Annuaire statistique du Morbihan, 1881, parlie II, li
&1 BIOdllAPHIE DE LESAGE.
près (lu détroit de Magellan, la Terre de Feu, l'île Beauchêne (52'' M' lat. S.), et fut pris par les flibustiers : ce n'est point lui. Le nôtre était flibustier et rançonnait les navigateurs. Il revint en France avec des biens considérables pris sur les vaisseaux anglais, joua et perdit presque toute sa fortune, enfin se retira à Tours, où il mourut en 1731. Il laissa des Mémoires (juc sa veuve confia à un ami de Lcsagc. Celui-ci les arrangea, et en donna une partie au public. Le reste demeura à Tours, et Lesage, malgrré sa promesse, ne les utilisa pas.
Ces Mémoires comprennent six livres, dont trois (III, IV, V) font dig-ression et sont les aventures du comte de Monneville. La composition n'y est pas plus savante que dans le reste des romans de Lesage. Le livre s'arrête sans que cette fin soit motivée par d'autres raisons que le caprice de l'auteur. Malgré tout, le récit intéresse et vaut qu'on s'y attarde un instant. C'est un caractère bien trempé, ce Beauchène, un type pittoresque de forban hardi, entreprenant, pour qui le danger n'existe pas. Son père et sa mère — des Français — étaient venus s'installer au Canada sur le Saint-Laurent, près de Montréal. C'est là que fut élevé notre jeune héros. Il montra de bonne heure ce qu'il serait. L'enfance de Du Guesclin est paisible auprès de la sienne. « Dès mes premières années, je me montrais si rebelle et si mutin qu'il y avait vsujet de douter que je fisse jamais le moindre honneur à ma famille. J'étais emporté, violent, toujours prêt à frapper et à payer avec usure les coups que je recevais. » Un jeune prêtre avait été chargé de lui apprendre à lire : il le récompense de ses services en s'abouchant avec plu-
sieurs garnements de son espèce pour l'assommer à coups de pierres. « Jamais enfant n'a fait paraître tant de dispositions à devenir un querelleur furieux, un nouvel Ismaël, fils d'Agar. Je n'étais pas content que je n'eusse entre les mains couteaux, flèches, épées, pistolets : c'étaient là mes poupées. On faisait de moi tout ce qu'on voulait quand on me promettait de ces armes; et si l^on avait l'imprudence de m'en donner, je les essayais sur les premiers animaux que je rencontrais. Je n'avais pas sept ans qu'il ne restait ni chat, ni chien, ni porc dans le voisinage. »
Cet enfant promettait, et il tint ses promesses. Trouvant trop pacifiques ses parents et les gens de son pays, il les quitte, il offre ses services à une tribu voisine, des Iroquois sans cesse en guerre contre la domination française, et commandés par un sauvage des plus célèbres, la terreur du Canada, surnommé la Chaudière noire. Le jeune transfuge goûte alors les délices de la vie iroquoise, les incursions, le pillage, l'incendie des prisonniers qu'on liait à un arbre et qu'on rôtissait; Il eut « cet amusement » pendant six ans. Après quoi il voulut commander à son tour. Il s'était attaché par sa bravoure et son audace une poignée d'Algonquins. Il se fait nommer leur chef, ot commence une vie do rapine. « En arrivant dans Montréal à leur tête, j'étais plus fier qu'un général; et malheur aux bourgeois qui ne me saluaient pas profondément, ou qui m'osaient regarder entre deux yeux! » Il se livre à tous les méfaits. Il tue à moitié M. de Cadillac, le commandant du fort du détroit. Il est cité devant un conseil de guerre. Il entre dan^s la salle
« d'un air effronté, habillé en sauvage à son ortlinaire ». On le condamne au cachot. « Le terme de cachot me fit nionlor le feu à la tète; et regardant M. «le Champigny dun air irrité : « Ce ne sera pas, lui répondis-je lièrcinent, « tant que j'aurai mon sabre, que j'irai au cachot, ni tant <( que mes sauvages seront dans la place. » Une pareille insubordination faisait plus d'honneur à sa bravoure qu'à sa prudence : il fut désarmé et emprisonné. Quand il eut purgé se peine, il reprit sa bande et ses occupations, faisant le commerce d'eau-de-vie, de pelleteries, incendiant les maisons des débiteurs trop lents à payer, écorchanl