LE CORRÉGE
Ce que ne peut Michel-Ange en pleine conscience, ce qu'il tente en vain par la collaboration de Sebastiano del Piombo^ ce secret de la régénération de l'art où furent impuissantes les écoles de Florence et de Rome, un contemporain obscur le trouve, sans le savoir, dans son excellence de bonté naïve.
Cet homme, pauvre, ignoré de Michel Ange, de
1 Cette étude sur le Corrége forme le § xcTiti de la Foi nouvelle cherchée dans l'Art, Elle dut être abrégée dans cp livre, n'étant donnée que comme exemple de légendes populaires. Je la reproduis complète.
LIE CORBÉGB. âg5
Raphaël, vit imx)nnu à la camp^gqe;^ dans un coin de ]^ Lombardie , abrité par réleignement des routes 1 au u^Uieu ^eg marches que traversent , à chaque invasion, les armées étrangères. A Corregr gip , dans un bourg , près de Parm^ , travaille Antonio Allegri; qui s'appela le Corrége , du lieu d'où il était né.
Uniquement occupé de la subsistance de sa famille très-nombreuse, il exerçait son art, aux dépens de sa santé, au milieu de fatigue^ conti*^ nuelles. Sa bonté le faisait agir ainsi, dit Yasari , car il s'affectait outre mesure des maux de ceux qui Tentouraieut. Très-timide, très-mélancolique, il se rendait esclave de ses travaux; il ne croyait jamais avoir atteint la perfection qu'il désirait daus Tari et qu'il voyait dans la nature.
Cet homme simple, en avait une perception si pénétrant^, qu'il fit sentir dans la lumière ce que persoune n'exprima comme luj.
Un grand naturaliste, M. ^e Huuiboldt, a dit ce mot profond : « 11 n'y a que les âme^ passionnées et eontemptetîves qui s^cheut interpréter Ja nar ture.p Qui dm combien le C^iToge fiimait leg bois, la campagne , les j^ccid^nts variéi ^§ la lumière ,
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lui qui les a peints avec cette abondance, ce charme, ce souffle? Dans ses tableaux, tout respire, tout vit, tout aihne ; c'est la nature vue dans une ardente étreinte.
Il s'ignorait lui-même , comme les grands cœurs dont Tabnégation est en proportion de leur intelligence.
Qui l'aurait instruit de son génie? Il menait une vie retirée, laborieuse, n'ayant, que nous sachions, d'autre amitié que celle d'un médecin de Parme, Francesco Grillenzoni, dont il nous a laissé un admirable portrait, et pour lequel il fit le tableau du Mariage de sainte Catherine, voulant sans doute le remercier des leçons d'anatomie qu'il lui avait données.
Le Corrége fut si peu connu, si peu célèbre de son vivant, qu'il n'éprouva que du dégoût des travaux dont on le chargea à Parme. Il ne put même achever la tribune de la cathédrale, à cause des exigences des moines qui l'occupaient.
Ces moines étaient si ignorants, qu'ils firent continuer ce travail par un peintre obscur. Mais, celui-ci, dans une lettre qui a été conservée, semble avoir pris mieux ses précautions que le
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Corrége. « Je ne veux pas, dit-il, être à la discrétion de tant de cervelles. Vous savez bien ce qui a élé dit au Corrége, dans la cathédrale.» Allusion au mot d'un marguillier examinant les dessins que le. Corrége présentait : « Est-ce un plat de grenouilles que vous voulez peindre? »
Il est curieux de comparer le'prix que retirait le Corrége de ses ouvrages à celui dont on payait ceux de ses illustres contemporains. Le Corrége recevait, pour le gigantesque travail de la coupole de Parme, le prix qu'on donnait à Raphaël pour une seule figure de ses stances. Il donnait son tableau du Christ au jardin des Oliviers, un des plus merveilleux par Teffet de nuit, en payement d'une dette de quatre écus. On le voit, par des quittances retrouvées dans la cathédrale, recevoir des moines des payements en denrées indispensables, un peu d'argent, quelques sacs de blé et quelques charges de bois ^ .
