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Lesage iui-méme l'a senti. Cf. sa Crilir/ite de Turcaret

onlonnaleur, était fait pour s'accommoder d'un tel genre.

Il s'y essaya avec succès, en publiant la première partie de G il Blas (1715). De rares exemplaires, sans doute antidatés, portent 1714. Les publications des diverses parties du roman s'espacent à de longs intervalles : neuf ans avant la deuxième, et onze nouvelles années avant la fin (1724-1733). Depuis le Diable boiteux, c'est un total de vingt-huit années consacrées à polir ce chef-d'œuvre.

Tout ce temps ne fut pas exclusivement consacré à Gil Blas, loin de lu. On trouvera même qu'il devait rester peu de loisirs à l'auteur, si l'on songe combien il était absorbé par ses collaborations au Théâtre de la Foire. Les deux premiers volumes de Gil Blas, comprenant les livres I- VI, avaient paru en i71u; dans les neuf années qui suivent, et pendant lesquelles Lesage prépara le tome III (livres YII-IX), il prit part à la confection de quarantehuit comédies, prologues ou opéras-comiques pour les Jeux forains ; l'année môme où parut ce second volume, il prépara en même temps, avec d'Orne val, six pièces pour le théâtre Dolet; enfin, dans l'intervalle des onze années qui nous séparent du tome IV (livres X-XII), nous trouvons trente-deux opéras -comiques * et trois romans , (ritzman et Benuchêne en 1732, Estevanille en 1734.

Aussi n'est-on pas étonné de lire dans le Journal d'un contemporain en 1733 : « Lesage, auteur de Gil Blas, vient de donner la Vie de M. Bcauchène, capitaine de flibustiers. Ce livre ne saurait être mal écrit étant de Lesage;

1. Puiir les «liilTivs. nous suivons BAUBEnET. Théâtre de la Foire, 1887.

mais il est aisé de s'apercevoir par les matières que cet auteur traite depuis quelque temps qu'il ne travaille que |iour vivre et qu'il n'est plus le maître par conséquent de donner à ses ouvrafres du temps et de l'application . 11 y a six ou sept ans que la Rihou, veuve du libraire, lui a avancé cent pistoles sur son quatrième volume de Gil lilns qui n'est point encore fini et qui ne le sera pas de sitôt. » Cette dernière jtrédiclion piqua-l-elle Losage au jeu? Il consacra la fin de l'année 1734 et l'année 1735 à ce dernier volume, car il ne parut rien autre de lui, qu'un livre fort mince, ia Journée des Parques. Chaque partie du roman fut annoncée et sommairement présentée au public par les publications périodiques, mais le livre, au total, fit peu de bruit à son apparition. Le volume le plus remarqué fut le troisième (livres VII-IX). Le Mercure de France lui consacre plusieurs pages de ses nouvelles littéraires, lui emprunte des citations assez étendues : il ne fit [»lus cet honneur au tome IV, qui, en général, fut jugé inférieur aux précédents.

Nons examinerons plus loin et plus à loisir la valeur littéraire de l'œuvre qui fait pour ainsi dire l'unité de la vie de Lesage, et qui en consacre la gloire.

A propos de Gil Blas, il faut mettre en garde les amateurs contre une supercherie littéraire à laquelle s'est laissé prendre l'auteur de l'article Lksage, dans la Biograjihie Michaud, quand il signale la publication «l'un ouvrage inédit de Lesage, Don Rodrirjuez VexUlario. \o\c\ le titre de cet opuscule : Histoire de don Rodriguez Vexiilario, nouvelle posthume et inédite publiée d'après dix chapitres du roman de Gil Blas de Santillane, de Lesage, entièrement