tout vifs ceux qui ne payaient pas. Quant à ceux qui essayaient de le troujper sur les chilTres, mal leur en prenait. Quand Beauchène va chercher au magasin les rations de viande et d'eau-de-vie que lui offrait le gouverneur, « le garde-magasin, nommé Dégoutin, qui avait eu apparemment en France le même emploi, et qui croyait avoir encore affaire à des soldats français, nous voulut faire passer quinze livres pour vingt, et des os pour de la chair. Je nl'en plaignis, il me brusqua : et moi, qui n'ai jamais été fort endurant, je lui répliquai par quelques coups do sabre qui le mirent hors d'état <le m'empècher de me faire moi-même bon poids et bonne mesure. »
Ainsi vivait-il, no rêvant que plaies, bosses et coups de sabre, quand le hasard lui lit faire connaissance d'une troupe de flibustiers. Ce métier nouveau lui sourit, et il accepta l'offre d'être des leurs. Il fallait, pour partir, quitter les Algonquins, ses compagnons. Cette séparation lui coûte, et cette âme bronzée mollit un peu avant
d'abandonner ses amis. Il y a dans son départ une délicatesse, un sentiment attendri, une émotion dont on ne l'eût pas cru capable. Il leur cache son projet; à l'heure du départ, il se promène avec eux, s'arrête un instant en leur disant d'aller toujours, qu'il va les rejoindre, s'éclipse soudain, et court se cacher à l'endroit où ses nouveaux amis devaient venir l'embarquer. « Touché de l'inquiétude où j'étais sur que je mettais mes pauvres sauvages, je les plaignais, et il y avait des moments où je me sentais tenté de les aller retrouver dans le bois. Je suis persuadé qu'ils y passèrent la nuit à me chercher en poussant des cris et des hurlements. »
Ce moment de faiblesse est vite passé, et maintenant vogue la galère! Beauchône appartient à la flibuste, qu'il va illustrer.
Qu'elle serait donc curieuse et instructive, une histoire consacrée à cette association qui se fit vers 1600, et qui prit pour point de ralliement Saint-Domingue et l'île de la Tortue! Quelle existence romanesque, que celle de ces flibustiers ou Frères de la Côte, qui s'allièrent aux boucaniers pour courir sus à l'Espagnol, conduits par ces forbans extraordinaires d'audace et d'orgueil : Pierre Legrand, Lewis Scott qui prit à lui seul San Francisco de Campêche, Alexandre Bras de Fer et Montbars l'Exterminateur, Nau rOlonnois qui rançonna Gibraltar en 1666, Van Ilorn, Grammont, Laurent de GralT qui pillèrent Vera Cruz, et Morgan, et Sharp, et Harris, sans compter de Lussan, un noble de vieille souche, Dampier, Ducasse et tant d'autres! C'était une puissance, et Louis XIV luimèmo no dédaigna pas leurs offres de service. Avides et
entreprenants, ils étonnaient l'ennemi plus fort qu'eux, avant de le réduire à leur merci.
A l'époque où Beauchêne entre dans leurs rangs, leur splendeur est passée, et leur audace ne peut plus aspirer qu'à des tentatives isolées sur des vaisseaux habilement surpris, espagnols ou anglais. Beauchêne trouve dans cette existence aventureuse une ample matière à de brillants exploits. Le récit de ses campagnes nous initie à la flibuste, à ses lois, ses dangers, ses attraits. Voici le code (lu deuil quand un capitaine a été tué :
« On amène la flamme à mi-mât, ainsi que le pavillon qui, par ce moyen, traîne tristement dans la mer. On dépouille le bâtiment de ses pavois et banderoles ; la manœuvre s'y fait dans un grand silence, et très lentement; et l'on tire un coup de canon de demi-heure en demi-heure. »
Quand les flibustiers sont blessés, ils sont indemnisés à proportion de leurs blessures, et voici le tarif :
« On donne deux mille livres pour la perte d'un bras, d'une jambe, d'un œil, d'une oreille, d'un nez, d'un pouce ou d'un petit doigt; et si quelqu'un demeure estropié de ses blessures, de droit il est reçu sur le premier vaisseau de flibuste, où, quoiqu'il soit inutile, il partage avec les autres également. »
La bonne camaraderie règne dans la flibuste, une des premières formes d'association de secours mutuels.
Quant au courage, que nul ne se présente, s'il n'est résolu à tout braver.
