LES ÉLÈVES DE RAPHAËL
Les séductions de Tart qui chez Raphaël s'arrêtent dans la mesure (voyez Thistoire de Psyché si noble), sont reprises dans une inspiration moins heureuse par ses élèves qui y introduisent Tafféterie^ la mignardise. Là parait dans sa grandeur le dissentiment de Raphaël et de Michel-Ange. Il y a moins entre eux rivalité d'homme à homme, que séparation de principe.
Ainsi Michel-Ange qui ouvre une porte à la décadence en voulant échapper aux tendances qu'il aperçoit dans les œuvres de Raphaël, a vu juste. Ce qu'il a craint s'est réalisé y et le mot qu'il dit de lui-même s'applique ici avec une grande force : Ma science n'enfantera que des maîtres ignorants.
Raphaël mort, ses élèves qui l'ont vu peindre, qui ont travaillé dans ses tableaux veulent contir nuer sa tradition. Mais comment? Les tableaux de Perino del Vaga, son élève chéri , n'ont plus de base , ils ne sont plus assis sur la terre ferme de la tradition, ils chanceljent. Les œuvres de ces peintres semblent participer de leur vie d'orages qui ne sait où se fixer. Tout leur manque lorsqu'ils ne sont plus relevés, encouragés par le sourire.
par la parole^ par le regard de ce jeune homme qui avait en lui Tunité de Técole romaine. Ces belles formes qui chez Raphaël étaient d'autant plus charmantes qu'elles étaient les séductions de Tesprit, deviennent le vêtement d'un art sans âme.
L'école romaine dont la grandeur était l'unité harmonique, reçoit le coup de mort en 1527. Dès lors comment la sérénité leur serait-elle possible ? La capitale du monde chrétien^ le sanctuaire de la tradition a été violé. Rome , qui naguère avait cette école fameuse , voit disperser ses artistes. Errants, sansasile^ ils regrettent Rome, la Rome d'autrefois, car les papes qui se succèdent sont ou hostiles à Tart, ou incapables de vieillesse. Tout est brisé. Le désert peu à peu s'y fait, et Poussin peut dire ce mot en prenant un peu de poussière : Voici Rome antique.
. N'est-ce pas un spectacle étrange que toutes les voies soient bonnes pour la décadence et qu'elle se précipite par où s'est manifestée la plus grande originalité des maîtres? 11 suffit qu'ils meurent pour qu'elle se déclare juste au point où ils avaient atteint les limites de l'art. Ainsi l'harmonie de
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rame et du corps, le mariage de Panliquité et du christianisme, qui fit Tunité de Técole romaine, devient éclectisme chez les élèves mêmes de Raphaël ; comme la sublimité morale de Michel-Ange est incomprise et copiée à contre-sens par une école matérialiste.
' Que sera-ce donc pour les écoles lombardes, toujours sacrifiées, toujours productives, qui rajeunissent, vivifient les autres, et qui par leur caractère trop impressionnable, leur facilité d'abdication, sont impuissantes à faire valoir les dons merveilleux qu'elles tenaient de la nature et qui auraient pu régénérer Fart en Italie? Si Raphaël, si Michel-Ange n'ont rien pu que de leur vivant, que sera-ce pour le Corrégequi vit inconnu? Personne saura-t-il, au xvi« siècle, quil eut le génie le plus riche de tous?
Quelle influence le Corrége eut-il? Il fut presque ignoré pendant le xvie siècle , étudié par des artistes secondaires, ses ouvrages ne se trouvant qu'à Ferrare, Parme, et non dans les grands centres. Mais lorsque viennent les Carrache, le Corrége prend faveur, c'est-à-dire lorsque la lave est décidément éteinte, il est copié servilement
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par des académiciens, par des éclectiques. Les Carracbe exigent la grâce en système^mais on sent le froid de la mort dans cette réaction savante. Pour reproduire ce peintre de la nature, ses disciples ont une couleur fausse. — Ainsi par une juste revanche, les qualités aimables et séduisantes des Lombards devinrent un poison pour Tltalie. De ces écoles dérivent les grâces fardées , les minauderies des Piètre de Cortone , manières bâtardes qui empêchaient les Romains du x\w siècle de comprendre le style sévère des Dominiquin et des Poussin.
La supériorité du Corrége c'est qu'il aima, mais justement parce qu'il aima plus, il se garda moins que les autres et il ouvrit la porte la plus funeste à la décadence. Dans quelques dessins du Musée, . le martyre de sainte Fulvie, etc., qn pressent Fart du sacré cœur. Mais que cela est respectable chez le Corrége ! Il a fait sans doute ces dessins, vivement impressionné par le sermon d'un franciscain.
Expansion mystique et sensuelle d'nne âme enflammée qui se donne sans réserve.
