‹ La̕rt italienChapitre 38 sur 58 · LA CONSCIENCE DE L*1TALIB AU XV1« SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA CONSCIENCE DE L*1TALIB AU XV1« SIÈCLE

De retour à Florence, il expose, pour concourir contre Léonard de Vinci, son fameux carton de la Guerre de Pise, œuvre capitale de Técole Florentine qu'étudièrent tous les artistes du xvi« siècle. Cri aux armes , alerte du siècle , mais à en juger par ces soldats robustes, il y a encore espoir.

Rappelé par Jules II, dont l'impétuosité de caractère répond à Taudace de son génie, il conçoit le tombeau de ce pape, la plus colossale entreprise de sculpture quil y ait eu jamais. Il rebâtira entièrement réglise Saint -Pierre, pour y placer ce tombeau. L'entablement portera quatre statues colossales: la vie active, la vie contemplative, saint Paul et Moïse. Deux figures soutiendront le sarcophage, le ciel qui paratt se réjouir de ce que rame de Jules II est en possession de la gloire éternelle, la terre qui pleure la perte du pontife. Ce monument aura quarante statues, sans compter les enfants : entre autres figures, celles de tous les arts que le pape a encouragés. L'extérieur décoré par des termes drapés qui tiennent chacun un captif enchaîné : provinces conc|uises par Jules et réduites sous Tobéissance de TÉglise.

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Huit de ces figures furent ébauchées. Il n'y en eut que trois d'achevées, le Moïse et les Esclaves.

Combien les grandes œuvres de la Renaissance ont été plus grandes lops de leur conception ! Cela est surtout manifeste pour Saint-Pierre, le monument capital du xvi® siècle, comme Santa-Mariadel-Fiore fut celui du xv% et le Campo-Santo du XI v^

Nicolas V eut la première idée de la reconstruction de Saint-Pierre. Si nous jugeons de ce projet par la description qu'en a laissée le biographe de ce pape, Manetti, les constructions du Bramante seraient mesquines en comparaison des plans gigantesques de Bernard Rosellino, Tarchitecte de Nicolas V. L'église Saint-Pierre n'était ellemême qu'un accessoire dans cette merveilleuse édification où le chef de l'Église aurait rassemblé autour de lui ses cardinaux, sa cour, les empereurs, les rois et les princes.

« Nicolas V, dit Vasari, avait songé à élever un palais pontifical qui, par son étendue et sa magnificence, aurait été" le plus merveilleux monument de la chrétienté. Il y aurait rassemblé autour de

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lui^ noiiHseuleiiiiônt le Sacré^UégedescardUiiaux^ maisencore toutes lespersotinesattachéeaàlacour; il aurait pu y recevoir les empereurs, les rçH8> les ducs et les autres princes chrétiens^ q[ui> par leurs affaires bu leur dévotion^ auraient été appelés auprès du Saint-Siège apostolique. Parlerons-nous d'uU aiUpbitfaéâtre pour le couronnement des papes, des jardins^ des loges, des aqueducs^ des fontaines, des chapelles^ des bibliothèques etd^un conclave^ qui auraient concouru à augmenter la pompe de ce majestueux ensemble ? En somme^ cette édification (je M sais Bi je dois lui donner le nom de château^ de palais ou de ville) aurait été la plus superbe chose qui eût été faite depuis la création du monde jusqu'à nos jours. L'Église romaine jurait vu dans un saint monastère^ nouveau paradis terrestre^ au milieu de tous les ministres de Dieu qui habitent la ville de Rome, le souverain pontife, dont la vie céleste et angélique aurait, par ses exemples, ranimé la ferveur du christianisme et converti les cœurs infidèles à la foi du vrai Dieu et de Jésus-Christ. Mais hélas ! la mort de Nicolas Y fit échouer ce projet. Pour tout souvenir, il en reste quelques constructions que Ton reconnaît à deux

clefs croisées sur un champ rouge^ armoiries du pape Nicolas. »

Que devinrent ces projets? Abandonnés sous les Borgia, les plans de Rosellino furent perdus.

Un tel édifice ne pouvait être élevé que par la foi de la chrétienté, comme furent construites les cathédrales de Chartres et de Rouen, par un concours spontané et pieux des fidèles» Il se trouvait tout à fait en disproportion avec Tidée d'un prince temporel que les papes qui succédèrent poursuivirent uniquement. Aussi, chacun d'eux, sll n'abandonne ces plans gigantesques, les réduit à sa taille.