« Un matin en doublant la petite île des Tortues, il se présenta devant nous un bâtiment anglais auquel nous
allâmes sans balancer. Le capitaine qui le commandait aurait cru se déshonorer en nous évitant. En effet il ne voyait qu'un petit vaisseau de huit pièces de canon, qu'il ne croyait pas assez téméraire pour oser en attaquer un de quarante-six pièces et de trois cents hommes d'équipage. Il ne connaissait pas encore les flibustiers. »
On le lui fit bien voir. Il était déjà arrivé à Pierre Le- ^rand d'aborder et de désemparer avec sa chaloupe un vaisseau espag^nol de cinquante-deux canons et quatre cent soixante hommes d'équipage, au cap Tiburon (Saint- Domingue). Beauchène suivit l'exemple de l'ancien. Son énergie et sa rare valeur l'avaient bien vite désigné pour remplacer son capitaine tué au feu : les Anglais furent fort éprouvés, partout où il les rencontra, aux Antilles, en Guinée ou au Brésil.
Il paya quelquefois cher ses audaces. Rien n'est poignant comme le récit de sa ca[)tivité dans les prisons de Kinsal, en Irlande.
Il avait d'abord été déposé avec ses compagnons k la Jamaïque. Le gouverneur du fort était un vieux déserteur français qui tenta de débaucher ses captifs au profit de l'Angleterre. Sur leur refus formel, il leur diminua les vivres, et les faisait se promener dans des champs broussailleux pleins d'une espèce d'épine appelée raquette. Après la promenade, ils étaient obligés de s'arracher soigneusement les uns aux autres toutes ces épines des jambes et des pieds, « parce qu'autant qu'il en restait de pointes dans notre chair, autant il s'y formait d'abcès douloureux. »
Ce fut pis encore quand on les eut «léporlés en Irlande.
« Ces démons se diverlissaient à nous faire battre pour un morceau de pain ou de viande, comme on fait en Ani.'^leterre les coqs, et en France les chiens. » Ceux qui refusaient do se battre, on les assommait de coups de canne^ comme des lâciies qui ne méritaient pas qu'on les fît subsister. On nommait « coq des prisonniers » celui qui ne trouvait pas son vainqueur. Il avait le privilège de faire lui-même les paris de nourriture à sa guise, et d'en prélever le meilleur pour lui et ses amis. Les autres mouraient de faim. Ce règlement détermina Beauchêne à devenir le coq, pour sauver la vie des siens. Il s'agissait de disputer la place à un gros gars breton. Le flibustier, affaibli de jour en jour par le manque de nourriture, hésitait devant ce solide gaillard bien nourri. Un hasard les jeta l'un sur l'autre, et le grand Breton fut terrassé. Beauchêne fut proclamé coq : il ne le resta pas longtemps, parce qu'il tomba malade d'épuisement, et perdit un droit qu'il ne pouvait exercer.
Quelle réalité navrante dans la suite de celle horrible captivité : ces vivants à demi morts s'arrachant une bouchée de pain et une poignée de paille, périssant étouffés par la terre et l'herbe qu'ils ont avalées; des misérables faisant mille bassesses pour obtenir un peu de nourriture! Un jour, un des pires compagnons de Beauchêne, jaloux de lui, voulut profiter de son état de faiblesse pour le maltraiter. « Il se mit à me frapper à coups de pied sur l'estomac et sur le visage. Il fallait que je fusse bien mal, puisque je n'eus pas môme la force de jurer. » La suite du récit est bien émouvante. Beauchêne ne rêve plus que vengeance. Quand il se croit assez robuste, il se glisse
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auprès de son ennemi endormi, traînant une pierre qui lui servait d'oreiller : il veut la soulever pour écraser sa victime, mais il peut à peine arracher de terre ce caillou de sept ou huit livres. Pour la première fois, il pleura.
