‹ La̕rt italienChapitre 39 sur 58 · LA KÉGÉNÊRATION DE L'ART · texte numérisé non relu

LA KÉGÉNÊRATION DE L'ART

Mieux assis sur les origines qu'aucune des principautés qui s'élèvent, plus vaste dans son christianisme philosophique que la tradition catholique, Michel-Ange garde la caractère de l'ancienne école florentine, il spiritualise plus qu'il ne centralise. L'idée devient chez lui si sublime que la couleur expire. Ce n'est point conception incomplète de l'art : dans une réalité si décevante, il se dévoua uniquement à Tidée.

Comment Michel-Ange qui recommençait tant de fois la même tête avant d'exprimer sa pensée, aurait-il pu avoir ces bonheurs du coloriste qui

224 LA RÉGÉNÉRATION DE i/aRT.

Irouve la couleur sans la chercher, dont les Ions n'ont jamais plus de vivacité que lorsqu'il peint au souffle du moment?

La couleur est un don de la nature, mais à la condition d'y toujours revenir. Les grands coloristes ont surtout aimé la nature, sans être dominés par la tradition ni par la science. Léonard qui réunissait à un si haut degré les facultés d'instinct et de réflexion est allé aussi loin dans la couleur que le pouvait un homme si harmonique. Mais combien aussi il aimait la nature ! il quitta Florence pour passer dix années de sa vie dans ce pays barbare , jeune et plein de ferveur, de rÉtat de Milan. S'il n'eût été malheureux dans ses essais chimiques, cherchant toute sa vie de nouvelles huiles, de nouveaux vernis ; si ses tableaux n'eussent poussé au noir par les oppositions trop fortes de la lumière et de l'ombre qu'il employait pour donner plus de ressort à sa peinture, on apprécierait mieux pourquoi il fut le maître le plus étudié des coloristes. Il sonda si passionnément les mystères du clair-obscur qu'il fut le grand initiateur des artistes vénitiens et lombards.

Pourtant il avait trop de subtilité, trop d'exigences dans l'esprit pour être un coloriste.

Léon X, dit-on, commanda un tableau à Léonard qui aussitôt se mit à distiller des huiles et des plantes pour composer un nouveau vernis. Le pape s'écria : a Hélas! cet homme ne fera jamais rien, puisqu'il pense à la fin de son ouvrage avant de ravoir commencé. »

On n'est jamais coloriste par système. Rien n'est plus vrai que l'adage vulgaire : On naît coloriste.

La couleur est Texpansion spontanée d'une âme qui presque toujours s'ignore. C'est la chaleur latente de Thomme; elle dure toujours dans les paroles de Torateur, dans les vers du poëte, dans la toile du peintre, dans le marbre du statuaire qui reçurent ce rayonnement direct de rame.

A Florence moins qu'ailleurs on pouvait naître coloriste.

Les principes de l'école florentine se marquent dans la fresque, méthode sévère, pratique invariable où TefTet grandiose ne vient que du dessin, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus abstrait dans

226 LA RÉGÉNÉRATION DE l'aRT.

l'art. L'étude assidue de l'antique y ajoute je ne sais quoi d'imposant, mais d'exclusif comme une civilisation éteinte. Le fond du caractère florentin est de chercher dans la nature, non la vie, mais l'idée. Les données d'un tel art sont très-éiroites, très-restreintes : il s'agit d'exprimer l'homme par des lignes, tant le génie de ce peuple est profondén^ent mathématique, architectural et critique. Un tableau de Domenico (îhirlandaio, le maître de Michel-Ange et d'Andréa del Sarto, représente mieux que je ne saurais dire le pur génie de Florence, sobre, élevé j, clair et abstrait; c'est une Visitation au Musée du Louvre. Dans les deux femmes du fond qui sont on adoration, vous voyez l'imitation non dissimulée des statues antiques. Sainte Anne accuse l'étude un peu rigide de la nature. La Vierge a l'ingénuité à la fois naïve et réfléchie de l'artiste, dont Tâme subtile était si propre à saisir ces nuances fugitives de l'esprit. Mais comme la nature est toute de contraste, qu'aucun syslèrpp ne peut l'expliquer, — ce qui domine dans ce tableau, ce n'est ni l'antique ni la nature, c'est Florence même qui se marque dans les draperie^, dans ce costume local.

