‹ La̕rt italienChapitre 42 sur 58 · LA RÉGÉNÉRATION DE L*ART · texte numérisé non relu

LA RÉGÉNÉRATION DE L*ART

Pourquoi tout cela ne fut-il qu'individuel?

pourquoi la régénération de Part italien par les écoles lombardes avorte-t-elle comme le reste? Phase la plus tragique et la moins connue de la Renaissance qu'explique et précise l'histoire de l'art replacé dans la nationalité !

De la Lombardie sort le premier mouvement d'affranchissement des communes. La haute Halie conquiert la première les libertés qui ouvrent les temps modernes. Il ne s'agit pas seulement de l'émancipation des villes, elle entraîne presque partout celle des campagnes.

De la Lombardie date l'ère de la Renaissance, la ligue lombarde, où les communes se constituent non pas successivement par des privilèges arrachés aux évêques ou aux vicaires de l'empire, mais toutes ensemble d'une fois, en corps de naiion, par le serment prêté en 1170 sur tous les baptistères, charte de délivrance, pierre de fondation de l'Italie moderne, guerre épique, temps héroïques de la nationalité italienne où il faut toujours revenir comme aux prophéties de rindépendance future.

Bien avant qu'il s'agisse de libertés religieuses

en Occident, en Lombardie comme en Provence se constitue Téglise cathare tant calomniée. Mais enfin la lumière se fait jour, même par le témoignage des persécuteurs, et nous savons aujourd'hui que les énormilés reprochées à ces hérétrques se réduisaient à des erreurs d'intelligence, que ce mouvement religieux ne faisait qu'un en Lombardie avec l'esprit d'indépendance et de liberté, et qu'il s'agissait surtout de s'affranchir de la cour de Rome, en constituant en Occident réglise cathare ou Téglise des Purs.

Tout cela fut étouffé dans le sang, par les proscriptions de Frédéric II , ruiné par la politique des papes, anéanti par la discorde des villes entre elles. Après ce grand élan de vie. nation aie, les villes s'étant liées à Téternel servage du pape et de Tempereur, Tâme de la jeune Italie, non garrottée encore, cherche son expansion dans l'art; elle trouve un art original, le véritable art italien.

Chose bien significative : les villes qui avaient juré en première ligne de soutenir l'assaut contre Frédéric Barberousse, Milan, Mantoue, Vérone, Padoue, Bologne, Modène, Reggio, Parme, deviennent chacune le centre d'une école.

266 LA RÉGÉNÉRATION DE l'aRT.

La vie est si exubérante que tout lui est occasion, prétexte. L'apparition de Giotto en Lombardie est le fiât Ixix pour les écoles lombardes. — Plus tard, Tacadémie de Léonard de Vinci a une fécondité merveilleuse en formant une foule de peintres qui accourent de toutes les parties de la LomBardie. — Et même près de cent ans après, en pleine décadence, Vasari, à son second voyage, en 1566, n'en peut croire ses yeux, tant il trouve Mantoue changée depuis rétablissement de Jules Romain. Une ville entière a surgi, des palais pleins de peintures et des altistes qui s'y multiplient chaque jour.

Il faudrait passer en revue les arts, les sciences pour parler dignement de la Lombardîe* Partout où il y eut une ouverture, la Vie déborda.

Le nombre des sculpteurs , des modeleurs en terre cuite fut tel que pour désigner un statuaire on disait ftu xvie siècle, un Lombard. Les 4400 statues de la cathédrale de Milan , Tornementation de la chartreuse de Pavie, les monuments de Vérone, de Padoue, de Mantoue disent Tabondance des productions de ces arlistels.

Mais nulle part ToBUvre et le soutenir des hom-

mes illustres n'ont disparu davantage : les rivalités meurtrières des villes entre elles, les tyrannies des Visconti, des Sforza, des Ezzelin, les invasions qui se renouvelèrent constamment pendant un siècle, ruinèrent ces merveilles à mesure qu'elle^ étaient créées.

Ainsi périt la grande œuvre de Léonard de Vinci, la statue équestre de François Sforza. Dès le milieu du xvie siècle, Vasari déplorait déjà les altérations qu'avaient subies la Cène^ qui ne lui offrait plus que des images confuses et indéchiffrables. Et le magnifique tombeau de Gaston de Foix, mort à Pâvie , devant les ruines duquel Vasari se demande sll est possible que Thomme ait jamais rien produit d'aussi grandiose j ses morceaux brisés gisent sur le sol, quelques*uns déjà volés, vendus, tous détruits aujourd'hui.

