Vov. MoRiLLOT. sur Scarron
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son fusil, prise entre son assiette et le pommeau de la selle ? Et les sauts du poète dont les braies glissent , et dont la jambe qui n'est pas prise dans Tétrier sert de cinquième jambe au cheval? Et la dispute à lauberg-e, où le chapeau de Ragotin a été renfoncé sur ses épaules : on ne peut délivrer sa tète qu'en coupant le feutre avec des ciseaux? Voilà la note du roman entier; ce sont des scènes bouffonnes, d'où l'on a soigneusement écarté toute pudeur, toute réserve, toute mesure; ce sont des imaginations folles, des dégringolades dans l'ombre d'escaliers étroits, des tapes sonores sur des surfaces charnues et rebondissantes, des morsures d'abeilles indiscrètes sur des épidémies intimes, qu'ont rougis de récentes fessées. Scarron n'a pas voulu nous donner un tableau fidèle de la province à son époque , il a voulu nous faire rire, par des moyens un peu gros, mais toujours sûrs. Tant pis pour qui s'en scandalise, car il nous a prévenus. On est d'autant plus à son aise pour l'exclure du nombre des observateurs exacts, que lui même a pleinement conscience de ses exagérations : « Je suis trop homme d'honneur pour n'avertir le lecteur bénévole que s'il est scandalisé de toutes les badineries qu'il a vues jusqu'ici dans le présent livre, il fera fort bien de n'en lire pas davantage, car, en conscience, il n'y verra pas autre chose, quand le livre serait aussi gros que le Ci/ ru s. »
Scarron laissait ses charges bouffonnes en province : Furetière, vers la même époque, leur fit franchir les barrières de Paris (1G66).
Il s'essaye à peindre des « personnes qui no sont ni
héros ni héroïnes, qui ne <U*esseront point «rarniées, ni ne renverseront point de royaumes; mais qui seront de ces bonnes g-ens de médiocre condition, qui vont tout doucement leur prand chemin, dont les uns seront beaux et les autres laids, les uns sages et les autres sots, et ceux-ci ont bien la mine de composer le plus grand nombre. »
En dépit de si belles promesses, ce sont bien encore des caricatures que nous offre le lioman bourgeois. La première phrase nous donne le ton : « Je chante les amours et les aventures de plusieurs bourgeois de Paris de Tun et l'autre sexe. Et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que je chante sans savoir la musique. » L'auteur débute par une bouffonnerie; son premier mot est un lazzi de polichinelle. Cependant le début du Roman bourgeois peut passer pour un tableau de mœurs pittoresque et juste, et l'œuvre de Furetière serait tout autre qu'elle n'est, si la suite n'était si différente du commencement. On revit pendant quelques pages la vie du vieux Paris; on revoit la vieille place Maubert, et, tout proche, l'église des Carmes, rue des Carmes. On assiste à l'office dans la nef pleine de fidèles, au milieu desquels passe et repasse la gentille Javolte, qui tend sa tasse aux offrandes libérales des dévots. Et derrière un pilier, ne quittant pas des yeux la jolie quêteuse, le petit avocat Nicodème roule déjà dans sa tète les moyens d'entamer les négociations avec la belle inconnue. Comme c'est une honnête fille du quartier, le plus sur est d'attaquer d'abord les parents, et rien n'est si naturel ni si divertissant que le manège de Nicodème multipliant chez le
papa Villochoii les consultations et les visites : il l'invite à venir goûter avec lui les lièvres qu'il lui envoie, ils jouent, aux boules, des chapons que l'on mangera tous ensemble chez Villochon. Tout ce récit est intéressant, exact, nullement forcé ou invraisemblable, c'est un petit coin de la vie à Paris en 1666, au quartier Maubert. Mais ces qualités disparaissent bientôt; le naturel est chassé dans la suite, et il ne revient malheureusement pas au galop.
Le mariage projeté entre Nicodème et Javotte est empêché par l'intervention d'une certaine Lucrèce, dite Lucrèce la Bourgeoise, pour la distinguer de la Romaine qui se poignarda. La nôtre est une coquette chez qui on joue, et qui fait signer à chaque nouvel amant une promesse formelle de mariage. Nicodème a été jouer chez Lucrèce et il a signé, lui aussi. Yillochou l'apprend; il chasse son futur gendre qui sort de la maison par une scène bouffe, en trébuchant sur le beau-père qui ricoche sur la belle-mère, laquelle carambole sur sa fille qui entraîne la nappe et tout le service en se retenant.