L'ambition effrénée de Jules II donna le change à Michel- Ange. H croit avoir trouvé l'homme de ses grands desseins. Il se méprend magnanimement sur rhumeur bizarre » violente, de ce pape fantasque, il conçoit son tombeau : mais voyez comme les temps sont changés, il en fera le triomphe de la statuaire^ Tédiflce n'est plus qu'un accessoire. Encore, Michel-Ange n'ébaucha-t-il que quelques statufes> tout l'argent passait à la guerre, et ce dernier projet finit misérablement dans des

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tracasseries d'une lésinerie honteuse dont les héritiers de Jules II accablèrent Michel-Ange jusqu'à sa mort.

Forcé par les intrigues du Bramante d'abandonner le tombeau de Jules II, on l'oblige de peindre la chapelle Sixtine. Il ignore la fresque. Il fait venir de Florence les meilleurs peintres pour apprendre leurs procédés en les voyant travailler; mais il est si peu satisfait de leur besogne qu'il s'enferme dans la chapelle sans jamais les recevoir, et il achève les prophètes et les sibylles, broyant lui-même ses couleurs.

Jules n meurt. Michel-Ange quitte Rome les larmes aux yeux. Léon X lui fait perdre dix années de sa vie, de quarante à cinquante, le retenant à Carrare à extraire des marbres.

A sa mort, il revient à Florence, la fortifie contre le nouveau pape. Contraint de fuir par la trahison du gouverneur, il se réconcilie avec Clément VII, qui lui commande les tombeaux des Médicis.

Une nouvelle phase de sa vie commence. Il l'a exprimée par ce sonnet que sa statue de la Nuit adresse au spectateur : « Il m'est doux de dormir, etplusencore d'être demarbre. Lorsque trônent le

criiiie et la honte (vergogna dura), ne pas \oir, ne pas sentir, m'est un bonheur. Ne m'éveille donc pas, oh ! parle bas. »

Michel-Ange, dont le suprême effort a été de réunir les deux extrêmes, la vie active et la vie contemplative quil voulait sculpter au tonibeau de Jules II, se réfugie de plus en plus dans cette vie spirituelle, à mesure que Tautre lui manque.

Clément MI l'appelle à Rome, lui commande le Jugement dernier, la chute des anges réprouvés. Toujours Michel- Ange veut reprendre le tombeau de Jules 11, toujours les caprices des papes, Tinstabilité des événements qui se pressent l'en empêchent. Et lorsqu'il achève le Jugement dernier, il est fatigué, triste, mais il n'est point résigné.

Michel-Ange n'a pas de désespoir. Dans sa longue vie , il voit sombrer patrie, nationalité, l'art lui-même. A mesure que ce qu'il a aimé lui manque, à mesure que ce qu'il a conçu avorte, il s'élève à un plus grand amour, à une plus haute entreprise. Ascension à la vie nouvelle que Dante a si bien marquée dans ses poèmes, et que reproduit toute vie d'homme de génie.

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Quel que soit son assombrissement, quoiqu'il dise dans une de ses lettres : « Si Ton pouvait mourir de chagrin, je n'existerais plus, » Dieu est toujours présent pour hii. Une préoccupation constante, celle du Jugement, empêche chez lui la faiblesse . humaine. Nourri de Dante et d'Orcagna, il résiste avec un dédain superbe aux entraînements de son temps.

Le Jugement dernier estl'ancrede Michel-Ange. Il le maintient dans sa rigidité. Dieu juge : son âme se fixe de plus en plus dans cette pensée comme dans sa sauvegarde. Il Texprime dans un dessin : Thomme, comme le globe entier, est toujours près de tomber, s'il n'est retenu par une main ferme. Tout fléchit pour lui devant cette idée de la conscience. Il en vient jusqu'à vaincre Torgueil , de tradition à Florence, si naturel pour un homme si fier, au milieu de l'abâtardissement de Fart; l'orgueil qui éclate furieux, meurtrier dans les artistes secondaires, le BandinelB, Benvenuto Cellinî.