C'est là tout ce qu'ont appris sur le Corrége la tradition orale et des recherches minutieuses dans les archives de Parme. Ses contemporains ne
i Leclanché , commentaire sur le Corrége.
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ilous olit presque rien transttii^ sur liii; mais son histoire s'éclaire pat mille destinées laborieuses 5 dbscures, pleines d'œuvres et dfe sacrifices icomtne fut là sienne. Oh tie la comprend que par le t^pebi déS hôitimes dlnsUtict.
Il mit, côttittife tant d'aUtrcs, la sérénité de son ftme datië ses tableaux ^ et dut la hiisèi-e dans sa tie. Il fut traité duremeiit, comme Galilée, comme Christophe Colomb, comme le Camoëns. Il fut peut-être plus malheureux qu'eux, car il fut plus sensible qti'hominé àti monde. Mais il eut, en Compensation , lé bonheur le pliîs grand que je puisse cdncetoir, celiii de polivoii* exprimer tout ce qu'il Voyait, el il ne voyait qu'éii aimant. Seule técompetise que nous Voulions offrit* aux artistes de Tavenir, de voir ce que personne n'a tu> et le faire voir au genre humairi.
yimpfessiod qu'on éprouve deVânt lés tableaux du Gorrége est de partager celle c|U11 à eue et qu'il voulut exprimer. Vasari, Imbti des doctrines florentines, rttfjporte que, regardant iin tableaa du Corrégë, il iie put s'empêcher de sourire, contraint, en quelque sorte, par un petit enfant qui tient un livre et qui sourit SI hâturellemeni, qu'il
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égayé ceux qui le regardent. De là les surnoms d'AUegrl^ de Lieti^ qui lui furent donnés par ses compatriotes.
Et c'est peu de temps avant quil ne meure de fatigue et d'épuisement pour épargner quelque argent à sa famille, qu'il achève TAssomptlon de la Vierge à la tribune de Parme. Ce chef-d'œuvre a péri; mais qu'on voie les gravures : hosannah^ ravissement des saints^ pauvres paysans aux traits accentués, à la face ravagée par le travail, par les privations^ mais dont le regard^ plein de foi, s'illumine à la splendeur inefTable qui tombe de la Vierge placée au haut de la coupole : jusqu'aux animaux eux-mêmes participent à cette réverbération morale.
Qu'on voie surtout ses enfants^ ses anges qui jouent dans les nuages I quelle tendresse d^âme ! Il y a toute Tampleur du sentiment maternel, une grâce et une ferveur qui n'est qu'à lui.
On rapporte qu'il s'arrêtait dans les promenades Où il voyait jouer des enfants de trois à six ans. Il étudiait sur la nature leurs petits mouvements^ leur joie, leur colère, leur alacrité et eettâ sorte d'ivrelse qui le» prend dans leurs iénk.
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Les deux lableaux du Louvre,deux chefs-d'œuvre, ne donnent qu'imparfaitenient l'idée de la candeur inimitable du Corrége, lorsqu'il peint les jeunes fil les et les enfants. Lui seul a représenté Tin tensité de vie que produit l'exubérance des forces dans un âge où les membres sont à peine formés.
Ces études d'enfants lui inspirèrent sa fresque du couyent des bénédictines à Parme. Les historiens n'ont pas parlé de cet ouvrage qui est resté inconnu pendant plus de deux cents ans. Sur la fin du dernier siècle il fut visité par Ferdinand I*r, duc de Parme.
Le Corrége avait peint cette fresque sous le gouvernement d'une abbesse très-riche, lorsque les statuts de l'ordre laissaient aux religieuses quelque liberté. Depuis, des lois sévères de clôture empêchèrent qu'aucun étranger ne pénétrât dans le couvent. En voici la description que j'emprunte à un biographe.
