront peu à peu dans la conception religieuse de la Providence.

Ce qu'il y a d'évident, c'est que chacune des nations, du moment où elle a touché l'Italie, entre

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