Il se trouve que le Corrége si tendre, pour qui patole , impression se tradiiit en élan du
cœur, encourage Tart jésuite. Ce que le Corrége avait osé dans la grâce^ est repris dans un siècle froid, qui ne s'occupe qu'à réglementer, par un institut politique, et devient la glu par laquelle on prend les âmes. Ainsi les richesses du peuple sont tournées contre le peuple, et de ce monstrueux mélange de la froide politique et de la nature confiante qui se donne tout entière, de la stérilité systématique et de l'effusion naïve, naît cet art qui a plus contribué que le resle à l'avilissement de ritalie, prenant les générations sans défense par son apparente tendresse et les troublant pour en faire des proies plus faciles.
En effet, l'esprit moderne ne peut être vaincu que par l'hypocrisie , et l'histoire curieuse est qu'on ne se soit prévalu contre la liberté que des conquêtes de la liberté. Mstis aujourd'hui la criti»que les sépare de leurs pastiches. Terrible histoire à faire que celle des masques. Elle commence tlans l'art italien.
Ceci nous amène naturellement à Venise. Aucune école ne représente plus dans l'art le caractère théâtral que l'école vénitienne.
Il semble que Venise se soit chargée des pompes
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pt des fêles (le la fin de la Renaissance. Tout est mystérieux dans cette ville du silence qui n'a d'autre art qu^un art muet, Tart de la peinture. Est-ce l'Orient? est-ce l'Occident? Les costumes du Levant qu'on voit dans les rues, les palais mauresques, les églises à coupoles, la pourpre des sénateurs^ jusqu'au ciel qui semble se colorer de teintes plus chaudes que dans la péninsule, tout a dans cette ville une fascination irrésistible, étrange.
Au xvi« siècle, Venise est la ville de plaisir , le rendez-vous des riches , des nobles oisifs. Dès qu'on y entre , la tête se perd , mais aussi le cœur se resserre. 11 y a partout des oreilles, des juges invisibles, des supplices cachés. 11 n'y a de franchise, de sûreté, que pour les artistes. Nulle part, ils ne sont plus magnifiquement récompensés, ils n'ont plus d'honneurs, plus de vastes compositions à peindre. Seulement il n'y a qu'une chose à peindre, Venise. Dans les tableaux de recelé vénitienne , c'est le soleil de Venise , les hommes de Venise, les monuments de Venise, la campagne, la nature de Venise. Jusqu'au paradis domine le type vénitien : le Véronèse le peindra
avec la pompe de la Seigneurie, et au bas du tableau il placera un soldat, gardant même au ciel la police du gouvernement.
Plus de solidarité avec le reste de Tltalie. Quand on vient à Venise, on s'y illustre ou on y meurt, comme cet ardent jeune homme de Castelfranco qui y alluma sa nature de géant. Dans cette fête mêlée de musique, cette femme qui fait mourir le Giorgion m'exprime l'enivrement fatal de Venise qui absorbe et dévore tout ce qu'elle reçoit.
Le Titien seul, cet homme fort, ce grand ménager de sa puissance, ne prend Venise que comme éducation : il vient s'y former à devenir l'artiste impérial d'un empire idéal. Sa supériorité fut de résister à Texclusivisme insulaire et d'étendre à l'Italie entière le mirage qu'on n'a qu'à Venise.
Mais le Titien n'eut d'élèves que lui-même.
Tout à cette éducation constante, il chercha à s'éterniser , non à se continuer. 11 n'en marque que mieux un caractère propre à Venise, l'excès de la personnalité. L'individualité y est si forte qu'on ne vise qu'à exister en soi , sans souci de Fa venir. La plupart des nobles familles vénitiennes s'éteignent par le célibat. Étrange loi que l'origi-
nalité de chacun de ces grands hommes soit juste rindice d'une plaie cachée qui mine ce peuple I
Le plus vénitien des peintres est le Véronèse, ce jeune Lombard^ se donnant si bien à Venise qu'il ne voit qu'elle devant Tantique et Raphaël. C'est un heureux du monde , cet homme aimé de tous^ d'une santé robuste^ qui^ dans la peinture des enchantements de Venise, ne fait que céder à son admiration pour ce splendide théâtre, et suivre sa gratitude pour la brillante fortune qu'il n'aurait point eue ailleurs.
Mais comme des œuvres de circonstance, elles perdront leur éclat, ces toiles magnifiques. Le temps attristera ces peintures officielles où n'apparaissent que ce qui passe de l'homme et l'orgueil mensonger d'une république qui ne garde plus que l'apparence.
Il est des tableaux plus importants que ceux de Paul Véronèse, où l'on sent les instincts nouveaux, le monde agrandi de Christophe Colomb, l'infini du ciel, rimmensité de l'univers que va découvrir Galilée, tout cela entrevu, à peu près indiqué dans la fougue d'un homme du peuple, méconnu de la noblesse de Venise. Je parle de