Les liaisons de Michel- Ange sont pleines de douceur. Il n^eut d^amis que des femmes, surtout Vittoria Colonna> affections divines, qui le rendi-

rent poêle el lui ouvrirent dans Fart ei la philosophie les sphères célestes de Tidéal. Il se plaît avec les petits , avec les simples , avec les inférieurs. Il préfère la causerie naïve de pauvres peintres, de tailleurs de pierre, à Tentretien des plus grands seigneurs.

Rien de plus touchant que son attachenient pour son serviteur Urbino. Un jour , il dit à Urbino, qui le servait depuis longtemps (il l'avait pris en 1530, après le siège de Florence) : «f Si je venais à mourir, que ferais-tu ? — Je serais obligé de servir un autre maître. — Ohf mon pauvre Urbino, je veux t'empêeher d'être malheureux» » Et il lui remit à Tinstant une somme d'argent considérable, -r- Il Taima jusqu'à le soigner luimême pendant sa dernière maladie et le garder la nuit, en dormant habillé sur un siège. A sa mort , il répondit à Vasari , qui lui avait écrit pour le consoler :

« Messer Giorgio, j'écrirai mal, cependant il faut que je vous dise' quelque chose en réponse à votre lettre. Vous savez comment Urbino est mort ; c'a été pour moi une très-grande faveur de Dieu, et un siyct de chagrin bien crueL Je dis cpie ce

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fut une faveur de Dieu , parce que Urbino , après avoir été le soutien de ma vie, m'a appris, nonseulement à mourir sans regrets, mais même à désirer la mort. Je Tai gardé vingt-six ans avec moi, et je l'ai toujours trouvé parfait et Adèle. Je l'avais enrichi, je le regardais comme le bâton et l'appui de ma vieillesse, et il m'échappe, en r:e Ujc laissant que l'espérance de le revoir dans le paradis. J'ai un gage de son bonheur dans la manière dont il est mort. Il ne regrettait pas la vie, il s'affligeait seulement en pensant qu'il me laissait, accablé de maux, au milieu de ce monde trompeur et méchant. Il est vrai que la majeure partie de moi-même Ta déjà suivi , et tout ce qui me reste n'est plus que misères et que peines. »

Michel-Ange vivait, travaillait très-retiré; mais il ne rompit jamais avec le monde. Il sut reconnaître et conserver Tamitié des grands, des cardinnux et des savants de son temps. Il les traitait en grand seigneur, en noble descendant des Canossa. Pour les moindres services qu'il en recevait, il leur donnait ses dessins sans prix, répandus aujourd,'hui dans les collections de l'Europe (la Chute de Phaéton, le Prométhée, le Ganymède, etc.) .

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Tout riiomnie, chez Micliel Aiigo, reste intact. Les obstacles ont été son éducation. Bramante peut bien réussir à ce qu'il abandonne le tombeau de Jules 11^ il acquiert le maniement de la peinture à fresque, qui ya si bien à la fierlé de son génie. 11 peint les prophètes de la chapelle Sixtine , et le Jugement dernier. — Et lorsqu'à soixante-quinze ans il achève dans la chapelle Pauline la Conversion de saint Paul, le Cruciiiement de saint Pierre^ et que dans un accès (le découragement si naturel après de telles fatigues, il disait à Yasari : « La peinture et surtout la fresque ne convient pas aux vieillards, » il se voue à Tachèvement de Saint-Pierre. Pendant les quatorzelans qui lui restent à vivre, il dirige gratuitement (il ne voulut pas recevoir d'appointements) la construction du dôme.

Ainsi Michel-Ange , dont la vie fut une série d'épreuves, malgré Tatteinte de l'âge ne se diminue pas; il reste tourmenté de ses grandes idées. 11 s'achemine intrépidement à monter toujours. Si l'avenir lui semble fermé, si, dans une de ses lettres, il dit ce mot douloureux : a 11 ne me reste plus que le courage de mourir, » il a employé

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sa vie à élargir la tradition du genre humain. Appelant à lui les prophètes, il les commente avec le souffle des révolutions qui bouleversent l'Italie au xvie siècle.

Sa religion qui augmente avec les années n'a rien d'étroit. Dans son projet de restauration du Capitole , il met la statue de Jupiter au milieu de la place.