Javotte, redevenue libre, est demandée en mariage par Jean Bedout. C'est un personnage grotesque, qui s'exprime dans le langage fleuri que cultivait Thomas Diafoirus.
Mais Javotte, que son père veut déniaiser avant de la marier, est conduite dans le monde, et nous pénétrons avec elle dans quelques ruelles précieuses dont la peinture serait fort intéressante, n'étaient les bouffonneries dont elle est agrémentée. Javotte y rencontre Pancrace. Elle s'en amourache, refuse Jean Bedout. Son père la met au
couvent, el elle se fait enlever par son préféré. Le reste se passe en coq-à-l'âne et pitreries entre Colantine, le juge, cet imbécile de Belastre, un grand-père de Brid'oison, et le poète Charosselles, autrement dit Charles Sorel, l'auteur de Francion.
En dehors de ces quelques romans mieux connus, sans doute les écrivains ne manquent pas,'qui ont essayé d'observer et de peindre. L'ont-ils fait avec succès? On en doute, à voir dans quels bas-fonds il faut aller les chercher '. Assurément ces œuvres obscures ont leur intérêt. Elles nous font pénétrer dans la vie intime de l'époque, dans la vie à Paris, la vie hors Paris; elles nous promènent de la Place Royale à la Galerie du Palais, du salon à l'église, de la rue aux ruelles : mais elles sont du domaine de l'archéologie, non de la littérature.
\ C'est par le théâtre * que commença le mouvement, et Molière en est le grand promoteur. Le théâtre, chez ses plus illustres représentants, n'avait encore montré que
'' le jeu des sentiments mis en contact ou aux prises, évoluant avec harmonie dans un milieu abstrait. Molière a cherché et créé des types, depuis le temps où chez le barbier Gély, à Pezenas, il observait les clients qui
1. Fourncl revient bien découragé de son excursion à travers ecUe littérature inconnue : Théophile de Wau, Fragments d'une histoire comique, où l'on trouve quelques types copiés d'après nature, le Libertin, l'Italien, l'Allemand, le Pédant, etc.; J. de Lannel, Roman satirique (1624); Tristan l'Hermile, le Page disgracié, où l'on voit de vifs caractères d'hommes de tous tempéraments et de toutes professions; Dassoucy, Aventures; Donville, Contes aux heures perdues; Ysarn, /e Louis d'or, IG'Ji, sorte de prototype du Diable boiteux; et encore C. Le Petit, de Préfontaine, de Pure, etc.
2. Le Théâtre Italien y contribua beaucoup. On peut lire à ce sujet Lintilhac, Revue critique, 4 février 1889 : le Théâtre de la Foire.
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allaient et venaient, jusqu'au jour où Visé le représente accoudé au comptoir d'un marchand de dentelles, absorbé, et qui semblait de ses yeux pénétrants lire dans l'âme des gens. Sa comédie n'est pas faite de complications inextricables : il a trouvé la comédie de caractères. Ce n'est plus le conflit de sentiments impersonnels qui fait le ressort des pièces; il présente à la pleine lumière de la rampe un personnage pris à la foule, qui trouve dans le parterre des originaux multiples ; et ce personnage vit d'une vie assez intense pour qu'il me rappelle des gens de ma connaissance. Aussi peint-il seulement des caractères généraux, que tout le monde a déjà vus. Beaumarchais s'est trompé, plus tard, quand il a voulu renouveler la comédie de caractères par les professions sociales. Ses Deux Amis ne sauraient intéresser qu'un parterre de financiers. Molière nous intéresse tous indistinctement. Il a fui les types spéciaux '; les siens sont humains au sens le plus large, mais non abstraits. Son Étourdi, son Avare, ses Précieuses, son Tartuffe, son Misanthrope, son Bourgeois gentilhomme vivent dans un milieu réel, ils ont une position sociale plus ou moins élevée, des revenus ou des embarras d'argent, des procès, des dîners, des visites, une haire ou des rubans verts, un pourpoint à aiguillettes ou des canons de chez Perdrigeon.