éci^its de [sa p'opre main et retrouvés à Bouhfjne-sur-Mer en octobre 184*2, acquis par M. Halisan Lofijahlec, ancien juge de paix à Cléguérec *, arrondissement de Pontivij, membre de plusieurs sociétés savantes, Camh'ai, Levéque, 1S4S. C'est un épisode qui se placerait pendant le séjour de Gil Blas chez l'archevêque de Grenade, après le chapitre ni du livre YII, et c'est l'histoire de Monseigneur se faisant peindre en pied par un gribouilleur, un rapin de bas étage, Vexillario. Assurément, il n'y a aucune raison pour qu'on ne puisse retrouver les papiers inédits de Lesage : mais avant de les accepter comme tels, encore faut-il qu'on les puisse vraisemblablement croire de lui. Ce n'est pas le cas ici. Non seulement il n'y a aucune apparence que l'histoire de Vexillario soit de Lesage, mais il y a de fortes présomptions du contraire. Et d'abord, d'où vient ce manuscrit? On nous l'explique : c'est un marchand de Cambrai qui le rapporte de Boulogne où il était allé vendre des curiosités. Il le prête au directeur de la Gazette de Cambrai, qui l'a publié dans son journal avant d'en faire une plaquette. Il est bien étonnant qu'un manuscrit de Lesage quitte ainsi Boulogne, où le nom de Lesage est resté en honneur, pour aller échouer dans une feuille de Cambrai : mais ce n'est pas impossible. On nous décrit le manuscrit : l'écriture est bien celle de Lesage, mais un peu tremblée; est-ce le grand âge de Lesage, ou la timidité et l'émotion de son contrefacteur? Admettons que ce fragment date de la vieillesse de Lesage, il l'a composé à Boulogne, donc entre 1743 et

1. Il parait que Clégucrcc n'a jamais eu «le jupe de paix de ce nom.

1747; mais quelle belle occasion il a perdue de le publier dans la nouvelle édition de 1747, lui qui n'aimait rien perdre de ce qu'il écrivait, et qui publiait jusqu'à ses fonds de tiroirs dans la Valise en 1740 et dans les Mélanges en 1743!

Cependant ceci n'est que conjectures; notre conviction sera faite quand nous aurons ouvert le livre. Quel triste cadeau notre (lambrésien fait à Lesage! Voici l'épisode en deux mots : un enfant de bohémiens a été recueilli par un chapelain qui l'élève. Pour le récompenser, le petit tzigane séduit, puis épouse la servante de son patron. On les cliasse, et il se fait broyeur de couleurs chez un peintre. Il ruine et bat sa femme, la quitte et fait son tour d'Espagne comme artiste portraitiste. Arrivé à Grenade, il loue un habit, offre ses services à l'archevêque et à tout le haut clergé. Les commandes affluent, jusqu'au moment où Melchior de la Ronda le reconnaît et le démasque. L'histoire dans sa simplicité est plausible; mais elle ferait fort mal dans GU Blas. Elle retarderait de dix chapitres le dénouement de l'histoire des homélies, auxquelles on ne songerait plus après le départ de Vexillario. C'est justement pour cette raison, va-t-on nous répondre, que Lesage ne l'a pas insérée. Soit : le malheur est que rien dans ces dix chapitres ne rappelle l'allure alerte, le style précis et facile, l'esprit fin et observateur de Lesage. Ce ne sont que platitudes, lourdeurs, gaucheries : si Lesage les a écrites, il a donc bien baissé, plus encore que l'archevêque de Grenade.

L'auteur affecte des connaissances artistiques et historiques peu familières à Lesage, qui sait mal l'argot d'ate-

