L'ART ITALIEN AU XV« SIÈCLE
L'Italie semble placée géographiquement au centre de l'Europe comme pour servir d'école au reste du monde; mais c'est longtemps après, dans cette terre morte, qu'on exhume ses enseignements. Ainsi, il a fallu nos préoccupations sociales pour reconstruire l'histoire des républiques italiennes; c'est le pays de rexpérience où tout doit mourir pour renaître, comme la France est le pays de l'initiation où tout doit prendre vie pour recevoir un caractère pratique. Les autres nations font des rêves de vie, l'Italie reste obsédée de la vision de sa mort.
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J*ai pris l'art italien dans la passion d'an homme sincère qui mérita par son caractère, par ses malheurs, par son génie^ de représenter l'Ualie, autant qu'un individu peut contenir un peuple. J'ai prouvé que Tart sort des entrailles d'un homme comme d'un peuple, qu'il est le fruit le plus profond, le plus intime de la nationalité, comme du génie individuel.
Je dois dire comment il arriva qu'au milieu de la guerre des classes qui ensanglante chaque ville, Tartfut en Italie la seule porte pour la liberté, le soupirail pour les classes déshéritées , le refuge unique pour les proscrits que rejettent incessamment les factions diverses qui arrivent au pouvoir. Comment par Part se bâtit celle cité bienveillante, ouvefte à tous, foyer de travail, de lumière qui fait illusion au xvi* siècle sur les dissensions de Tltalie , sur l'invasion de l'étranger; créations pleines de sérénité comme l'idéal qui les inspira, qui surnagent pour l'admiration du genre humain dans la ruine de tout le reste. Si bien qu'à défaut d'un corps de nation, l'Italie eut son unité harmonique dans ses écoles; qu'à défaut d'un peuple , elle eut la libre association ,
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la continuité magnifique de ses grands peintres. Est-ce indifférence ? Non, la nationalité a trouvé un asile^ les forces populaires proscrites partout ailleurs ont pu s'épancher. L'art domine tous les partis , tous les désastres pour représenter vraiment une Italie.
Florence^ la ville la plus agitée des révolutions politiques^ dont le gouvernement fut le plus instable, est au xîve et au xv* siècle la grande École de l'art italien.
Jusqu'à la fin du xiii« siècle, Florence est partagée entre les guelfes et les gibelins. Cette lutte se dénoua dans la vie de Dante ; les guelfes furent livrés par le pape, les gibelins impuissants à rétablir l'empire romain.
Que reste-t-il? un peuple doué d'un immense idéal, possédé d'une ambition que ne justifie pas, dirai-je le nombre de ses citoyens? Qu'importe le nombre, s'ils étaient unis? voyez la Grèce, si petite dans Athènes , dans Sparte, si grande contre l'Asie. Ce qui ne justifie pas l'ambition excessive de cette république , c'est l'absence de cohésion ,
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le partage de ses membres. Peuple chez qui tout est poussé à l'extrême , l'égalité incompatible avec le gouvernement.
Il faut expliquer quelle fut cette égalité, celte démocratie.
Jamais Tltalie n'a songé à l'avenir, à Florence moins qu'ailleurs. Cette république n'a pas cherché des institutions stables, pas davantage un développement régulier et progressif; elle a donné tout à la vie du moment, à l'éducation> à l'ac*- (ion individuelle , chaque homme se faisant le commencement, le centre et le but d'un monde. De là rhéroïsme; il n'y a nulle part des hommes possédés d'une personnalité plus farouche , plus indomptable; de là des individus qui arrêtent le regard de Thistoire : mais d'union, n'en cherchez pas; ils n'ont pas fait les sacrifices que la société exige. C'est le peuple civilisateur par excellence. Ce sont les libérateurs du moyen âge. Aux ténèbres de l'Europe envahie par les barbares , ils ont fait succéder la lumière de la tradition des civilisations antiques. Au matérialisme féodal qui immobilisait l'homme à la terre, ils substituent un principe social supérieur,
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le travail , flls de la volonté, l'art, produit de rintelligence.
Mais quand Florence a vaincu Taristocratie grossière, elle se trouve une société d'aristocrates par le climat, par les origines, par les traditions, qui veut se constituer en démocratie. Aucun d'eux ne se reconnaît de supérieur ; ils se divisent à propos du premier venu; ils sont tous des pre* miers, ces descendants des maîtres de l'empire romain, et ils ne s'unissent que pour la ruine de la patrie présente , la sacrifiant unanimement à la restauration d'un passé impossible, que des efforts individuels ne pourront jamais rétablir. De là une égalité négative, une égalité haineuse ; de là une démocratie ruineuse qui n'enfante que la tyrannie.
Aussi , entre les trois classes qui composent la république , la noblesse , abandonnée par son chef naturel , l'empereur d'Allemagne, vaincue dans la mêlée des villes, obligée de déchirer ses titres, se fait l'alliée de la bourgeoisie contre le peuple. Un vaste système de terreur s'organise contre les petits métiers^ et, à la fin du xiv® siècle, le petit peuple
disparait du gouvernement, chassé^ rais à mort. Luttes entre le peuple gras et le peuple maigre^ qui renaissent partout d'elles-mêmes dans la péninsule, sans pouvoir s'épuiser pendant plusieurs siècles.
Tout le petit peuple de Florence meurt-il ? car, qu'il périsse sur Péchafaud, ou qu'il soit banni, tout ce que frappe la proscription mourra bientôt de misère, repoussé par les communes voisines jalouses de Florence , qui refusent à ses citoyens l'entrée dans une nouvelle cité.
Tout meurt-il? Non : jamais un peuple ne meurt sans protestation; et si dans les écrivains contemporains il n'y a aucune mention sur ces proscrits incessamment rejetés de Florence, si les chroniques ne laissent pas suivre ces exilés sans nom qui languissent et s'éteignent , il faut chercher ailleurs.
J'affirme qu'une partie du petit peuple se réfugie dans les arts, dont l'éducation , dont les tendances sont alors toutes démocratiques.
En effet, la copie passionnée, littérale de Giotto par ses élèves , l'absence de personnalité qu*on remarque après lui jusqu'au xv siècle ,