Il s^exprime comme Luther sur les moines. Sébastiano de Venise, le quittant pour aller peindre un moine dans la chapelle d'une église , il lui dit qu'il gâterait la chapelle. — a Les moines, ajouta-t-il pour s* expliquer, ont corrompu le monde qui est bien grand, il ne serait donc pas étonnant qu'ils gâtassent une si petite chapelle. »

Il n'y a pas que les projets de son âme héroïque qui avortèrent successivement. 11 a pu suivre dans sa longue vie la décadence des pouvoirs les plus sacrés. Après Jules II, le seul pape qui pouvait le comprendre, et que Michel-Ange aima toujours, il subit l'indifférence épicurienne de Léon X, l'inconséquence immorale de Clémeckl Vil, qui se faisait écrire des délations par le

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Bandinelli, Tincapacité de Paul llï, l'hypocrisie politique de Paul IV.

Au reste, une anecdote caractérise les temps qui précèdent la mort de Michel-Ange. On lui apprit que Paul IV voulait lui faire corriger son Jugement dernier, parce que ses figures montraient toutes sortes de nudités inconvenantes. c< Dites au pape, répondit Michel-Ange , qu'il ne s'inquiète point de cette misère, mais un peu plus de réformer les hommes , ce qui est beaucoup moins facile que de corriger des peintures. »

Michel-Ange ne pouvait, après une si triste expérience , espérer que le monde se changerait de lui-même. Venant après Savonarole qui vainement avait prêché la pénitence , il représente la vengeance de la justice divine , il exprime le vertige, le tourbillonnement du châtiment universel.

Comme dans une de ses fresques, saint Paul, jeté à terre à l'apparition du Dieu vengeur, semble se garder de cette lumière terrible qu'il réfléchit déjà au dedans, Michel-Ange dans la retraite recueille de tous les désastres une pensée austère. 11 la poursuit d'œuvre en œuvre, lui retensoît sa violence , jusqu'à ce qu'il l'amène à gon

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accomplissement. 11 jette dans les airs le dôme de Saint-Pierre, comme pour clore sa vie, et qui sait, les temps chrétiens, peut-être, en achevant, par Teffort d'un seul homme, l'église que n'a pu élever la foi de la chrétienté.

11 ne faut pas juger Saint-Pierre par ce qu'on en voit aujourd'hui, mais consulter les gravures du temps. Les bas-reliefs en sluc , surchargés de dorures, datent du xvii« siècle. Tout ce faste de mauvais goût est du Bernin et non de Michel- Ange. Son architecture est simple, affranchie d'ornements, mais essentiellement moderne. 11 reste novateur dans une époque de copistes et d'imitateurs.

Mais il y a quelque chose de plus sublime encore que Saint-Pierre dans la vie de Michel-Ange : il garda toujours le respect de l'art. En cela, il eut seul vraiment conscience de Tllalie au XVI* siècle.

Loin de maudire son art parce qu'il a été rebelle à exprimer sa pensée, loin de le renier parce que pour les artistes qui l'entouraient, de vie, de mœurs, dinvention facile, il est un instrument de perdition, Michel-Ange disciple de

Savonarole , répond à Savonarole. 11 écrit dans un de ses sonnets ces vers qui maintiennent le droit de Tltalie au xvi* siècle. « L'effet ici l'emporte sur la cause^ et Tart triomphe de la nature même. Je le sais^ moi pour qui la sculpture ne cesse d'être une amie fidèle, tandis que le temps chaque jour trompe mes espérances. »

Il réhabilite Fart italien au moment où l'art succombe , lorsqu'il le prédit lui-même : a Ma science n'enfantera que des maîtres ignorants. » Au lieu de le condamner, il le remet entre les mains de Dieu :

... Mi fa data la bellezza ;

Ascender senza grazia è pensier vano.

Il sait ce qu'il a gagné avec Tart. C'est moins le marbre que son âme qu'il a fait jaillir du bloc. Dans la médaille qui reste de lui à soixante-dixhuit ans^ sa tête tailladée comme sa sculpture, accuse les assauts et les victoires de ce rude forgeron.

Comment garda-t-il sa foi? en Tentretenant toujours. Michel-Ange que sa vie sobre rendait très-actif, se levait souvent la nuit pour travailler.