Comment il vécut mal|iré ces dures privations, entouré des cadavres des siens; par quel strataj^ème il parvint à se faire donner un peu de nourriture chez un armurier qui l'employa; comment après son premier repas il fut pris d'un assoupissement qui le fit accuser de paresse «^t chasser de râtelier; comment il parvint à s'évader, c'est ce qu'il nous conte de la façon la plus intéressante. Dans le récit de son évasion, il y a des épisodes émouvants :
« La crainte de tomber entre les «rrilTes des constables m'empochait de suivre les routes ordinaires, ce qui était cause que je faisais six fois plus de chemin que je n'en aurais fait si je n'eus.se eu rien à redouter. Le soir, je soupai de quelques choux que j'attrapai en passant par un jardin. J'en mang-eai les cœurs, ot je me fis la nuit une couverture et un matelas des plus g^randes feuilles. Une si mauvaise nourriture et la fatigue d'une si longue traite me rendirent si faible, que le troisième jour, ne pouvant plus marcher, je fus obligé de me coucher dans une prairie qui me servit à deux usages, à me délasser et à me faire subsister. Il est vrai que mon estomac ne pouvant s'accommoder longtemps d'un pareil mets ne manqua pas de s'en défaire; si bien que je demeurai dans une inanition qui aurait été infailliblement suivie de ma mort, si un homme charitable, averti par des enfants qui m'avaient vu manger de l'herbe, ne fût venu me secourir avec deux autres personnes qui me transportèrent dans un village voisin. »
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11 faudrait lire encore la suite, son séjour au fond dune grange où il est administré par un prètro caché dans la famille; saguérison, son embarquement et ses nouvelles croisières, au cours desquelles les Anglais payent cher les cruaulés de Kinsal.
La réalité des descriptions et des récits fait l'originalité du livre. En quelque endroit que Beauchène nous conduise, Lesage observe et conserve le détail qui laissera au pays son aspect. 11 faut noter cette première apparition de la couleur locale, soixante ans après que le public avait, sans s'étonner, vu paraître sur le théâtre les Turcs français de liajazeL Ici, des Sakgames commandent aux tribus de Murons; les Algonquins traversent les lacs sur des canots d'écorce; les Iroquois s'écrient : Thetiat heyheim Kahoonrai, Kahooîwai, acislah, ce qui veut dire : Mes frères, aux armes, aux armes, feu! Les rivières sont pleines de caïmans, et les forêts, d'outardes. Les sauvages canadiens font souvent des razzias dans les campagnes de Montréal, et portent au poitrail de leurs bêtes les chevelures qu'ils ont scalpées. « Ils arrachent en même temps la peau de dessus le crâne, ils étendent ces peaux sur de petits cercles d'osiers, et les conservent précieusement. » Tous les détails y ont de l'exactitude. 11 n'est point de voyageur qui ne connaisse cette barre qui défen<l aux embarcations l'accès des côtes de Guinée, et fait « faire capot » aux pirogues les plus légères '. Lesage est bien renseigné; il sait que les gros vaisseaux sont obligés de mouiller au large, et que « cette barre fait faire des lames d'eau
1. Voy. les relations des récents voyages de "Wissman et de Paroisse.
qu'il faut prendre bien à pro})Os, même avec des chaloupes, pour n'y pas périr ». Le débarquement en Guinée, rentrée en relation avec les craintifs sauvages qui répètent sans cesse : Kio Kio paio\ le séjour au milieu de ces petits villages composés de quelques cases; les excursions en pleine forêt vierge, la chasse au tigre, les occupations des Achantis, il y a là en essence tous les plus pittoresques éléments de nos romans exotiques.
Et par-dessus tous ces tableaux chatoyants et ensoleillés plane, comme la grande inspiratrice de l'œuvre, cette puissance à la fois terrible et attrayante, la mer.
La littérature contemporaine s'est complue souvent à célébrer cette grande poésie de la mer et la passion tenace qu'elle inspire à ses fidèles en dépit ou à cause de ses colères.
Cette passion pénètre tout le récit de Beauchène; elle est l'Ame du flibustier. A peine à terre, il court à bord; du fond de sa prison, il s'exhale en regrets; à peine en sort-il, déguenillé, sans pain, sans abri, il se rend à travers mille dangers jusqu'à Cork.
Dévoré de faim et de vermine, en haillons, il ne quitte pas le quai, et sa vue se repaît du mouvement qui anime le port. « Je me promenai longtemps sur le port, où, malgré la faim canine qui me tourmentait, je prenais plaisir à considérer les vaisseaux qui se présentaient à ma vue; et je n'en voyais pas un à la voile que je ne me représentasse qu'il était à moi. »
Il embarque pour la Jamaïque. Ses campagnes se succèdent sans le lasser, il vole d'un abordage à un bombardement, d'une frégate anglaise à un garde-côte portugais,
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et sa caravelle fatig-uc en tous sens les mers des deux mondes.