« La fresque du Corrége se trouve sur la voûte d'une salle carrée. Toute la partie voûtée présente une treille qui se détache sur un ciel d'azur. Elle laisse à découvert^ de chaque côté^ €|uatre fenêtres ovales sur lesquelles se voient des en-
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furits occu|:)és à divers jeux, et montrant les symboles de Diane représentée au-dessus d'une cheminée dans un char traîné par des biches. La variété des teintes, la liberté, la vérité des attitudes^ la gaieté des physionomies font de celte composition un ouvrage accompli. »
N'y a-t-il pas quelque analogie entre la destinée de cet ouvrage enseveli pendant plus de deux siècles, et celle du Corrége qui fut ignoré de ses contemporains? Mais lorsqu'il reparut, il éclipsa tous les maîtres par la vivacité et la fraîcheur de son coloris, seulement ajoutent les critiques, son maître inconnu, ses élèves inconnus, ses procédés étaient perdus.
On brûla, dit-on, des toiles du Titien pour y surprendre le secret de sa couleur, combien cela eût été plus absuirde encore pour le Corrége où tout le mystère est dans le cœur du peintre.
II eut plus qu'aucun autre le frémissement de l'âme dans le don instinctif, spontané de la couleur, et , dans sa vie misérable , il eut le bonheur d'augmenter le cœur de ceux qui regardent ses œuvres. 11 ouvrit à l'art les sources les plus abon- . dantes, les plus nouvelles; il fit jaillir dans la
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peinture le véritable sentiment démocratique, c'est-à-dire Tamour de la nature inférieure. Sentiments, impressions inconnues avant lui , quMl créa, parce quil fut le plus tendre, le plus naïf, le plus yrai. Il ne divisa pas, comme les autres^ son inspiration^ mettant d'un côté la couleur^ de Tautre le dessin. On ne sait, chez lui, où le contour finit; il peignait les objets tels que les lui offrait la lumière.
Qui expliquera jamais le passage de ces demiteintes, la tendresse de ces lueurs?
Qui donnera le secret de ce regard? de cette flamme brûlante qui circule à jamais dans cette toile, qui Tanime de plus en plus?
Il n'y a point de critique avec le Corrége, il fait aimer davantage. Rien, chez lui, n'est de convention, c'est la nature, l'air, le vrai soleil. Pourquoi? parce qu'il étudia la nature dans la nature , comme Claude Lorrain, qui représenta, lui aussi, rinsaisissable.
Dans ses dessins . tout ce que les lignes lia* cées par le souffle ardent peuvent exprimer de flamme^ ne s'est pas fait par système^ mais, mm le savoir, fpar la surabondance du cœur. C'est
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là que l'on sent combien Tart vient du tropplein.
Pour expliquer le Corrége, il ne faut pas recourir à la tradition, à l'accumulation des écoles; il n'est point de la savante Italie de Raphaël; il ne vit pas les chefs-d'œuvre antiques; ce n'est point un philosophe austère, comme Michel- Ange ; un chercheur inquiet, comme Léonardi : c'est un homme du peuple qui met dans son art Teffusion de son âme, et il se trouve que tous y sont^ tous les temps, tous les lieux; plus nous allons, plus ces tableaux s'échauffent, car, en eux, est la jeunesse, la chaleur éternelle.
Hipacles qui déconcertèrent la critique des abbés italiens, des académiciens du dernier siècle. Ils ne pouvaient comprendre comment cet homme si pauvre avait eu des inventions si riches. On le fit noble, on retrouva ses armoiries, on affirma que Correggio n'était pas un bourg, mais une grande ville; qu'Antonio appartenait à la plus haute noblesse de cette \ille, y avait joui des plus grands honneurs, avait possédé les plus vastes domaines et légué une fortune immense à son fils Pomponio. Cela prouve combien rilalle du
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xviii* siècle avait perdu rintelligence des œii-. vres du xvi*.
Nous , qui savons par expérience et par l'histoire l'origine des grandes œuvres , la misère des grands hommes, nous adoptons la tradition commune. Le nom du Corrége a toujours rappelé sa solitude, sa misère, sa fin touchante et prématurée.
