‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 22 sur 99 · G.B.. X, vu · texte numérisé non relu

G.B.. X, vu

82 mO(illAPHIE DE LESAGE.

Lesage en fasse ses délices. Quand la marquise du Jiaclielier de Salamanque parle de Roland l'Amoureux, du chevalier Soleil, d'Amadis de Gaule, d'Amadis de Grèce, de don Quicliotle, don Chérubin n'est pas du toul de son sentiment « sur ces productions e-xtravagantes » ot « ces impertinences » (IX). Cependant Gil Blas, à Lirias. nous fait cet aveu : « J'avouerai à ma honte, que je ne haïssais pas non plus ces productions, malgré toutes les extravagances dont elles sont tissues, soit que je ne fusse pas alors un lecteur à y regarder de si près, soit que le merveilleux rende les Espagnols trop indulgents. » Si l'on consulte la liste des œuvres de Lesage, on trouve en 1704 une traduction du Don Quichotte d'Avellaneda et, de 1717 k 1721, une publication par livraisons d'une traduction libre de Roland l'Amoureux de Boiardo ', les délices de la marquise.

Lesage n'a pas fait le même honneur à la pastorale. L'oncle de Diego déplorait « qu'on n'aimât plus comme autrefois la pastorale ». {G. B., II, ix.) Elle attendra, pour renaître, que Florian s'en mêle.

La question sur laquelle Lesage s'est le plus souvent et le plus nettement prononcé est celle du théâtre, à propos des innovations récentes et du drame larmoyant. [1 lui est hostile, parce qu'il est, lui, foncièrement gai. Il fait la guerre à Crébillon, qui l'ennuie avec ses « sujets tragiques », ses « images de mort », ses « princes sanguinaires », ses « héros assassins ». Il prêle à un personnage ridicule ce langage : « Je me serais baigné

1. Déjà traduit en français par J. Vincent en 1344, et par F. de Rosset en 1619.

dans le sang, on aurait toujours vu périr dans mes tragédies non seulement les principaux personnages, mais les gardes mêmes : j'aurais égorgé jusqu'au souffleur. »

La comédie, à ce moment, abandonnait la voie tracée par Molière, devenait « sensible » , et se mettait à la mode '. Il y a là, dans le xvm® siècle, toute une période humide. Lesage raconte dans son Mélange la scène des mouchoirs, à la Judith de Boyer. Son siècle aussi est le siècle des mouchoirs, dont il enrage.

Il faut des larmes à tout propos. Collé en gémissait : « La jeunesse actuelle ne connaît plus d'autre espèce de comédie que le genre larmoyant. La nation est devenue triste. Les femmes d'ailleurs ont tellement pris le dessus chez les François, elles les ont tellement subjugués qu'ils ne pensent plus et ne sentent plus que d'après elles. Les femmes veulent un spectacle qui les fasse pleurnicher. »

Les auteurs. Destouches (1680-1754), Saurin (1677- 1730) et les autres pleurnichaient donc. Lesage, lui, ne cesse de protester. Don Chérubin va au théâtre de Mexico, et il est navré de ce qu'il y trouve, « Il n'y avait pas le mot pour rire dans la pièce, bien que ce fût une comédie. L'auteur n'était pas de ceux qui prennent pour modèles les Plante et les Térence : au contraire, ennemi juré des ris et du plaisant, il n'admettait que les soupirs et les pleurs dans ses pièces. » (li. S., LU.) Il s'explique tout à l'aise dans la Valise (I) : « 0 malheureux auteurs comiques! Vous qui, nourris de la lecture des Piaule et des Térence, vous flattez de faire revivre ces grands maîtres

1. Voy. Lansox, Nivelle de la Chaussée et la Comédie larmoyante.

en les imitant, vous êtes dans l'erreur. C'est vainement que Molière, leur disciple et leur rival, vous offre ses leçons; vous ne réussirez point. Le goût est corrompu; il n'y a plus de comique dans les comédies; tout y est sérieux. Les auteurs nouveaux ont banni les ris pour y admettre les pleurs; et cela pour se conformer au génie des femmes. Elles ne se contentent pas de larmoyer aux tragédies, elles veulent aussi que les pièces comiques produisent le même effet; elles demandent partout du tendre et du pathétique, ce qui fait souvent naître des monstres. » 11 s'indigne contre ce nouveau genre. « Estce que cela vous parait trop difficile? — Non, parbleu! un verbiage d'amour, des portraits, de faux brillants qu'on applaudit parce qu'on ne les entend pas, tout cela coûte beaucoup moins que vous ne pensez. Ce n'est donc pas la difficulté du travail qui m'empêche de disputer aux novateurs l'honneur de faire pleurer les dames; c'est le respect que j'ai pour le vrai bon; et, pour tout dire, en deux mots, j'aime mieux être sifflé en marchant sur les pas de nos grands modèles, que d'être applaudi en dépit du bon sons. »

Si l'on veut appeler classiques les théories littéraires du xvn" siècle, Lesage est un pur classique'. Il s'en tient au théâtre tel que le comprenaient Racine et Molière, tel que le définissait Fénelon * : « Il faut séparer d'abord la tragédie d'avec la comédie. » II n'admet pas l'intrusion des deux genres l'un dans l'autre ". Il ne prévoit pas les

1. Nous verrons qu'il tient aussi par son style au siècle de Louis XIV.

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