A la vente Bovet, juin 1884, il Tut adjugé iOiO francs
été communiqués par votre ordre me jettent dans un embarras dont je ne puis sortir sans votre secours. J'avais déjà entre les mains une partie des mémoires de la demoiselle Petit, écrits par elle-même, et je me préparais à faire un ouvrage qui n'aurait guère été conforme aux lettres de M, Michel, non plus qu'à celles du consul d'Alep. Enfin j'allais composer un roman.
En effet, Monseigneur, dans la relation que cette nuuvclJL' fiancée du roi de Garbe fait de son voyage, elle se donne pour une Cariclée dont la vertu, contre la vraisemblance, s'est conservée dans tous les périls. Elle avoue qu'on la regardait à Erivan comme une houri, mais elle proteste qu'elle n'y faisait pas le bonheur des Mahométans, pas même du vieux kan qui l'adorait. L'amour de ce bon seigneur n'avait rien de matériel ; ce qui s'accorde fort avec l'opinion que nous avons de la chasteté des Levantins; elle n'a même jamais eu de complaisances criminelles pour M. Fabre, quoi qu'en puisse dire tout l'équipage de M. de Turgy. Cette Cléopàtre du Bourbonnais, plus heureuse que celle de la Grèce, a le privilège de charmer les hommes sans corrompre les mœurs.
De plus, si l'on en veut croire cette héroïne, messieurs les missionnaires ont grand tort de l'accuser d'avoir causé du scandale au Levant, elle (jui n'y a pas moins servi la religion que la patrie. Elle atteste les mânes de M. Fabre qu'elle l'a aidé de ses conseils dans des conjonctures délicates.
Elle conduisait pour ainsi dire la négociation; elle n'a eu pour objet que le service du roi et le bien de la nation. Toutes ses démarches, que les Français ont mal expliquées, ont abouti là, et le plus souvent quand on la croyait plongée dans les plaisirs, c'est alors que les affaires l'occupaient plus sérieusement.
Voilà, Monseigneur, en abrégé le portrait que j'aurais fait de la demoiselle Petit. En suivant ses Mémoires fabuleux je me serais attaché à peindre ses disgrâces d'une manière qui eût intéressé le public pour elle. J'aurais fait valoir jusqu'à
ses dérèglements et tourné tout à son profit. C'est ainsi que les historiens trahissent quelquefois la vérité en s'imaginant la faire connaître.
Les mémoires que Votre Grandeur m'a fait communiquer, et dans la plupart desquels il règne un caractère de vérité ont renversé toutes mes idées. La plume que je tenais prête à justifier une femme qui me paraissait pouvoir n'être pas si coupable, me tombe des mains, et je ne vois plus qu'une aventurière dont la vie me semble moins digne d'être offerte à la curiosité des hommes que dérobée à leur connaissance.
Cest dans. cet embarras que j'ai recours à vous, Monseigneur; que faut-il que je fasse ? Je ne sais plus ce que Votre Grandeur exige de moi. Elle ne veut pas sans doute que je compose un ouvrage plein de mensonges. Veut-elle une histoire de la dame, une histoire dépouillée d'artifice, une narration qui en lie tous les événements, quelque horribles qu'ils soient? En ce cas, les lettres de M. Michel et de Jean-Pierre Blanc peuvent suppléer au défaut d'un compilateur.
Cependant, Monseigneur, vous êtes le maître. Ordonnez-moi de faire tout ce qu'il vous plaira. J'obéirai avec un sentiment plus vif que si le respect seul m'animait. Il semble que le zèle de M. l'abbé Ilenriau pour Votre Grandeur m'échauffe et m'inspire. Je sens un plaisir à travailler par votre ordre, mais un plaisir où il n'entre point de vanité. Je songe moins que c'est un grand ministre qui commande, qu'un seigneur aimable qui souhaite, et dont les volontés doivent être des lois.
J'irai, Monseigneur, chez M. d'Argenson chercher votre réponse, à moins que vous vouliez m'honorer directement de vos ordres. Mon adresse est sur le quay de l'Horloge, au SoIeiJ d'or.
Je suis avec un profond respect, Monseigneur,
De Votre Grandeur le plus humble et le plus obéissant serviteur,
Lesage.
A Paris, le IS» juin 1113.
Colle longue et rare letire attend encore aujourd'liui son adresse. Nous croyons pouvoir lui en assigner une certaine.
Les noms des destinataires présumés ont été jusqu'à présent donnés au hasard. Le catalogue Bovel raltribuc au marquis de Torcy. Ce pourrait être lui. 11 était encore, au mois de juin, secrétaire d'État des AfTairos étrangères, et rhistoire de Marie Petit pouvait concerner son département. Mais quelle preuve apporte-t-on de cette attribution? Aucune; ce n'est qu'une hypothèse, cl elle est mauvaise. Audiffret est plus heureux quand il la croit adressée à Pontcharlrain, mais ce n'est de sa part qu'un bonheur, et non une certitude acquise. Il manque de critique dans ses déductions trop vagues, et se conlente à trop bon compte. La lettre, dit-il, est adressée à un ministre « qui ne peut être que le comte de Pontcharlrain ». C'est possible; il eût fallu dire pourquoi. Nous eussions aussi désiré plus de rigueur dans les conjectures. « On crut, déclare-t-il, que l'histoire de cette femme pourrait amuser le public. On jeta les yeux sur Lesagc? » Qui, on? Et si Audiffret ne le sait pas, pourquoi affirme-t-il : « C'est d'Argenson qui avait proposé Lesagc à M. de Pontcharlrain »? Qu'en sait-il? Non que l'hypothèse soit invraisemblable : nous l'appuierons au contraire par ce double fait, que d'Argenson est nommé dans la lettre comme un ami commun, et qu'en oulre, ayant la Bretagne dans son département de contrôleur général, c'était peut-être une raison pour s'intéresser à ce jeune Breton.