Quant au récit lui-môme, au point de vue romanesque, malgré le défaut de composition, il intéresse par la succession variée de ses luttes maritimes et les aventures extraordinaires de ses héros. Est-il un épisode mieux conté que le séjour du jeune Iroquois Bcaucliêne chez M. de Rémoussin, les étonnements naïfs du jeune sauvage au milieu d'un luxe inaccoutumé, les agaceries des dames vexées par la timidité de leur gentil captif, les pièces qu'elles lui font, ses résistances aux nègres qui viennent lui faire sa toilette en répétant : Laver, maître, laver, les lubriques audaces de la négresse Angolette?
L'histoire de Monneville, quoique un peu longue, présente des scènes bien amusantes, comme la cérémonie burlesque, bruyante et macabre dans laquelle de jeunes écervelés protestent contre l'autorité des parents sur les fils : des grisettes du voisinage, invitées à Avenir faire, à l'antique, les pleureuses gagées, s'en acquittèrent si bien que les archers furent contraints de mener tout le monde au poste.
Il faudrait placer en regard de celte folie le tableau des orgies excentriques auxquelles se livrent les flibustiers, enrichis par de récentes prises, pendant le temps qu'ils passent à terre ' : une de leurs moindres inventions est d'inviter à déjeuner à bord des bourgeois réputés jaloux, de les enchaîner à fond de cale, et de leur faire accroire qu'ils vont pendant ce temps faire la débauche avec leurs
1. On songe en lisant ce récit aux détails analogues que donne P. Loti sur la vie à terre des marins de Brest, dans Pécheur d'/s/a/jf/e, par exemple.
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propres femmes. «< Les plus jaloux surtout nous réjouirent par les frayeurs mortelles qui étaient peintes sur leurs visages. Tout cela pourtant ne fut qu'un jeu », et les pauvres maris en furent quittes pour la peur.
La variété des sujets, des récils, des situations, la couleur déjà très vive des peintures exotiques, les mœurs curieuses des pays lointains, l'aspect original tantôt d'une tribu sauvage, tantôt d'une bande de flibustiers à bord partageant le butin ou se l'assurant la hache d'abordage au poing, tout cela rendu dans un style alerte et pur, malgré l'abus de prétérits étranges, nous affaiblîmes ou nous apostrophâmes : tels sont les titres qui recommandent ce livre trop oublié. Assurément une édition illustrée de lieauchéne ferait la joie de la jeunesse et délecterait encore le grand public *.
La même année 1732, Lesage publiait Guzman d'Alfarache. Ce roman, avec EstebaniUe Gonzalès (1734) et le Bachelier de Salamanque (1736), forme une sorte de trilogie dont ce n'est pas encore ici le lieu de nous expli- <|uer.Ils sont dus tous trois, comme Gil Blas, à l'imitation espagnole. Dans quelle mesure Lesage a-t-il compromis ou sauvegardé son originalité? C'est ce qu'il faudra examiner plus loin, quand nous ferons à propos de G II Blas le compte des dettes de Lesage envers l'Espagne.
Nous laissons donc pour l'instant ces romans espagnols. L'année où parut le dernier des trois, en 1736, il faut débarrasser la mémoire de Lesage d'un piètre roman
1. Nous avons «lu r<angcr ici ces Mémoires si dilTérenls des autres romans de LesaKC, (jii'on ne saurait les y mêler. Si nous y avons insisté, c'est que l'occasion nous a |)aru bonne et légitime de les tirer un instant de l'oubli.