Jamais ce fier pays ne put s'abdiquer dans le costume. Depuis Giotlo jusqu'à Andréa del Sarto ils conservent ce signe avant tout national. N'y cherchez pas le costume idéal qui fut propre à Raphaël. Michel-Ange lui-même si détaché et par son grand esprit philosophique, et par son séjour à Rome, revêt ses prophètes et ses sibylles à la manière de Florence. L'histoire du costume est bien importante à faire. Elle servirait à trouver chez l'artiste juste le degré de sa préoccupation du sentiment national.

11 n'y a en vérité qu'une école en Italie, Florence : c'est une doctrine. La première académie, celle de Giotto s'y établit dès le xiv* siècle et dans des temps moins heureux, au milieu du xvi% elle devient la nécropole d'un art qui n'est plus que préceptes. Quand l'Italie ne cherche plus l'idéal , elle en disserte^ Son affaire n'est pas la vie, mais l'interprétation de la vie. De là cette passion des choses mortes qui faisait écrire à Michel-Ange ces paroles profondémeht nationales : « Pensate d'amre a essere piii glorioso a risuscitare morli, ehe a f are figure chepaino vive. Croypz qu'il y a pins de gloire à ranimer les morts,

228 LA RiGÉNÉRATION DE l'aRT.

qn'à faire des figures qui semblent vivantes. » Voulez-vous savoir ce qu'est Florence? un Florentin du xvr siècle va vous le dire.

A Florence on est rudement éperonné par trois choses. Lii première est la critique qui repousse impiloyablementla médiocrité^ et n'accepte qite le beau et le bon^ sans aucun égard pour les pei^sonnes. La seconde est la nécessité d'être industrieux lorsqu'on veut y vivre, ce qui signifie qu'il faut se tenir continuellement en haleine, être adroit et expéditif, et surtout avoir la science du gain, le territoire de Florence n'ofiflrant point les ressources larges et abondantes que Ton trouve ailleurs à bon marché. Enfin, la troisième chose non moins puissante que les autres est une soif de gloire inextinguible qu'engendre l'air du pays. Non-seulement on ne veut pas rester en arrière, mais encore on se refuse à marcher sur la même ligne que les autres, et l'ambition devient si forte que, si l'on n'est pas doué d'une douceur et d'une sagesse surhumaine, on en vient à maudire ses propres maîtres, et à payer leurs bienfaits par l'ingratitude. Et puis, quand on a appris tout ce qu'on peut apprendre, pour peu que Ton ne con-

MICHEL-ANGE ET SEBâSTIANO DEL PIOMBO. 2^9

sente pas à vivre au jour le jour comme les animaux, et que l'on désire devenir riche, il faut s'éloigner, aller exploiter au loin son talent et la réputation de cette ville, car Florence en agit avec ses artistes, comme le temps avec les choses qu'il fait et qu'il use ensuite peu à peu. »

Ce ne fut point seulement Florence, c'était Athènes, c'est Paris, tous les grands centres dévie qui n'engendrent jamais, mais qui dévorent. On ne naît point coloriste à Paris, on Test, on y vient prodiguer la couleur, car là seulement jaillit Tétincelle qui enflamme, qui brûle les natures instinctives.

Michel-Ange échappe à la tyrannie de Florence, aux intrigues, à Tenvie, à l'usure de la vie d'artiste. Mais par son progrès moral il dépasse les données de l'art qui est la réalisation de la nature dans l'ensemble où Dieu l'a créée. De plus en plus austère, il regarde moins en dehors qu'en luimême. A mesure qu'il se passionne davantage pour l'anatomie, il néglige les apparences de la nature vivante comme passagères et trop peu durables. Et cependant il comprenait combien il avait besoin des hommes d'instinct. Ses relations

280 U RiGÉNÉRÀTION DE l'aRT.

avec de pauvres peintres qui travaillaient pour la campagne^ avec de simples tailleurs de pierre, le prouvent.

11 sentit la lacune de Técole florentine^ ce grand esprit si ferme contre tout entraînement. U apprécia Timportance de la couleur, comme le témoigne sa collaboration avec le vénitien Sebastiano del Piombo.

Sebastiano avait reçu très-jeune , à Venise^ les leçons du vieux Jean Bellin; mais sa nature abondante se révèle quand il voit les peintur res du Giorgion. !1 se reconnaît si bi(3n dans cette ample couleur, dans cette touche suave et plantureuse^ que plusieurs de ses tableaux furent attribués à ce maître.