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Il se nictlail alors sur la tête un casque en carton qui renfermait une chandelle. 11 était ainsi parfaitement, éclairé et avait la liberté do ses mains. Souvent même , fatigué de travail , il se couchait habillé pour s'élancer à Tœuvre aussitôt éveillé. Par cette recherche passionnée, incessante, il atteignait intérieurement beaucoup plus que ses œuvres, qui toutes pourtant respirent ce sursùm corda.

Dans ses dernières années, abreuvé d'amertume, en butte aux calomnies, aux vexations de tout genre dont on l'accablait pour le dégoûter de l'édification de Saint-Pierre, il prenait un bloc, pour s'amuser et passer le temps, disait-il, Texercice du maillet rentre tenant en santé.

Un contemporain qui Ta vu travailler, Blaisede Vigenèlre, Irappbrte que Michel- Ange, âgé de soixante^dix ans, armé d'un lourd marteau, attaquait furieusement le tnarbre, et eil faisait sauter plus d'éclats en un clin d'œil, qtie trois sdulpteurs jeunes et vigoureux en une heure. Lorsque tout lui manquait, il lui restait le travail, et parce qu'il eut tm refuge , son caractère, son art s'éleva jusqu'à la mort , et il parvint à un âge

aussi avancé. 11 mourut à quatre-vingt-dix ans.

Michel-Ange était d'une complexion saine et vigoureuse, d'un tempérament sec et peryeux. Il était si sain^ que vingt-deux jours après sa mort on ouvrit son cercu^eil , et on le trouva daos un état de conservation telle qu'on eût pu croire (ju'il venait de mourir.

Sa mort fut douce } il dicta ce testament bien digne de cette âme antique : c< Je laisse monànieà Pieuj mon corps à la terre, mes biens à mes plus proches parents. »

On lui fit des obsèques magnifiques à Florence} ; son buste fut placé dan^Sa^ta-Mariadel Fiore, près des citoyens qui avaient illustré la patrie, mais sa véritable oraison funèbre est danè ces simples paroles que Vosari tira do son cœur : .« Pour moi^ dit-il en finissant la vie de Mîchel-Ange, je remercierai toujours le ciel tie m'avoir fait naître du temps du Buonarrt)ti , et de me Tâvoir donné pour maître et pour ami. »

L'éternelle comparaison dtî Michel-Ange et de Raphaël me servira à caractériser plus forlemenl ce grand homme.

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Raphaël accomplit, sans fatigue, sans effort, le beau rêve des hommes qui précédèrent. Il semble avoir vécu dans une sphère supérieure à ce monde où Ton réfléchit la vie de la terre, dans une lumière sereine.

Michel- Ange^ au contraire^ résume les fatigues, les efforts des artistes antérieurs , et, par des études nouvelles y originales, de Tanatomie humaine, il met les ressources de la science florentine à peindre le bouleversement d^un monde par le souffle de Dieu. Tant de malheurs n^accablent pas Tltalie sans une impulsion providentielle I II commente les prophètes , les sibylles , les âmes agitées et ce qu^elles expriment des révolutions humaines , non-seulement lui explique les événements de son temps, mais lui sert à rendre les agitations de Tâme moderne qu'il sent en lui. Dans cette inspiration de vertige sublime, il agite , il remue, il entasse les corps comme jamais homme ne Fa osé. Il excelle à rendre les coups de foudre inexplicables de la Providence, soit en balayant des troupeaux d'hommes par la tempête de l'esprit, soit en précipitant les chevaux de Phaéton dans un désordre où

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parla la colère du dieu, soit en exprimant, par la confusion et la déroute des compagnons de saint Paul, la conversion de l'Italie par le malheur.

Mais ce qui domine rœu\re de Michel-Ange, c'est le Jugement dernier. Ce sujet ne lui fut pa? commandé; il en avait fait plusieurs esquisses avant de le proposer au pape. Préoccupé de plus en plus de l'idée du dernier jour, sa composition a la solennité d'une impression aussi profonde, aussi constante.

En effet, plus de quarante ans avant qu'il ne peignit sa fresque, un homme avait, à Florence, convoqué le peuple sous la voûte de Santa-Maria del Fiore, et, dans un discours entrecoupé par les sanglols de la foule, il annonce, au milieu des fêles de la Renaissance, les calamités de Tin vasion . Savonarole, sans se laisser éblouir par les splendeurs dont rilalie est si fière, ne parle que de ruine, de flagellation, d'anéantissement. Il fait intervenir l'Église triomphante , Dieu lui-même, pour châtier l'Ilalie, qu'il a appelée en vain à la pénitence.