qu'un libraire indiscret lui a fait attribuer. C'est le livre du sieur Fromayot, le conteur très grivois du Cousin de Mahomet ou de Karn Mustapha et liasch Lavi : la Promenade de Saint-Cloud ou la Confi-dence réciproque, trois parties, Paris, Dupuis, 1736. Elle eut une seconde édition en d737. On ne l'aurait pas attribuée à Lesag-e, sans l'édition de 1738, parue à La Haye, portant au faux titre par Monsieur Le Sage. Malgré cette attribution flagrante, le doute n'est pas permis*. Le genre du roman n'est pas le genre habituel à Lesage. Mais il pourrait avoir quitté pour une fois sa manière ordinaire. Cependant certains détails de style ou d'observation lui en interdisent la paternité. La composition n'est pas plus savante que celle de Lesage. Deux amis, Dupuis et La Rivière, descendaient l'escalier des loges aux Italiens. Une dame fait un faux pas devant eux; La Rivière la ramasse. « Ciel! est-ce vous? — Oui c'est moi. » l\ la reconduit. Dupuis attend à la porte. Il attend longtemps. Enfin La Rivière descend : « Qui est cette personne? — C'est toute une histoire; demain, viens avec moi à Saint-Cloud et je te conterai tout, à charge que tu me rendes la pareille en me contant tes aventures. » C'est convenu, et le lendemain à Saint-Cloud nous entendons l'histoire de La Rivière. La dame de la veille est son ancienne maîtresse. Il l'avait séduite pour pouvoir l'épouser. Les parents s'étaient opposés au mariage. On l'avait donnée à un avocat — joli cadeau — qui apprend le soir même des noces l'accident arrivé à son
i. Nous avons sous les jeux un Emile ou de l'Éducalion, par M. de Voltaire. — Cf. Monval, Notice pour la Promenade de Saint-Cloud de Guérel, XI, noie 3, dans la .V"" Coll. Moiiéresqup, 1888.
épouse. Le pauvre mari se contente, pour le monde, de faire froide mine à sa femme et de la reléguer à la campagne. Puis il meurt. Elle est donc veuve, quand La Rivière la retrouve. Il espère enfin l'épouser. Dupuis, pour n'être pas en reste, raconte son histoire; il amène même son frère Fortin, qui nous dit aussi son aventure avec une blanchisseuse rusée. Si cette cascade de récits s'arrête, c'est que l'auteur a vidé son sac. C'est le roman à tiroirs à la façon de Lesage.
Mais il n'est pas de Lesage. D'abord on ne voit guère à quelle époque il eût trouvé le temps de composer ce nouveau livre. Il paraît en 1736. A ce moment, Lesage vient de donner coup sur coup, en 1732, Guzman et Beauchêne, en 1734- EstehaniUe, en 1733 les Parques, la dernière partie du GH Bios, attendue et préparée depuis onze ans, plus une comédie de trois actes, les Amants jaloux, jouée aux Italiens. En 1736 paraît le Bachelier de Salmnanque, tandis que Lesage écrit seul et sans collaboration X Histoire de V opéra-comique ou les Métamorphoses de la Foire, comprenant un prolof/ue, une parade, une farce, une pièce en monologues, une pièce à la muette et une pièce à écrir teaux, jouée le 27 juin 1736; et encore, le M août de la même année, le Mari préféré, opéra-comique en un acte!
Le langage des personnages est à plusieurs lieues du style de Lesage. Quand Lisette, Marianne et La Rivière dissertent de Tamour sur le gazon des Tuileries, malgré les plaisanteries de Dubois sur leur jargon précieux et leur phébus, le fond mémo de leurs entretiens, leurs analyses ténues do sentiments i>lus ténus encore, sont du pur marivaudage, du précieux le plus renchéri.
Ce serait faire injure à Lesage de lui prêter ce style négligé, CCS métaphores de mauvais goût, où le rire railleur devient « un rire qui n'est pas applaudissant » (i, 113), où le mystère et la discrétion « sont les deux arcs-houtants de l'amour »; où une tante, félicitant son neveu de ses nouvelles relations, lui sait gré de « s'être faufilé » avec cette famille ; où ce neveu a là-dessus des vues qu'il voudrait remplir (n, 39); où l'on passe une heure à « plotter les compliments » pour se dire bonjour (n, 132); où le maître de céans (ii, 217); devient le « patron de la case », où enfin le style filandreux se déroule complaisamment dans un dédale de conjonctions (n, 223). « Le jeune magistrat parut s'attacher îi Mlle Poupin, moins pour se dépiquei' d'Emilie, que pour suivre le penchant qu'il se sentait naître pour cette aimable fille qui de son côté ayant conçu de l'inclination pour lui travaillait plutôt pour ses petits intérêts que pour guérir de l'amour d'Emilie. » Mais fautil encore un plus ample informé? Est-ce Lesage, la terreur de la Faculté, qui, au moment où l'un de ses personnages vient donner de la tête contre un seau de puits et tombe évanoui, se contenterait de faire dire au narrateur : « Je cours chez le premier chirurgien », sans se donner le malin plaisir de dauber un peu sur le compte de ces messieurs? Dans Gil lilas, il n'y manque pas une fois. 11 est vrai que plus loin La Rivière dit : « Ma femme tomba malade et les médecins firent le reste, » Le mot aurait été soufflé par Lesage à Fromaget, que nous n'en serions pas étonnés. Enfin on reconnaît aux habitudes du style un autre que Lesage. Il est tels mots souvent employés, familiers à l'écrivain, et dont ne se sert pas
l'auteur de Gil Blas : par exemple le mot assommant dans le sens d'écrasant. Fromaget en use et en abuse : tantôt une maîtresse apprenant le départ de son amant est saisie de douleur >< à cette nouvelle assommante » ; tantôt un mari accable sa femme coupable « d'un sang-froid assommant ». Ailleurs un abbé, éconduit par la belle qu'il courtise, ne se déconcerte pas, « quelque assommant que fût ce discours » ; ailleurs encore un autre amant essuie de la part de sa maîtresse « des mots assommants >). Il n'a que cet adjectif au bout de sa plume.