Continuellement tourmenté du désir d'épargner pour faire vivre sa famille, il était resté pauvre. On raconte qu'après avoir reçu à Parme un payement de soixante écus en monnaie de cuivre , il voulut porter à Correggio cet argent dont il avait besoin , et partit à pied , avec cette charge, par un^leil brûlant. A son arrivée, liarassé de fatigue et de chaleur, il but de l'eau fraîche, et se mit au lit avec une fièvre violente, qui remporta (1530). Il avait environ quarante ans, de vingt ans plus jeune que Michel -Ange, et de dix que Raphaël.
La voix du peuple se trompe rarement sur les hommes du peuple. J'aime mieux croire, sur le Corrége, les paysans qui l'ont vu travailler, que les académiciens du dernier siècle , qui vivaient
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dans des conditions de vie si différente^ si artificielle. Ils ne pouvaient surtout comprendi^ la solidité des panneaux du Corrége^ la finesse et la quantité de couleurs précieuses qu'il employait dans ses tableaux^ s'il n'avait vécu dans l'abondance. Ils oubliaient la richesse du cœur, qui pourvoit à tout et qui se trouve dans les existences les plus dénuées.
Le Corrége aimait son art, voici tout le mystère. Cela suffit pour expliquer comment, dans une vie si courte^ il fit ses prodigieuses études, comment il inventa les raccourcis étonnants du dôme de Parme , comment, si pauvre, il employa des couleurs si chères. Il aima^ tout lui fut facile, les difficultés fondirent. Il eut Taudace et rinfaillibilité de la grâce.
Quelle justification de ce que j'ai déjà entrevu
dans cette histoire ! Les natures les plus fertiles en
miracles sont les natures du peuple. Elles sont
entières; seulement il ne faut pas qu'elles soient
envieuses, et le Corrége ne Tétait pas. Le tableau
de la sainte Cécile de Raphaël ^ lui révéla son
génie.
Le Corrége fut un de ces hommes auxquels je
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fais appel. 11 fut embrasé d'un grand amour.
Comme sa Madeleine^ qui semble boire aux mamelles de l'esprit divin , il eut et il m^exprime Tample jouissance d'une nature heureuse, la re^ connaissance de sentir, le bonheur de voir, le ravissement d'ahner pour tous et d'aimer tout. Sans effort^ car à ces puissances du cœur^ il n'y a plus que grâce, il donna dans ses œuvres la fleur morale de la renaissance.
Il ne surfait point ses modèles, il les prend près de lui, mais il les peint avec ce qu'il a en lui. Il eut le tendre respect de la nature vivante^ qu'aucune science ne supplée et qui vient de l'âme. Ses vierges, ses saintes, ses enfants^ ont l'incorrection de la vie qui aspire, non accomplie, jamais achevée, qui veut devenir toujours plus, toujours mieux. Biles ont Tair un peu gauche des natures puissantes qui s'ignorent elles-mêmes; mais elles sont allumées d^une flamme qui ne peut plus s'ét^indre; elles sont pénétrées, peur croître, d'une vapeur chaude, moite, où elles seront bien pour Péternilé. Elles ont le rayon qui fait voir Dieu sur terre. Apparitions des trésors sans fend que contiennent les âmes naïves, qui
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deviennent ardentes, toujours eu fusion, lorsqu'une fois eilles or\i reçu l'étincelle».
1 Au moment où J'écris, un homme voue sa vie à la gloire du Corrége. Un grand artiste, M. Toschi , grave ce qui reste à Parme de ses pemtures à fresque. Quelle œuvre digne d'enr vie que ce travail entrepris pour la postérité I Elle lui serare- • connaissante d'avoir consacré tant d'années à celui qui eut plus que tous le génip du cœur. Songeant à ces artistes^ Peintres, musiciens, j'ai souhaité souvent, comme la plus grande félicité , de voir ou d'entendre leurs œuvres autant que j'en aurais besoin. Mais ici, c'est mieux que les interroger dans une contemplation solitaire. M. Toschi rend manifestes, universels, pour qu'ils ne puissent plus périr, les trésors les moins connus , les plus nécessaires. L'œuvre de M. Toschi fera des miracles dans l'avenir; car il se rencontrera certainement un musée, une bibliothèque, où l'on réunira ces compositions dans la disposition d'ensemble où les a peintes le Gorrégo, à la Caméra di San PaolX), et à l'église de San Giovanni. 11 y aura alors des jeunes gens qui, entrant dans cette salie et s'i^norant eux-mêmes, sé'ntiront leur révélation subite dans la première émotion de ces œuvres.