A diirsept ans^ à Tâge où toute influence est décisive, Agestino Cbigi^ riche marchand siennois, ayant ôntenc|u parler de ses talents de peintre et de musieiep^ Tattire à Rome. Dans son palais, il le fait peindre à côté de la Galatée de Raphaël. Sebastiano, dai|^ la ferveur de la jeunesse, se sent capable de réunir Raphaël et Michel-Ange. Il se décide pour ce dernier, qui lui donne ses cartons et lui trace sur la muraille une de ses

DigitizefI

MICHEL-ANGE ET ^SEBASTIANO DSL PiOMBO. 2B4

plus admirables compositions , la Flagellation du Christ, qi|e Sebastiano devait peindre.

Quelle association que celle de ces deuK^ gommes, de ce dessinateur et de ce coloriste I II ne faqt ppint l'expliquer seulement par la jaloiisieque Michel-Ange avait de Raphaël , mais par le besoin que sentait ce grand homme de fonder dans Tart un refuge pour la nationalité que tout concourait à dissoudre. Ce rêve d'une Italie idéale, coiT)plèt§ dans s^s dons spirituels^ que le barbare ne pourrait eny^hjir, qui, éternellement supérieure aux révolutions de la terre, les dominerait par sas œuvres, devait tenter r&me héroïque de Mi^bel-Auge,

Cett^ association eut son apogée lors de l'expo* sitiqn de la Transfiguration de Raphaël dans la sall^ du consistoire. Sebastiano osa (mais qui n'aurait osé avec les cartons de Michel- Ange 9) exposer e^ cou^urrence la Résurrection de Lazare. A la composition grandiose, au fier dessin du Floreutin, gebastiano apportait Tampleiir, la fiiplidité de la peinture vépitiepue. il fut si relevé par cette collaboration , que pour eonserver réclat de ses couleurs, et les préserver de

â3â LA RÉGÉNÉRATION DE l'aRT«

toute altération lorsiiu'il peignait sur muraille, il inventa la manière de peindre à Thuile sur la pierre, puis d'empêcher que la peinture ne poussât au noir. En lui Venise était créatrice dans la couleur, comme la tradition de Florence atteignait sa sublimité dans les compositions de HicheU Ange.

Comment cette association finit-elle ?

Michel- Ange et Sebastiano del Piombo se séparèrent, et dans ce fait apparaît moins la différence profonde des deux écoles, que la dissolution des mœurs et des caractères.

Sebastiano devenu riche (il avait obtenu Toffice des Plombs qui lui rapportait des revenus considérables), se livre à la musique qu'il aime passionnément comme tous les Vénitiens, pu bien il s'occupe de poésie et compose des tercets en style badin qu'il adresse au Berni. 11 mène joyeuse vie, oublie la peinture, répétant souvent qu'il vaut mieux vivre tranquille que se tourmenter et se fatiguer dans l'espérance de perpétuer son nom après sa mort, puisqu'à un de compte le temps doit tout détruire.

Les vins les plus exquis, les mets les plus déli-

MICBEL-ANGB ET SEBASTIANO DEL PIOMBO. 233

cals couvrent sa table où se réunissent des beaux esprits du temps. Quelqu'un lui dit qu'il devait avoir honte de ne plus travailler, il répond : « Pourquoi travaillerais-Je? J'ai le moyen de ne rien faire; d'ailleurs il existe maintenant des peintres qui terminent en deux mois des travaux qui me demanderaient deux ans ; bientôt il n'y aura plus rien à peindre, et si les artistes d'aujourd'hui travaillent tant, il faut bien , pour qu'ils aient quelque occupalion, que les autres se reposent. » Michel-Ange qui n'eut jamais de relâche s'indigne. Il éclate, lorsqu'il apprend que, sans Ten prévenir, Sebastiano a recouvert d'un enduit la muraille de la chapelle Sixtine où il doit peindre le Jugement dernier, et s'emporte jusqu'à dire que la peinture à l'huile n'est qu'un art de femme, bon seulement pour des paresseux ou des lâches tels que Sebastiano. 11 fait recrépir le mur, sans jamais oublier l'injure qu'il croyait en avoir reçue. Le génie austère de Florence se réclame de la fresque, et rompt avec cette merveilleuse nature, nonchalante quand elle peut jouir, qui se dépense en fêtes, en orgies.

Page 1