Comment le nom de Lesage se trouvait-il en tête de l'édition de 1738? Est-ce pure supercherie d'un libraire qui aura espéré mieux vendre sa marchandise en la couvrant d'un plus brillant pavillon? A une époque où l'on commandait, où l'on fabriquait en librairie du Saint- Evremond, le cas n'a rien d'impossible. Pourtant le livre se vendait assez bien. La fausse édition de 1738 est la troisième en trois ans. Il s'en fera encore une en 1757, à Paris, chez Brocas. Lesage a-t-il été de connivence dans la fraude? Avait-il même retouché l'œuvre, ou collaboré? C'est bien probable : il connaissait Fromaget ; ils travaillaient ensemble pour le Théâtre de la Foire, et précisément dans cette année 1738 Lesage signe avec lui les Vieillards rajeunis, opéra-comique en un acte. Ce sont là pures conjectures dont, après tout, la vraisemblance importe peu. Le seul fait intéressant et certain est que le roman n'a pas été écrit par Lesage. On s'y trompe en Allemagne ', et on a tort.
1. Ainsi M. H<^nnclicr perd, «lu bénéfice de sa consciencieuse élude sur la satire littéraire de Lesage, tout ce qu'il puise à celle source.
Après le dernier volume de Gil lilns, il faut faire un seul lot de trois livres qui parurent à des dates différentes : Une Journée des Parques^ songe, en 1735; la Valise trouvée, en 1740; le Mélange amusant de saillies d'esprit et de traits historiques des plus frappants, publié en 4743.
Il faut les réunir parce que c'est, sous trois formes différentes, une réédition, ou une suite, ou un appendice, comme on voudra, du Diable boiteux.
La Journée des Parques est un songe divisé en deux séances, où on nous fait assister aux occupations des fdles de Jupiter et de Thémis. Le fil du récit est beaucoup plus ténu que le fil des existences qu'elles coupent. Dans la première séance, elles déciment les hommes d'un bout du monde à l'autre. Dans la seconde, elles marquent à chaque nouveau-né sa destinée, en puisant pour lui dans différents vases, celui du mensonge, de la trahison, de la douceur, de la beauté. Celui de la chasteté est demeuré dans l'armoire. On en a rarement besoin.
Le cadre une fois donné, on voit combien il sera aisé de le remplir : sa souplesse permet do le distendre pour y bourrer autant d'aventures qu'en fournira l'imagination de l'auteur.
Du côté des morts, ce sont des paquets de fils à trancher : des Piémontais, une garnison allemande, des Péruviens, un corsaire anglais, un vieux professeur de rUniversilé, un abbé prodigue qui est peut-être bien l'abbé de Lyonne; la liste peut s'allonger à plaisir.
Du côté des naissances, même jeu. Elles filent successivement la destinée des enfants qui vont naître : la lille d'un empereur chinois, un futur bonze, une petite
Portugaise du Brésil, un petit baron allemand du Danube dont on nous fait Tbistoire, un auteur dramatique très fécond, qui serait peut-être bien Voltaire.
La composition de la Valise trouvée est plus étrange encore.