. Le peu que j'en ai vu m'a donné une des joies les plus intenses de ma vie. Se peut-il qu'un homme ait fait ces divins chefs-d'œuvre, où tout est invention sublime, et où le sublime vous pénètre le cœur au lieu de confondre votre esprit? La nature humaine est donc ainsi, lorsqu'elle est transligurée par l'amour? En effet, en regardant cette splendeur morale de saint Jean écrivant les Évangiles, du dialogue de saint Jean et de saint Augustin, du groupe de saint Thomas et des anges , de la foi qui illumine saint Grégoire , je me rappelai que j'avais surpris quelque chose de ces rayon-
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nements ineffables dans telle personne aimée, dans telle conversation d*enfance.Non, ce n'est point un miracle, c'est la vraie nature qui se révèle , mais comme Thomme de génie seul sait la voir.
Devant ces compositions qui amenèrent le Gorrége à son clief-d 'œuvre , T Assomption de la Vierge , je me souvins que celte fresque est si altérée qu'elle n*est plus visible. Pourquoi ce quMl y eut de plus sublime a-t-il disparu de ce 'monde ? Il en est donc des œuvres d'art comme de ceux qu'on a le plus aimés et qui n'ont pu vivre? Nous ne pouvons donc sur terre avoir que l'avant-goût de notre vraie vie ? A peine y a-t-on puisé, que le vase se relire. Mais pour ceux qui ont senti s'allumer en eux cette soif de l'àme, tout reste à jamais transfiguré de cette aurore de la vraie, de la seule réalité.
Dans riialie du xvie siècle, le Corrége est-ce un miracle? Il est le fruit le plus vrai, le plus profond du génie lombard et il dépasse en tout sens les autres artistes de ces écoles.
Par rimpressionnabilité de leur caractère, ils ne semblent ai^oir eu souci que de s'abdiquer. Ils voyagent beaucoup, ils vont à Rome et à Florence. Bien accueillis des maîtres à cause de leur caractère aimable , ils leur apportent la couleur, mais ils perdent ce qu'ils ont de plus précieux, Tingénuité. l/cs dons merveilleux de ces hommes de ritalie du -Nord sont confisqués par les grands centres.
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Un gentilhomme de Ferrare qui habitait Rome, appelle le Garofalo dans cette ville. Il part avec joie, tant il a le désir de voir les chefs-d'œuvre de Raphaël et de Hichel-Ânge, qu'il entend vanter chaque jour. A son arrivée, ces œuvres lui causent une si vive stupeur, qu'elles le jettent presque dans le désespoir. Il maudit }e style lombard, et ce qu'il a appris avec tant de peine à Hantoue, il s'en serait volontiers débarrassé sur-le-champ , si cela eût été possible. Faute de mieux, il résolut de désapprendre ce qu'il savait, et, de mattre qu'il était, de devenir élève.
Plus tard, les mattres de Pécole vénitienne, le Titien, le Tintoret, le Véronèse dominent en Lombardie, et communiquent je ne sais quoi d'extérieur et de faux apparat à ces écoles qui avaient un caractère intime, une richesse naïve, une abondance naturelle. Étouffées entre ces influences tyran niques , elles n'ont ni unité ni lien, mais elles charment par des qualités singulières , de terroir : morbidesse , suavité de couleur réunie à un profond relief que je trouve surtout dans récole de Modène.
Ce fut dans ce pays de modeleurs, de sculpteurs
en terre cuile que le Gorrége apprit la plastique, car il fui aussi sculpteur» Il fit à Téglise de Sainte- Marguerite de Modène, conjointement avec le Begarelli, un groupe dont les trois plus belles statues lui sont attribuéesi A ces premières études il dut le relief étonnant de ses figures, le profond ressort de sa peinture.
