L AKT ITALIEN AU XV" SIÈCLE
dénotent clairement des hommes du peuple , courbes alors sous une discipline rigoureuse^ qui se dégrossissent par un labeur d'ouvriers , plutôt que d'artistes, avant de conquérir leur originalité si fortement accusée au xv« siècle , et la liberté splendide des maîtres du xvi*.
De plus, si j'en juge par les noms, par les origines de la plupart des artistes qui conlinuenl le mouvement de Giotto, le paire, j'ai la certitude que les arts reçurent ces plébéiens proscrits ; et je m'explique ce grand mouvement de vie s{)irituelle par le dévouement absolu que ces hommes déshérités de tous les droits politiques apportèrent à Tari *.
Dante, s'il fût resté magistrat de Florence, n'aurait pas sans doute écrit la Divine Comédie; mais, exilé, il construisit ce poëme, où se recon-
1 Ce point fondamental pour Part italien sur lequel j'ai insisté en \ 848 au Collège de France, a été confirmé par M. Quinet dans les Révolutions d'Italie, Je ne sache pas d'encouragement plus désiré, plus fort, pour moi, que l'opinion du maître illustre et cher à qui je dois les quatre plus belles années de ma vie, où j'ai pu, dans la chaire qu'il m'avait confiée , poursuivre ces études par-devant un public d'amis connus et inconnus, de (rères français el étrangers.
58 LA démochatie dans l'art.
naissent tous les proscrits; errant de ville en ville, il recueillit leslégendes tragiques de Tltalie entière qui font de son poëme une encyclopédie nationale.
De même, il serait impossible d'expliquer en se tenant seulement dans la bourgeoisie de Florence occupée d'intérêts commerciaux, cette •activité prodigieuse dans la production, cette recherche ardente dans Tétude de la nature. Il faut pour Tart des forces entières ; il faut déjà avoir beaucoup perdu et être menacé de tout perdre pour se donner ainsi à l'idéal.
Les artistes du xv® siècle n'ont tant produit que parce qu'ils retrouvaient dans l'art la nationalité, la vie, ce qui leur manquait en réalité.
Dans l'architecture qui domine et règle alors les autres arts, ils ont Fimage d'une patrie fortement centralisée, d'une harmonie sociale qu'ils chercheraient en vain dans l'État.
Dans la peinture à fresque exécutée sous les yeux de tous, le plébéien, exclu du gouvernement, reprend la participation aux fonctions publiques. C'est lui qui rend visible aux yeux d'une ville entière une légende commune, née du génie même de la patrie.
l'art italien au XVe SIÈCLE. 59
Dans les riches corporations, dans les couvents, dans les monastères qui lui commandent, qui lui payent ses travaux, il ressent la munificence d'un grand État qui récompense chaque citoyen suivant son mérite , sans exclusion de classe.
Dans la collaboration de Télève et du maître, l'artiste atteint la solidarité qui devrait unir chaque citoyen l'un avec Vautre. Dans le concours des artistes entre eux , l'égalité lui est rendue, la libre concurrence entre les citoyens. Enfin, dans le travail qu'il exécute, il jouit de l'indépendance de sa pensée , il se sent à Taise dans son inspiration et il a la conscience d'augmenter, d'accroître le domaine de l'art , tout ea conservant la grande tradition d'où il est sorti légitimement.
De sorte qu'au milieu de Florence divisée, en proie par exemple à la tyrannie du duc d'Athènes, il y a une Florence sereine, une Florence invio^ lable qui de Giotto va jusqu'à Michel-Ange, reliant entre eux par sa tradition tous les grands hommes qui augmentent son patrimoine de gloire.
Rien ne donne tnieux le caractère démocratique de Tart italien au commencement du xv^ siècle.
60 LA DÉMOCRATIE DANS l'aRT.
que les premiers mots de Vasari. Ils ne se trouvent dans aucune traduction, mais seulement dans le texte italien. Mots profonds qui m'ont révélé la renaissance. Vasari parle du moment où les pratiques de l'art byzantin tombent en désuétude : a L'art moderne naît du jour où Ton mit un air de plus grande bonté dans les tètes (piii di bontà). »
Oui^ le sens de ce grand mouvement qui commence, est que Tart devient le refuge de tous les sentiments humains méconnus, violés dans ces guerre^ impies de classes qui arment familles contre familles, qui vont livrer l'Italie aux bandes effrénées des condottieri.
Pour le sentir, regardez attentivement les œuvres des artistes du xv« siècle. Il y a une conscience, une vertu que Ton ne retrouve plus dans la fougue, dans la décision des maîtres du xvi"^. Ces œuvres premières si rares, puisque alors on ne peignait qu'à fresque, ces quelques dessins épars dans nos musées , ce sont les eaux vives de la renaissance.
Si moins occupés de l'agrément et de la largeur du dessin , vous considérez quelle vérité ,