Un jeune marquis de Normandie, chassant en forêt avec un chevalier de ses amis, « aperçut trois loups ». Ils dévoraient une proie dont ils s'étaient saisis. Nos chasseurs, dans le moment, s'étant avancés au galop de ce côté là, trouvèrent « que c'étaient les restes d'un cadavre que des bêtes carnassières avaient déterré et qu'elles achevaient de manger ». A côté du cadavre ils trouvent une valise « enflée et fermée d'un petit cadenas ». Ils la crèvent avec un couteau de chasse : « Oh! oh! fit le chevalier, c'est une malle de courrier! » Ils avaient devant eux quelque infortuné prédécesseur du courrier de Lyon. Ils font porter la valise au château, et pour divertir ces dames, en dépit du curé qui remontre l'indélicatesse d'une pareille indiscrétion, ils s'amusent à dépouiller le courrier, et c'est même le curé qui fut obligé de faire la lecture.
Cette fiction était encore une de ces données souples et commodes qui plaisaient à la paresse de Lesage '. On conçoit que de cette valise, il va tirer tout ce qu'il voudra, et Dieu sait si cette valise avait ses raisons pour être « enflée » : trente et une lettres diverses, quarante-deux lettres d'Aristénète, traduites par un vieil auteur de Paris — qui est Lesage — et envoyées à une dame d'Évreux
1. Mme (le Villedieu s'en était servie avant lui dans le Portefeuille trouvé.
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de ses amies; et ce n'est pas le seul manuscrit : la Vengeance tj'ompée par lamour, nouvelle espag^nole, traduite par un prosateur inconnu, envoyée par <' un libraire de Paris à ujic dame de Caen avec laquelle il est en commerce de leltres »; l'histoire du Singe de Cordoue, qui était dans « une dépêche à part » ; ['Histoire d'un enfant gâté, qui est une lettre d'un frère à sa sœur : voilà pour donner une idée du contenu,
La partie la plus attrayante est assurément le paquet des lettres diverses, qui plaisent par l'imprévu des sujets et des destinations \ Les signataires représentent toutes les classes de la société, surtout la bourgeoisie, et audessous : une lille des chœurs de l'Opéra, une fille normande qui est bonne à Paris, un garçon barbier, une jeune bourgeoise de Paris, voire un g-endarme de la garde et un académicien.
Si l'on voulait connaître et résumer les idées de Lesage en matière de critique littéraire, c'est au fond de sa Valise qu'on les trouverait.
Au nombre des lettres que le curé tire de la malle, il V a quelques dissertations assez joliment tournées sur diverses questions générales : le bon goût, dont Lesage affirme qu'il n'existe pas absolument, qu'il est arbitraire, et qu'il serait fanatique de vouloir poser des règles imprescriptibles; une autre sur la difficulté (L, xiv) d'écrire un
1. Elle est bien jolie, la lettre IX, où un auteur, que son éditeur trompait sur la vente des Voyages des Terres Australes, lui fait acheter fort cher un manuscrit inepte de Sir'oës et Mirame, pour se venger. Il y a chez le libraire un bien amusant défilé de faux domestiques qui viennent demander le volume encore inédit de la part des plus hauts seigneurs de la cour.
ouvrage parfait, et, comme disait déjà Fabrice, d'occuper im pied de place dans les bibliothèques.
Lesage lisait beaucoup, et sa bibliothèque semble avoir été bien composée. Il paraît par le Mélange qu'il s'intéresse à la querelle des Anciens et des Modernes, et qu'il a lu avec soin les écrits de M. Dacier *. Quel rôle €Ùt-il pris dans la querelle s'il s'y était mêlé? il ne serait pas impossible qu'il eût été un Ancien, à voir sa prédilection pour l'antiquité, son érudition *, et au contraire le peu de cas qu'il fait dé la littérature contemporaine et du bel esprit ' des Modernes. Ses nombreuses citations nous le montrent capable de passer, comme Gil Blas devant l'archevêque de Grenade, un examen d'humanités.
Ses auteurs favoris, il les a nommés dans Gil Blas (X, vu) : Lucien, Horace, Érasme. Si l'on retrouvait l'inventaire de ses livres, il y en aurait bien d'autres, d'Homère à Euripide, de Virgile à Sénèque. Un long rayon était réser\'é à la littérature espagnole, dont il a fallu qu'il fût bien fourni pour en tirer tout ce qu'il nous montre.
Il connaissait encore des livres d'histoire ; il nous apprend dans le Mélant/e qu'il lisait Y Histoire universelle de Louis Coulon : il y a puisé ses connaissances sur l'Espagne au temps de Philippe IV.
Quant aux romans, il y a les romans de chevalerie : c'est un « tissu d'exlravjigances » *, et néanmoins on les lit, et M. de Tressan les rajeunit. Il est douteux que