Je remarque ici combien la nature du sol influe sur les productions de Fart. Ainsi, à Sienne^ la qualité même des pierres que Ton tire de la campagne a facilité le perfectionnement de la mosaïque et seule rendu possiblesces prodigieux travaux de la cathédrale qui n'auraient pu être exécutés ailleurs. — De même la nature fruste des pierres du territoire dô Florence, qui ne pëurent être taillées ni polies ^ a donné lieu à ces bossages en forme de toisons de l'architecture toscane, si fré^ quenles dans les constructions du xvn* sièclci -^ En Lombardie, la nature malléable de la ierto a singulièrement favorisé la feculpture en tei-re cuite. Comme la chaleur moite, la végétation plantureuse des vastes plaines si bien arrofeées par les tleuYcs se retrouve dans l'nbondanGe des œuvreë lonibardes. Pour comprendiHg l'art d'un |kijs>
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il faut le replacer dans les conditions naturelles de climat^ de sol, qui presque toujours Font produit.
Les écoles lombardes sont inférieures à Técole florentine pour le dessin. Elles n'ont ni Téducation sévère de la fresque ni l'émulation de la concurrence. Ces artistes ne trayaUlent pas sous les yeux de tous, au milieu d'un peuple, dans un grand centre. Leurs compositions manquent de caractère architectural , les pays de Lombardie ayant de leur nature peu de pierres à bâtir. Ces écoles n'ont pas davantage le parti pris, la fierté de récole vénitienne , mais elles ont des qualités et des défauts opposés^ sur lesquels il importe d'insister.
Les Lombards sont timides^ indolents, sensuels^ excessivement impressionnables. Peu ambitieux, ils préfèrent le repos à la richesse achetée par la fatigue.
Le cardinal Hippolyte de Médicis avait acquis à Monte Cavallo le jardin du cardinal de Naples, avec une grande quantité de vignes à l'entour. Il en voulut faire un magnifique jardin et fit venir Girolamo da Carpi, peintre et architecte lombard. Girolamo excita Fadmiration générale par les ber-
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ceaux, les pavillons et les iemples de treillage qu'il exécuta dans le jardin du cardinal. Ces élégants petits édifices, recouverts de magnifiques feuillages, renfermaient les plus belles et les plus précieuses statues antiques de Rome, les unes intactes y les autres restaurées par les plus grands arlistes.
Paul III en fut si émerveillé qu'il nomma Girolamo son architecte, lui donna un logement au Belvédère et lui assigna de bons appointements* Mais le pape s'entendait fort médiocrement en art. Il était difficile à contenter. Il ne voulait plus le soir ce qui lui avait plu le matin. Il fallait lutter chaque jour contre de vieux architectes^ profondément irrités de la préférence donnée à un homme nouveau. Girolamo ne tarda pas à se retirer. U disait que c'était vraiment vivre trop misérablement que d'avoir du matin au soir, et pour la moindre chose, à disputer contre celui-ci ou contre celui-là. D'ailleurs, ajoutait-il, il vaut mieux être pauvre et tranquille que riche et tourmenté.
Girolamo, comme le Garofalo, comme les Lombards , avait un caractère plein d'enjouement, de douceur et d'amabilité. U aimait avec passion
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la musique. Un trait montre le désintéressement de ces hommes : le Garofalo^ qui avait été Télève, l'ami de Raphaël, de retour dans son pays, pendant Vingt années continues passa, pour Tamour de Dieu, tous les jours de fête à orner de peintures à l'huile, à fresque et en détrempe, le monastère des religieuses de San-Bernardino. Quoique le public ne pût pénétrer dans ce couvent, et qu'il n'eût à espérer de son travail ni renommée ni récompense , le Garofalo y travailla avec autant d'application que s'il eût peint dans Fédifice le plus fréquenté.
