‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 15 sur 99 · Voy. Calai. Benj. Fillon · texte numérisé non relu

Voy. Calai. Benj. Fillon

BIOGRAPHIE 1)K LKSAliE- 35

.1 M.Fuzelier, rue de r Arbre-Sec, maison du Vitrier,

à Paris.

Ce dimanche matin.

Japprends que vous êtes disposé à publier la dernière pièce que nous avons faite ensemble pour vous venger des refus de la censure. Je ne pense pas que cela soit ; car vous ne voudriez pas faire de la peine à un de vos meilleurs amis, et moins encore l'obligera réclamer contre vous, dans un temps où tout semble présager de nouvelles contrariétés. Je prépare en ce moment une réfutation contre le dernier article de nos ennemis, et je pense trop bien de votre esprit ainsi que de vos justes sentimens pour croire que vous ne voudrez pas leur donner la satisfaction de comparer nostre amitié à celle des enfants de la Thébaïde. Enfin j'écris présentement au Chancelier pour qu'il daigne avoir égard à nostre demande et qu'il ne souffre pas que l'intrigue et la calomnie diffament plus longtemps des hommes que le public couvre de son suffrage. C'est pourquoi je vous supplie mon ancien et cher camarade de mettre de cote vos ressentimens et d'attendre avec patience le résultat des démarches qu'on fait à cette heure pour nous vous suppliant de me croire à tout jamais vostre entièrement

dévoue ami,

Lesage.

Lesage, d'après son dernier historien, Barberel, qui ig-nore celto lettre, n'a travaillé avec Fuzelier seul qu'une année, en 1716. C'est donc apparemment à celle date qu'il faut rapporter ce fait. C'est un document pour l'histoire du théâtre forain.

Pour ce qui concerne la biographie de notre auteur, retenons-en la façon dont il i)arle du chancelier, façon qui dénote une certaine familiarité et un crédit assez influent en haut lieu. Les choses n'allaient pas si aisément dans les Jeux de dame Baron. C'était décidément

«ne fatalité pour Lesage de rencontrer toujours devant la rainpo de la scène des obstacles à franchir et des démarches à faire.

Le roman le dédommagea, et lui fut plus clément.

En dehors du Théâtre de la Foire^ que Lesage lui-mrine puldia (t. Mil en 1721 ; IV-V, 172i; V-VIII, 1731 ; IX, 173i ; il faut y ajouter IX, 2" partie, de Carolet), il n'y a rien de très particulier à dire des comédies que jouèrent fes Italiens, soit à la Foire [le Jeune Vieillard, la Force de l'Amour, la Foire des Fées), soit sur leur scène comme les Amanls jaloux (1735). Elles ne réussirent ni à la cour, ni à la ville, et Lesage ne les avoua ni ne les signa de son vivant. Outre le tliéâtre forain et le théâtre italien, signalons, pour terminer', un Divertissement préparé pour Le roi au voijage de Chantilbj (1724), pièce en un acte, on vers libres destinés à être mis en musique, qui ne fut d'ailleurs ni imprimée * ni représentée, le roi étant parti plus vite qu'on ne pensait. S'il était demeuré, il aurait vu Vénus, l'Amour, Diane, la nymphe Arélhuse et Mars suivi de guerriers, se réunir dans la forôt de Chantilly pour se disputer l'honneur de régner sur le cœur de Louis XV.

Ces pièces pourtant nous renseignent sur les goiils littéraires de Lesage, sa prédilection pour la littérature espagnole, pour la satire, l'observation des mœurs de ses contemporains. Ce dialogue vif, ces réparties promptes

1. Nous ne savons ce que c'est qu'un vaudeville écrit po/-, ou sur, ou contre Lcsa{,'e, musique de Doche, qui nous est signalée par M. Laisné, bibliothécaire de Vannes.

2. Le manuscrit était à la bibliotlièquc du roi en 1789, s'il faut en «roire la Petite BiOliot/iè'iue des théâtres. Nous ne l'y avons plus trouvé.

et s[»irituelles, ce langag^e limpide et facile nous introduisent naturellement à la lecture de ses romans, qui sont si dramatiques au sens technique du mot. Il y a dans OU Blas des scènes toutes découpées, toutes prêtes pour le théâtre. Le romancier n'oubliera jamais ses débuts.

Il est à présumer que pour sa part il eût préféré le lh«''ùtre. Il ne cessa de donner satisfaction à son tempérament dramatique par des productions destinées à des scènes inférieures. Il demeurait d'ailleurs persuadé de la supériorité du théâtre sur le roman au point de vue du succès actuel et de la durée. L'un lui paraissait beaucoup plus propre que l'autre à assurer aux auteurs» un pied de place dans les bibliothèques ». Fabrice en faisait la triste confidence à Gil Blas (XI, vn) : « Les romans et autres livres amusants qu'on met au jour, quoiqu'ils aient d'abord une approbation générale, tombent insensiblement dans le mépris... Leur succès n'est donc qu'une pure chimère, qu'une illusion de l'esprit, qu'un feu de paille dont la fumée se dissipe bientôt dans les airs. » C'est en 1735, |)resque à la fin de sa carrière, après expérience acquise, que Lesage faisait ce mélancolique retour sur lui-même. Il y a du vrai au fond. Au répertoire de la littérature française, surtout avant notre temps, combien inégale est la proportion entre les romans et les œuvres dramatiques qui ont survécu à leur naissance ! Et pourtant il s'en est produit autant des uns que des autres. Marmontel a très justement expliqué pourquoi il se fait tant de romans, et qui trouvent toujours des lecteurs. « Depuis le peuple jusqu'au petit nombre des esprits cultivés, chacun demande à être ému, et peu de gens sont difficiles sur l'espèce

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«rémolion qu'on leur fait éprouver et sur les moyens qu'on y emploie. Ainsi dès qu'un homme doué d'un peu d'imagination se met à la place de la nature et de la fortune pour disposer comme bon lui semble les accidents, les situations, les événements de la vie, il est sur de tirer du jeu moral et du jeu physique de tant de causes (lu malheur, im spectacle qui nous émeuve ; et comme il est encore facile de donner à l'infortuné un caractère d'innocence ou de bonté qui nous attache, l'art de rendre sa situation intéressante est connu des plus maladroits. » {Essai sur les romans.) C'est précisément ce qui explique la durée éphémère de ces productions. Celui-là n'est pas médiocre, qui se survit à lui-même.

Ce serait sortir de notre sujet, et sans grand prolit, que d'étudier le théâtre de Lesage : non qu'il ne mérite pas l'attention, mais ce n'est pas le lieu ici. Nous n'ap- [irendrions rien de bien nouveau ni de bien intéressant pour le roman et son histoire, quand nous aurions ouvert le Théâtre espagnol ou les meilleures comédies des plus fameux auteurs espagnols traduites en français^; quand nous nous indignerions, dans la Trahison punie, des lâchetés de don André, lequel est puni au dénouement et reçoit un coup de poignard destiné à un innocent; quand nous nous serions égayés des hésitations du comte de Tortose chargé par le roi d'héberger don Félix de Mendoco dont il a grand'pcur ; quand nous arpenterions les rues à la suite du capitaine don Lope de Castro relisant son Traité du ])oint d'honneur, la dague sous le

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