lier. On y parle de teintes ynossêes, de repoussoirs : le terme était déjà en usage de son temps. « Il faut, dit Diderot dans V Histoire de la peinture, que ces objets inutiles se tournent en repoussoirs. » Vexillario étale, à Tofficc de rarclievêché, une érudition de fraîche date ; il connaît et cite Vincent Johannes, Vélasquez, Sancliy Coello, Zurbaran, Murillo, Morales, Herrera. Mais il les cite sans ordre, « ce qui donne à toute l'assemblée une opinion défavorable ». On était ferré sur l'histoire de l'art aux tables de l'office. Quelle triste figure fait l'archevêque durant tout ce récit intercalaire! Non seulement il baisse, mais il devient une pure ganache. Vexillario n'est qu'un triste barbouilleur : il l'admire comme un grand artiste. Tandis qu'il pose, il a des réflexions d'enfant : « Que lu es heureux, Gil Blas, de voir la toile se couvrir de couleurs, tandis que je suis cloué sur ce fauteuil ! » Il voudrait voir comment on fait. Le portrait fini est informe avec « des yeux cerclés de rouge ». Le pauvre archevêque, qui est décidément bien malade, s'extasie, et commande aussitôt le portrait de tous ses prédécesseurs à Grenade. L'auteur nous explique avec grâce cette admiration intempestive : « Depuis son accident, sa vue était devenue faible, il ne distinguait bien que les larges plaques de rouge, de blanc et de violet, et d'ailleurs, je le crois, quand sa vue était encore bonne, il n'était pas trop capable de distinguer un bon tableau d'un mauvais. » Ils se valent tous, dans la famille. Le neveu, Fernandde Leyva, apprend que le Vexillario est un lilou. On s'attend à ce qu'il le chasse. Point. « Laissons finir le portrait, il sera plus facile alors de désabuser mon oncle. » Le

raisonnement est limpide. L'archevêque, fatigué de poser, fait revèlir Gil Blas des ornements épiscopaux : il posera pour les mains et le costume. Gil IJlas n'a rien de mieux que de se costumer à l'autre bout du palais, qu'il traverse ensuite dans toute sa longueur, habillé en archevêque, à la grande joie de ceux qui le rencontrent.

Vexillario veut lui faire un fond : tapissier improvisé, à lui seul et à bout de bras, « il décroche une portière de velours » de la salle et il « la place » derrière Gil Blas : savoir comment n'est pas l'affaire. Les homélies de l'archevêque sont de vieux sermons qu'il récite et qu'il fait acheter au poids du papier à la collégiale de la Sainte- Face, à Madrid. Il les dicte à son secrétaire et les jette au feu au fur et à mesure; mais quelle bizarre idée, d'abord, de les dicter quand il les a tout copiés, et puis de les jeter au feu en présence de son secrétaire, pour que nul n'ignore la provenance de son éloquence!

Il faudrait tout raconter pour épuiser la série de ces balourdises. Et dans quel style sont-elles présentées!

Vexillario « expédia tous les portraits », c'est-à-dire les acheva, et à la ligne suivante : « quand ils furent complètement expédiés »; ailleurs : « au train que va Vexillario ». Jamais on n'a fait plus ample consommation de conjonctions que dans ces pages. On peut prendre au hasard : (c II sut se faire héberger chez presque tous ses modèles auxquels il soutira quelques doublons qui devaient payer les toiles isolées qull leur remettrait quand le grand tableau serait terminé. » Rien n'est si éloigné du style de Lesage. Ou bien encore Vexillario voulait avoir les poches pleines, et « il lui semblait que

ses filets étaient assez bien tendus pour alteimlre à ce but. "

Atteindre un but avec un filet n'est pas banal. Mais c'est à la pag-c o9, que le faussaire montre le bout de l'oreille; et quand, à la ctMvnionie du baisement de l'anneau, on eut chanté un motet, et que « le chant de ce motet électrisa l'assemblée », il faut admirer Lesage d'avoir connu l'électricité soixante-sept ans avant Galvani et soixante-dix ans avant la pile de Volta. Sans doute tous les dictionnaires, dès la fin du xvni'' siècle, donnent le mot Electriser. mais au sens physique, et il n'apparaît nulle part avant 1743 avec le sens moral d'exciter, enthousiasmer '.11 est prématuré dans le Vexillario.

Voilà qui suffit pour une supercherie sans valeur; mais elle a fait des dupes. Plaignons l'honnête juge de paix de Pontivy qui a payé fort cher, [jaraît-il, ce beau chef-

i. Le plus ancien emploi de ce mot à notre connaissance se trouve dans une lettre de Servan à Dumouriez du 10 sept. 1792 {Archives de la qucrre) : • Veuillez redonner par vos conseils du ton à tous ces hommes que votre présence électrimil. • Mme de Staël s'en sert dans Corinne : ' Ce beau ciel, ces Romains si enthousiastes et par-dessus tout Corinne électrisaient l'imagination d'Oswald • (II, 1). Ce mot a eu bien des emplois malheureux. M. de Boisjolin nous rappelle l'anachronisme du III" acte de l'i Juive, à l'époque du concile de Constance :

Au nom de l'empereur, de l'honneur et des dames Qui des nobles guerriers électrisent les âmes.