La Lombardie devenue barbare, traversée incessamment des armées étrangères, ravagée par la guerre, la peste et Titicendie , les artistes émi grent. Ils vont à Rome, à Florence : là seulement ils peuvent travailler. Mais qu'afrive-t-il ? Ces hommes si riches en eux-mêmes, qui apportaient la couleur à Florence, qui n'avaient besoin que

868 LA RÉGÉNÉRATION DE l'aRT.

d'apprendre à régler Texubérance de leurs facultés naturelles^ que reçoivent-ils en échange? l'imitation^ la servitude, l'abdication. Chose triste à dire , les Italiens du xvi* siècle ne semblèrent pas se douter qu'il y avait chez eux un peuple d'artistes qui pouvaient régénérer l'art.

Par un enchaînement logique qui démontre une fois de plus la solidarité de l'art et de la nationalité , de même que sous la ligue lombarde au xiie siècle, une moitié de Tltalie, Rome, Florence, sert à enchaîner l'autre, la jeune Italie; il arrive au \\v siècle que la tradition de Tantique, dominante dans les écoles romaine et florentine , sert à tarir la fécondité des écoles lombardes.

Qu'on ne s'étonne donc plus pourquoi il n'y a pas d'histoire de ces écoles. Nous, qui sentons que la vie fut là , nous sommes obligés de deviner cette histoire , en rassemblant quelques noms^ quelques détails épars dans des monographies. Hais serons-nous jamais justes, jamais complets pour ces hommes dont le nom s'est perdu, qui fleurirent dans ces œuvres magnifiques?

LES KCOTES LOMBARDES. 969

OÙ a-l-on jamais aimé ainsi? Où trouverai-je ailleurs un Corrége, un Giorgion, un Paul Véronèsc?

Ces trésors de la vie d'un peuple payèrent les guerres d'indépendance , les luttes fratricides, les dilapidations des tyrans , les invasions de l'étranger. Et cependant, malgré tout, la Lombardie rosla la terre nourricière. Sur les ruines de la natioiiMliié et de Tart, elle a créé par les irrigations de ses Heuvcs une source inépuisable de prospérité.

Il est si vrai que les écoles lombardes furent le foyer de la régénération de Fart italien, le réservoir d'une peinture nationale et moderne , que , malgré toutes les causes de destruction accumulées , elles alimentèrent encore la peinture au \\W siècle. Quand les écoles florentine'et romaine sont régies par les académies, quand l'art consiste dans l'imitation servile de quelques maîtres, quand les productions des artistes ont Tinsipidité de vieilles formes copiées, reprises sans intelligence, en Lombardie se recrute l'école de Bologne, c'est le Corrége que les Carrache étudient. Lui seul inspire ce retour de renaissance.

870 Li HBOÉffÉRATION DE l'aRT.

Hais il n'est plus temps. On ne lui demande pas le secret de cette flamme qui rendrait créateur. La vie a tari , et dans cette société réglementée en politique, en religion , on a le spectacle d'éclectiques qui veulent s'approprier la manière de l'homme qui fut le moins éclectique, chez qui tout fut spontanéité , frémissement , impression réalisée aussitôt que sentie.

Moralité profonde de cette histoire , de voir les derniers représentants de l'art italien demander à cet homme obscur, à cet artiste inconnu des maîtres, le véritable secret de la régénération de Part, pressentant tous qu'il pouvait guérir les blessures de l'Italie, comme son saint Sébastien dans les plaies duquel la Madeleine verse de l'huile.

Nous savons maintenant pourquoi le Corrége grandit toujours, pourquoi d'instinct ils s'adressèrent à lui , pourquoi chacun de nos grands artistes français, je parle de ceux qui se sont affranchis des données académiques , l'ont repf is légitimement. Il a ouvert la voie d'un art à naître que nous cherchons encore. Nous ne dirons pas comme lesCarrache: Appt-oprions-nous la manière du Corrége, c'est la grande affaire. Nous dirons :

Retrouvons son cœur , apprenons de lui ce sentiment si tendre de la nature inférieure.

Il ne s'agit plus de copier Raphaël, de singer Michel-Ange, mais d'aller au foyer profond où s'inspira le Corrége. Là est la source d'uii art vraiment démocratique. Si la France ne Ta pas trouvé encore , c'est que dans son art elle n'aime pas assez. Son génie simple , clair , précis , s'est faussé en se maniérant à l'art de cour, en se tourmentant avec les élèves de Michel-Ange, en se séchant dans le dogmatisme académique. 11 avait plus besoin de celte grâce qui vient du cœur, de cet art de toucher, de s'adresser à tous , qui n'est que dans le Corrége. Il ne fallait point Raphaël à Lesueur qui avaif déjà par lui-même l'ingénuité , le plus pur sentiment de l'idéal , mais le Corrége , et au lieu de chercher le calme stérile du cloître, il aurait senti s'ouvrir en lui les grands horizons modernes du cœur de l'homme, amour de la nature, amour du peuple , pressentiments de solidarité universelle.

Quand commenceront ces échanges entre les peuples, fondés, non sur l'abdication du caractère, mais sur l'éducation réciproque? 11 en serait ré-

Page 1