Les Lombards généralement promettent plus qu'ils ne tiennent, à moins qu'ils ne soient, comme le Corrége, décidés à tous les efforts par le spectacle d'une famille nécessiteuse, que leur âme ne s'ouvre tout à fait et ne brûle d'un grand amour qui excède et transfigure leur faiblesse de caractère.
Rien n'exprime mieux les défauts et les qualités du caractère lombard que cette famille des Mazzuoli, qui vit à Parme à côté du Corrége, virtuoses qui ont le talent de plaire et dont le séduisant et facile génie, sans tendresse ni profondeur, préci-
pite les écoles dans un nïaniéré d'où elles ne peuvent plus se relever.
Le plus illustre de cette famille est le Parmesan. Orphelin dès son bas âge, il fut élevé avec le plus grand soin par deux de ses oncles paternels, qui étaient peintres. Comme la plupart des Lombards, sa précocité fut surprenante ; il n'eut pas plutôt la plume à la main qu'il révéla par des croquis merveilleux les grandes dispositions qu'il avait pour la peinture.
Rien de plus brillant que ses dessins faits à main courante. Improvisateur plein de flexibilité et de souplesse, rien ne l'arrête, il est né la main rompue. Il se plaît surtout à dessiner les femmes, leurs poses sans eflbrt sont toujours gracieuses , il excelle dans le miroitement des étoffes, dans le jet léger des draperies : mais quelle différence avec le Corrége ! ces figures ne disent rien, elles sont vides> ce sont de jolies poupées ; il donne à tous ses enfants le même air de finesse et de malice, incapable d'y surprendre la flamme du regard.
Le Parmesan le premier emploie la figure humaine comme arabesque; il ouvre la voie au
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dévergondage maniéfé de Tart de cour. Les grâces brillantes du Parmesan détruisent le respect que les artistes avaient conservé pour la figure humaine; avec ce génie facile, elle n*est plus qu'un texte pour la fantaisie. Aussi les artistes officiels, les grands décorateurs, le Primatice, Paul Véronèse, se forment sur le Parmesan. A ce maître séduisant, mais si dangereux, j'attribue Finsignifiance et le peu d'expression de leurs figures. Ils reproduiront de routine les mêmes grâces d'attitudes.
La différence essentielle du Parmesan et du Corrége, c'est que le Parmesan glisse d'un dessin à un autre et réalise rarement en peinture. Il fait de belles parties et non le tout, tandis que pour le Corrége un dessin est un point de départ. Son œuvre, s'alimentant toujours en lui-même, se forme, se compose, se développe comme un germe sacré qui a droit d'être, jusqu'à ce qu'elle se produise dans un tableau à l'huile où jaillissent et se fondent les effluves de son âme.
Je me rencontre ici avec Annibal Carrache, ce grand professeur qui, dans une lettre à son frère Louis, s'élève si haut en parlant du Corrége :
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« Je dis toujours qu'à mon goût le Parmesan n'a rien de commun avec le Corrége, parce que les tableaux de ce grand peintre sont sortis de sa pensée, de sa conception. On voit qu'il a tout tiré de luimême, tout inventé. II s'appartient tout entier, il est seul original, tandis que les autres s'appuient tous sur quelque chose qui ne leur appartient pas, celui-ci sur le modèle, celui-là sur les statues, les autres sur les estampes; les ouvrages des autres sont représentés comme ils peuvent être, et ceux du Corrége comme ils sont réellement. Je ne sais pas bien m'expliquer et me faire comprendre , mais certes je m'entends bien. »
On conçoit aisément que le Parmesan si mobile, si rapide d'exécution, ait été le premier à se servir de Teau-forte , et l'on peut dire que personne n'a gravé avec plus d'esprit, d'élégance, pour ne rien dire.
Ce qui perdit les Lombards, c'est qu'ils voyagèrent. Ce qui sauva l'originalité du Corrége, c'est qu'il resta à Parme. Il ne vit ni Rome ni Florence, et, préservé de ces grands centres , il garda l'ingénuité, la candeur qui n'est qu'à lui.