Michel- Ange, disciple de Savonarole, qui, sur la lin de sa vie , passait des journées h lire ses

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sermons, reprend son inspiration ^ et à ce siècle de délices^ il fait apparaître le quantus tremor du Juge vengeur. 11 continue la donnée du prophète, il Tuniversalise. Plus d'allusion à la seule Italie, elle est envahie; à la papauté^ elle a reçu son châtiment dans le sac de Rome. Michel-Ange fait de Saint-Pierre plus que le temple de la catholicité, Téglise de Dieu ; la chapelle Sixtine, où le pape officie, devient, par lui, la scène du Jugement dernier. Il y convoque, non un peuple à convertir, mais les esprits des prophètes et des sihylles qui ont prédit ce jour où Dieu juge Tini- (|uité. Michel-Ange poursuivant, sans se déconcerter, cette idée dans sa progression logique, le fait arriver, ce jour sans lendemain, sans rémission. 11 l'accomplit, pour qu'il dure toujours, non plus seulement dans sa menace, mais dans sa réalité présente, visible, irréparable, que tous, devant sa fresque, se sentent jugés.

Il fut le premier des artistes qui s'inspira de la Bible, en dehors de la tradition de TÉglise. Il a de la Réformation la physionomie militante; mais . il l'excède , car 11 ne s'en tient pas aux textes sacres. «Aux poètes, aux philosophes, aux historiens

de tous les temps, à ces fouilleurs fantasques de notions sans nom et familières à son époque , à tous ces chercheurs de traditions occultes, de fables étranges, il emprunte des allusions saisissantes, des combinaisQns profondes ou pathétiques, actions, costumes, masques, attributs, emblèmes, où apparaissent mille intentions diverses et où un monde reste encore à découvrir \ «

Personne n'eut une curiosité plus audacieuse, mais aussi une âme plus saine. 11 n'est point accablé de ses puissants efforts. L'esprit resta toujours cheï lui au-dessus de la science. Comme il jugea les révolutions de la Providence bien autrement vastes et profondes que ce qu'il voyait des événements de Tltalie, le monde des esprits où il entre de plus en plus lui explique et lui justifie ce qu'il n'a pu faire^ ce que son temps n'a pu éviter.

l'admire qu'il ne soit dominé par aucune de ses études, qu'il ne soit jamais oppressé f>ar les masses qu'il a soulevées, par les phalanges d'archanges qu'il entassa dans ses fresques. Ce génie d'effort,

i Jeanron, «ii«gseqUir« ^ifur Andréa 4el Saina.

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cet âpre] lutteur, n'a plus besoin d'effort pour que sa production continue. Quand tout ce qu'il a voulu lui fait défaut, son âme lui reste, agrandie, travaillée pour un art supérieur. L'homme pratique, le ferme citoyen s'est affranchi de la fortune de la patrie comme du regret de tant d'œuvres commencées, et cela sans se diminuer, sans renier Tart et la patrie comme le feraient des artistes qui n'auraient pas sa grandeur morale, parce qu'au delà de toutes les déceptions possibles, il les sentait impérissables en lui. Jamais il ne voulut quitter le sol de Tltalie. Il garda la i)ensée de Florence. Il n'y eut que Tédiflcation de Saint-Pierre qui put l'empêcher d'y aller mourir.

Que reste-t-il de Michel- Ange? Son œuvre, pain de vie, de force, pour ceux qui seront dignes d'y retrouver son âme. Dans les plus mauvais jours, il faut lire sa vie par Vasari, ou regarder ses compositions gravées, alors on comprend combien il fut peintre, sculpteur, architecte sublime sur lui-même. Il fut si sincère que par lui vous vous sentirez vous-même surmontant la fortune par l'énergie que donne la vertu.