On ne vit plus alors au théâtre que des types de ce genre, des caractères pris sur le vif et fidèlement obser-
1. Il y a bien des médecins, mais c'est la plus populaire des professions. On sait ce (jue c'est qu'un médecin; on pourrait savoir moins bien ce qu'est un avoué ou un receveur, un président de chambre ou un inspecteur d'académie.
126 ORIGINES nu ROMAN DE LESAGE.
vés. Parcourez les affiches théâtrales des vingt premières années du siècle et même dès 1690 : elles pourraient servir à La Bruyère pour sa table des matières : le Distrait ou le Joueur (1693), et voilà pour Regnard ; le Grondeur de Brucys (1691); le Chevaliei' joueur (1697); le Néfflif/ent, VEspi'it de contradiction (1700), et voilà pour Dufresny dont nous remarquerons plus bas les romans ; le Curieux impertinent (1710), Clngrat (1712), l'Irrésolu (1713), le Médisant (1715), et voilà pour Destouches; ajoutez le Magnifique de Lamotte (1721); C Opiniâtre (1722) de Brueys; le Babillard (172")) de Boissy, et bien d'autres ' : le théâtre devient une école de morale pratique et d'observation psychologique.
Les scènes prennent l'apparence plus précise de petits tableaux de genre d'après nature. Ils nous transmettent ce que Saurin appelle les Mœurs du temps. Les titres même des pièces deviennent réalistes et pittoresques : la Foire de Bezons, le Retour des officiers, les Eaux de Bourbons, les Fêtes du Cours, les Curieux de Cojnpièrjne.
Il sort de tout ce théâtre oublié de vagues senteurs d'autrefois, de pâles et rapides apparitions de belles dames en robes couleur du temps, paniers à [/uérido)i ou bien en considération, rubans en taffetas du passage du Rhin, souliers mignons au Venez-y-mir garni d'émeraudcs ; de sveltes chevaliers en tunique amarante ou ponceau, leur fine épée relevant par-derrière les lourds pans chargés de larges broderies, galants et spirituels seigneurs qui s'avancent , la jambe cambrée , le tri-
4. Voy. V. FouRNEi., la Menue Monnaie de Moliêi-e (Samedi-Revue, septembre*1888 sq.).
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corne à plumes sous le bras droit, le bras gaucbe arrondi, inclinant savamment leur perruque poudrée et enrubannée.
Le roman ne pouvait demeurer étranger à cette innovation.
De fantastique, métapliysique, déréglé, burlesque et toujours faux, il devint d'abord historique, non plus à la façon de délie ou du Grand Cijre, mais, historiquement, plus vrai. On observa le passé, avant d'aborder le présent. Des personnages réels racontèrent leur vie, et furent tenus d'écarter toute invraisemblance, sous peine d'être taxés de mauvaise foi et'de mensonge. Des romanciers racontèrent à leur tour les mémoires de personnages fictifs, mais tinrent à honneur qu'on crût vrai leur récit apocryphe, et furent ainsi obligés à la plus stricte vraisemblance '. Bientôt, du passé on en vint au présent. L'attention se reporta sur la société de cette fin de siècle, on en décrivit les mœurs et les types; on lit des portraits, des caractères; les romanciers amenèrent en France des Siamois ou des Persans en tournée, qui regardèrent, observèrent, notèrent, écrivirent leurs impressions et
I. •■ C'est un inconvénient qui s'augmente tous les jours par la liberté qu'on prentl de puldier les Amours secrcltes, l'Histoire secrelte, etc., de tels et tels seigneurs fameux dans l'Histoire. Les libraires et les auteurs font tout ce qu'ils peuvent pour faire accroire que ces histoires secreltcs ont été puisées dans des manuscrits authentiques.... De là vient que l'on s'éloigne autant que l'on peut de l'air romanes(|uc dans les nouveaux romans. . (Bavle, Dklionn., art. Nidhard.) H faut faire remontera celte date lo goùl, qui devait aller croissant, et qui est loin d'élre passé, des mémoires, autobiogra|>hies, souvenirs, journaux personnels sous toutes les formes qui jieuvent rassasier le besoin ([u'ont les gensde lettres, comme dit Sainte-Beuve, - de se distribuer au public dans leur chair et dans leur sang. » Voy. Brumetikiik, /« Ultéraluvc personnelle (Revue des Deux Mondes, 1888). "