Il est curieux qu'on n'ait pas encore songé à noter le nom d'un homme qui figure dans cette lettre, et qui fixe
avec précision ces incertitudes. Relisons le début : « Quand M. l'abbé Henriau ne m'aurait point assuré que je pouvais prendre la liberté d'écrire à Votre Grandeur,... une autre raison m'y déterminerait. » Et plus loin : « Il me semble que le zèle de M. l'abbé Henriau pour Votre Grandeur m'écbauffe et m'inspire. »
Voilà un abbé Henriau qui tient de bien près à ce grand ministre, puisqu'il peut prendre sur lui d'engager Lesage à remercier Son Eminence, et que Lesage croit faire sa cour au ministre en se recommandant de lui à deux reprises.
Cet abbé Henriau, nous le connaissons : Jean-Marie Henriau, abbé de Valloires, diocèse d'Amiens, évêque de Boulogne-sur-Mer en 172i, mort le 23 janvier en 1738. Il était le tuteur de l'abbé Jules de Lyonne, et l'abbé Jules de Lyonne est le protecteur de Lesage.
Saint-Simon nous apprend d'autre part que Henriau était le protégé de Pontcbartrain. « Henriau, valet à tout faire, parut un si grand sujet au P. Tellier, et si à sa main, qu'il le chargea dans Paris de plusieurs commissions extraordinaires dans des couvents de filles, appuyé par Pontchartrain qui se délectait de mal faire et qui faisait bassement sa cour au P. ïellicr. Tous deux firent l'impossible auprès du roi pour le faire évéque, sans que jamais le Roi qui était instruit sur ce compagnon, les voulut écouter. Les chefs de la constitution se firent un capital de le faire évoque dans la régence et réussirent enfin à le faire évèque, ou, pour mieux dire, loup de Boulogne, à la mort de M. de Langle. Rien en tout ne pouvait être plus parfaitement dissemblable. Henriot, connu
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et par conséquent méprise et détesté, y vécut et y mourut en loup. Ce fut un des premiers évoques que le cardinal Fk'ury voulut sacrer. Il en fit la cérémonie à Fontainebleau dans la paroisse, au scandale universel. »
L'abbé Henriau est assez influent sur Pontchartrain pour intercéder auprès de lui en faveur de ses amis, fussent-ils aussi indélicats et aussi peu recommandables que lui-même. Un certain Calquier avait commis celle bag-atelle de mésuser des fonds qu'on lui avait confiés. Henriau trouve la chose si naturelle qu'il se fait son protecteur devant le ministre. On conserve aux archives de la marine la « réponse de Pontchartrain à l'abbé Henriau qui avait demandé le pardon du sieur Calquier pour les dérèglements dans lesquels il s'est abandonné '. »
La conclusion se tire d'elle-même. Lesage voyait souvent Henriau chez de Lyonne. Henriau était au mieux avec Pontchartrain, secrétaire d'Etat à la marine (1690i7I5). C'est donc Pontchartrain, le ministre auprès duquel Henriau avait qualité pour accréditer Lesage, et c'est bien lui d'ailleurs qu'intéressaient les affaires du Levant, comme celle de Marie Petit.
L'incident en demeura là. Lesage ne raconta pas les aventures do « cette nouvelle fiancée du roi de Garbe », de celle que, par un lapsics bizarre, il appelle « Cléopàtre du Bourbonnais plus heureuse que celle de la Grèce ». Le ministre s'en tint aux rapports de Michel et de Jean-Pierre Blanc, le consul d'Alep. On ne peut que le regretter. Mais Lesage avait bien compris que l'entreprise était
1. Archives du ministère de la Marine et des Colonies, Ordres et dépêches, marine du Levant, B^ 243, p. 55.
périlleuse, et il s'esquiva. Innocenter Marie et la donner « pour une Cariclée », c'était infirmer et contredire les rapports officiels des agents gouvernementaux, c'était presque irrévérenieux pour le gouvernement. D'autre part, il était bien évident, sans vouloir autrement blanchir notre audacieuse aventurière, que ces rapports devaient réunir bien des calomnies infâmes '■ auprès de justes sévérités. p]ntre la vérité et le roi, Lesage s'abstint : c'était plus prudent, et le ministre agit comme un homme d'esprit en n'insistant pas.
1. Ferréoi écrit ii Michel : « Si vous l'aviez tuée, ce ne serait qu'une p (le moins. »