Combien la philosophie fut une chose de foi au xvi« siècle, il le prouve, et ce n'est pas, suivant moi, un de ses moindres titres à notre respect que d'avoir si bien consacré le travail de Tbomme au milieu de Técroulement d'une société. Hétno en se détachant de la terre, sa raison resta inflexible. Il garda le respect de Tart, c'est-à-dire le droit et le cœur même de l'Italie inviolable à toute conquête, survivant à tout désastre. L'exagération qu'on reproche à Michel-Ange est son titre de gloire. Il ne voulut pas transiger, il n'accepta point la décadence et plaça l'idéal non plus dans un âge fini, dans une civilisation accomplie comme la Grèce et Rome , ou les premiers temps du christianisme , mais dans le monde toujours à venir des prophètes. Il ne ee résigna pas malgré le travail le plus prodigieux qu'un homme ait jamais entrepris, et lorsqu'il mourut, il s'était envolé sur les ailes de l'esprit. Il avait fondé la philosophie de l'histoire.

Que les œuvres d'art sont peu instructives quand on les isole de l'histoire et de l'âme de l'artiste ! Pauvre critique qui se tient dans l'admiration d'un raccourci ! Dieu n'a pas donné à cet

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homme l'héroïsme pour varier seulement la pose des corps, mais pour exprimer^ par ces efforts visibles^ les luttes de la conscience humaine aux prises avec la fatalité des circonstances. Justement parce que les élèves de Michel-Ange s'en tinrent à Timitation matérielle^ ils eurent cette sécheresse, celte dureté, cette monotonie dans Texagération. Ils ne purent soupçonner que ces créations gigantesques avaient été remuées par un esprit plus sublime encore. Us ne s'aperçurent pas qu'il avait excédé les limites de Tart, outre-passant par la passion Taccentuation de la figure humaine, dans ce suprême appel à une nation déchue. En effet, on voit clairement , d'après ses premiers ouvrages, que Michel-Ange commença par l'étude la plus attentive , la plus exacte de la nature. Si depuis il exagéra autant les muscles, c'est que, préoccupé de plus en plus de Tanatomie dans son effort sublime d'atteindre à sa pensée, il vit la nature sous un aspect plus passionné et plus fort*

Vn si grand homme que Miclicl-Ange semble n'avoir produit son œuvre dans ces aris visibles que pour faire appela la postérité, à défaut des

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contemporains qui Tentendirent si peu. Hais c'est moins les formes, résultat inséparable, inimitable de rindividualité de cet artiste, que l'éclair de génie qui rayonne de ces œuvres et qui, frappant celui qui regarde, lui révélerait le secret non de copier, mais de créer et de trouver dans les douleurs privées, comme dans les malheurs publics, une conception toujours plus virile de Dieu dans les choses de Tliomme.

Quel rapporl une telle figure peut-elle avoir avec notre temps ? car à cette considération aboutit chacune de ces études*

Que ferait Michel-Ange s'il vivait aujourd'hui? 11 reprendrait encore les prophètes et les sibylles; non plus la vieille sibylle de Perse, dont les yeux affaiblis ne peuvent plus lire, non plus Jérémie enseveli dans sa douleur, mais au lieu de Tassombrissement qui croit dans ses compositions avec rage, avec le siôtîle , il montrerait toutes les douleurs, toutes les souffrances, toutes les intentions ^ toutes les énergies mûrissant leur fruil> recevant leur accomplissement dans Tavenir.

Ce pèlerin de la chapelle Sixline> si vieux > si

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courbé qu'il ne peut plus marcher^ il arriverait à nous allègre du fond des âges, pour nous donner la bonne nouvelle que les travaux antérieurs ne sont ni yains ni stériles^ que les grands esprits de tous les temps ont trouvé les mêmes vérités sous des faces diverses, quMls ont pressenti^ préparé le travail qui se fait aujourd'hui dans le monde. Il noils déclarerait le vœu de ces grands cœurs : Il ne suffit pas que quelques-uns soient en possession de la vérité^ il faut qu'elle perce les nuages, qu'elle quitte les allusions, les apologues, que par un art plus lumineux elle pénètre davantage les foules déshéritées.

Il nous montrerait ces travailleurs solitaires du passé, revenant, dans leurs fils plus libres, aux sources où ils s'abreuvèrent : patrie, travail, dévouement, sacrifice, certitude de la justice divine. Et sans être moins sublime, puisqu'il s'agirait des prophéties du genre humain, des axiomes de la tradition universelle comme assises de l'humanité nouvelle, il annoncerait rère de réparation qu'attendent dans leurs descendants tant de générations exclues de la vie spirituelle.

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