firent le tableau de Paris pour leurs congénères. Le roman était rentré dès lors dans le réel. Lesage n'est pas le promoteur de ce mouvement ; bien d'autres y ont contribué, mais il a puissamment agi dans ce sens, et son G'd Blas, quel que soit le mérite de Manon Lescaut ou du Paysan parvenu, demeure incontestablement l'œuvre la plus brillante de l'époque. C'est bien la poussée la plus vigoureuse qui ait dévié le roman vers le naturel et la vérité. On fera plus, et on fera mieux après lui, sans doute. On ne contera plus la vie entière d'un héros, mais un épisode de son existence: on limitera le sujet, parce qu'on approfondira d'autant plus l'étude des mœurs et des caractères. Mais le roman de mœurs que devait illustrer toute une glorieuse génération dans ce siècle-ci, remonte par ses origines à l'époque de Gil Blas. Le roman de Lesage n'est que la première et la plus éclatante manifestation d'une évolution depuis longtemps sourde et latente. Ce chef-d'œuvre suit et consacre les nombreuses tentatives i qui agitent et soulèvent notre littérature pendant la transition, si mal connue, du xvn° au xvni" siècle. Les plus érudits liseurs ont encore laissé beaucoup à glaner dans cette période. On ne saurait trop louer par exemple M. V. Fournel pour le xvu* siècle ', ou C. Monselet pour
1. V. FoiKNEL, la Littérature indépendante (1862). On peut y ajouter, <lu même, préface au Roman comique, d8o7; Colombkv, le Roman au xvu° siècle (Revue française, 20 août 183") ; Maron, le Roman de Mœurs au xvii' siècle (Revue indépendante, 1848, 111, 262-291); H. Focqlier, Au siècle dernier, p. o-lT; Colombey, avant-propos à Francion, 1838, etc. Il faut lire aussi YHistoire des femmes de France, par l'abbé de Porte, 1760; la très complète Ri(/liothrf/ue universelle des romans, en 224 vol., 1775-1189; la Nouvelle hibliothèfjuc des romans, 112 vol., 1798-180.o; on peut y ajouter DcTENS, Tables généalogi/jues des héros de romans avec un catalogue des principau.t ouvrages en ce genre, Londres, 1794; A. Marc, Dictionnaire
le xvm' ', des curieuses exhumations qu'ils ont faites. Et cependant, pour l'époque qui va environ de 1680 à 1710, à peu près tout reste à dire.
Combien peu, par exemple, se souviennent encore d'une femme qui n'a pas médiocrement contribué à renouveler le roman, Mme de Villedieu, née Desjardins.
Marie-Catherine Desjardins naquit en 1640 à Alençon. Sa mère, qui avait été longtemps attachée à une dame de la cour, avait sans doute rapporté de Paris le goût des romans. Elle en fit lire beaucoup à sa fille. Celle-ci n'attendait que l'occasion de mettre en pratique les beaux exemples qu'elle lisait; elle commença avec un jeune cousin un roman qui la força de fuir la maison paternelle. Elle alla trouver à Paris la dame dont sa mère avait été suivante; elle était jolie, intéressante; la dame la prit chez elle. Elle se fit séduire par un jeune officier, M. de Villedieu, pour se faire épouser. On fit courir le bruit que Villedieu était déjà marié ailleurs; il se battit pour prouver le contraire, et fut tué. Sa veuve sut s'attirer les bonnes grâces de l'archevêque de Harlay, qui, assure-t-on, prit pour sa pénitente une vive sympathie, et la casa dans un couvent. Mais la supérieure s'alarma d'avoir chez elle une romancière qui avait écrit les Désordres de V Amour, et Mme de Villedieu fut priée d'aller se convertir ailleurs. Elle se rendit chez sa belle-sœur, Mme de Saint-Romain,
des romans anciens el modernes, 1819-1828; Pigorbau, Petite Biblioifra^ phie hiofpaphico- romancière, 1821; Assblineau. liibliographie romantique, 1872; Cil. LoLAMiHB, trois introductions à ses trois volumes des Conteurs français du xvu» et du xyiii» siècle; D' Phil. Heinr. Koertiku, Geschichie des franzoesischen Romans im XV II Jahrhundert, Leipzig und Oppein, 1885-188".