M. P. Masson nous siL'nalc encore dans la traduction de }facbclh |>ar Jules Lacroix :

Viens donc, viens (|ue mon Ame électrise la tienne-.

Dans les Beaux Messieurs de Bois doré, sous Louis XIII, on lit : • Ses valets Turent électrisés par le courapc de leur maître. • C'est, en somme, un mot récent, et si jeune (|u'on a peine h l'employer sans anachronisme.

48 BIOGRAPHIE nE LESAGE.

<l'œuvi'o. Cette nouvelle jtoslhumc ressemble fort à un painplilol antireligieux cent fois plus cambrésien que boulonnais. Il faut croire que le fameux manuscrit de Lesage rencontrait bien des incrédules k Cambrai en i843. L'éditeur nous confie qu'on l'attribuait à une dizaine de Cambrésiens ou Cambrésiennes : «. un bomme d'esprit, une rlmne homme de lettres, un éminent ecclésiastique, un poète, un antiquaire », et lui-même le rédacteur de la Gazette; presque tout Cambrai y passe.

Avis aux amateurs d'autograplies sur le chemin desquels celui-ci se dressera. Si nous avons un peu insisté, c'est qu'il fallait biffer résolument cette fausse Suite de la Bibliographie lesagienne.

Un matin de juin 1715, un exprès du lieutenant de police s'arrêta, quai «le l'Horloge, au Soleil cVor, et déposa pour M. Lesage, qui habitait là, un pli de Monsieur le Chancelier Pontchartrain de la part de M. d'Argenson.

Ce n'était pas la première fois, et Lesage avait déjà reçu des messages de cette importance.

Pontchartrain s'intéressait à lui, et avait pour le moment recours à lui. Le chancelier avait fait la connaissance de l'homme de lettres par l'intermédiaire d'un ami commun, Henriot, la créature de Pontchartrain et le tuteur de l'abbé de Lyonne. Lesage n'eut pas à regretter cette belle connaissance. Par Henriot, évêquc de Boulogne, il obtiendra pour son frère, nous le ver-

rons, un canonicat dans celle ville. Quant à lui, pour le moment, ces relations pouvaient lui fournir de l'ouvrage. La Bibliothèque Royale avait reçu, le 17 février 1715, la collection des manuscrits de Galland ', pour lesquels une indemnité de 600 livres fut accordée à son héritier, l'abbé Despréaux. C'étaient 23 volumes arabes, 25 turcs, 14 persans, 9 de diverses langues, 12 vocabulaires et une trentaine de livres ou portefeuilles contenant divers travaux de Galland. Il s'y trouvait plusieurs traductions qu'on songeait à donner alors au public.

Au début du xvin" siècle, l'Orient passionne les esprits et captive les imaginations, comme aussi au début du XIX* siècle. Les jeunes orientalistes se pressent aux cours de Petis de la Croix, au Collège de Franco. Le cabinet des manuscrits, à la Bibliothèque nationale, conserve encore bon nombre de leurs travaux. Louis XI V^ envoie des ambassades en Perse; la Perse envoie les siens en France, et ils sont reçus avec éclat *. Les journaux les plus autorisés suivent à la piste les voyîigeurs, et présentent au public les travaux relatifs au Levant ^. La traduction des Mille et une Nuits de Galland en 1704 enchante le public, et fournit une mine de sujets aux gens de bdlres. Lesage y puise à pleines mains. Arlequin s'embarque pour le pays des Mille et une Nuils^ quand ce n'est pas pour celui des Mille et un Joutas, et se fait Arlequin Mahomet, quand ce n'est pas Arle-

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