OulAiés et Dédaignés
y resta, cl fit connaissance d'un vieux marquis de la Cliale, qui l'épousa, puis mourut. La marquise se retira en province, y retrouva le cousin de sa jeunesse ; ils se marièrent, et la femme, se réglant sur son mari, s'adonna au bourgogne, au Champagne et aux liqueurs fortes avec une prédilection funeste, dont elle mourut h quarantetrois ans.
Mais ce qui nous intéresse ici, c'est moins sa personne que ses romans. Il faut faire un choix : ils n'ont pas tous la même portée ni le même intérêt pour l'histoire littéraire. Les Annales (jalanles de la Grèce, les Amours des (jrands hommes, c'est-à-dire Solon, Alcibiade, d'Andelot, Caton d'Utique, Bussy d'Amboise ou Socrate, sont de pures fantaisies qui relèvent de la critique de Boileau dans ses Héros de roman.
Les Portraits des faiblesses humaines nous renseignent trop scrupuleusement sur la vie privée de Périclès, de Tibère, de Lycurgue et de Paul-Emile, pour qu'il y ait lieu de faire cas d'imaginations oii l'érudition n'a point eu part. Alcibiade se déguise en Phrygien pour voler en partie d'amour; Amycla lui fait des scènes de jalousie sur son attachement pour Socrate ; Socrate « se coule entre les arbres » dans l'obscurité pour aller à un rendezvous galant ; Solon aime Orgine et lui reproche amèrement ses complaisances pour Pisistrate ; comme elle est Salaminienne et qu'un Athénien ne peut l'épouser, il fait des lois nouvelles pour abroger cette défense. « Pour lui faire connaître qu'il ne se donnait jamais si entier à l'Etat qu'il ne réservât son cœur à l'amour, le même jour qu'il fit graver ses lois sérieuses et politiques sur
les tables où elles devaient être présentées au peuple, il en fit de particulières pour sa maîtresse. » En voici un échantillon :
Qui veut aimer parfaitement, Doit se faire surtout une loi du mystère. Des plaisirs de l'amour c'est l'assaisonnement, Il faut être jaloux des soupçons du vulgaire.
Comme on reconnaît bien là le ton et les préoccupations du gnmd législateur! Bien avant Roméo et Juliette, il passe des heures sous le balcon d'Aspasie, sans (ju'il soit autrement confirmé que les maisons grecques eussent des balcons; Alcibiade a des audaces et des indiscrétions qui le mettent dans de fâcheux embarras. Il pénètre sournoisement dans le « cabinet des bains » du palais, au moment où la reine de Sparte s'y baig-ne. Pendant la conversation, ils entendent la voix du roi, et Alcibiade, n'ayant d'autre salut, se plonge dans la baignoire que la reine recouvre d'un drap. Le roi entre, cause familièrement avec safenmie. s'étend sur un divan, s'y endort, et Alcibiade profile de son sommeil pour sortir tout trempé de sa cachette et s'esquiver par la fenêtre. Quel plaisant Alcibiade : une sorte de Chérubin plus entreprenant et plus coupable que l'autre.
Ainsi a d'abord écrit Mlle Desjardins. On retrouvait toujours un peu en elle l'auteur de la Chambre de justice de /'Aiïwicr, où elle avait fait, en 1668, établir par l'Amour « une chambre ardente >» pour « connaître des abus et des malversations » commises en galanterie, et rendre un édit d'Amour « fait au conseil d'Etat tenu en notre cour de Cythère au plus beau de nos jours, l'an
VM OIUGINES DU ROMAN DE LRSAfiK-
sept ou liuit mille selon le calendrier amoureux, et de notre règne le je ne sais combien.
« Signé : L'Amour. « El plus bas : La Nature. »
Ce n'est pas sans raison qu'on disait d'elle : « Elle se sert pour écrire d'une des plumes de l'Amour. »
Des Exilés, d'Astérie ou Tamerlan et de Carmante à l'Illustre Bassa ou à Pobjxène, il y a trop peu de distance pour que nous nous arrêtions à ces divaprations métaphysiques.
Mais quand on a éloigné toute une partie de ces œuvres, il en reste d'autres d'un caractère bien différent, les Annales galantes, les Nouvelles, le Journal amoureux, les Désordres de i Amour. Si l'on y retrouve *ou jours la galanterie un peu précieuse dont Mme de Villedieu abuse avec complaisance et comme par goût personnel, du moins les fictions y sont plus vraisemblables, l'histoire y est moins violentée, on ne sort plus des conditions ordinaires et possibles de la vie. Le romancier y fait preuve d'une grande érudition et de nombreuses lectures, qu'on pouvait déjà démêler même dans les œuvres fantastiques mentionnées plus haut. A travers les invraisemblances, on sentait par instants un terrain solide; on y savait que Solon avait acquis Salamine aux Athéniens, qu'Ovide fut exilé pour « avoir été suspect à l'honneur et à l'amour de César » ; on y est assez bien renseigné sur les amis de Socrate, sur les campagnes d'Alcibiade, sur les circonstances de la mort de Caton d'Utique, sur la famille d'Auguste; mais ces vérités historiques accusent davantage la fausseté des caractères, d'autant plus regrettable qu'il eût été si simple de ne pas choisir des personnages connus et historiques.
II y a plus (le vraisoniblanco <lans les Annales galantes où perce le souci de lu vérité, c Les Annales galantes, dit l'auteur, sont des vérités historiques; ce ne sont point lies fables ingénieuses revêtues de noms véritables.... J'ajoute à l'histoire quelques entrevues secrètes, quelques discours amoureux t si ce ne sont ceux qu'ils ont [)rononcés, ce sont ceux qu'ils ont dû prononcer. » Thucydide en personne ne ])arlerait pas autrement. Mme de Villedieu tient parole, et cite au besoin ses autorités. Il y a eu autrefois une comtesse de Castille qui suivit en France un pèlerin de Saint-Jacques, et quand Mme de Villedieu compose sa nouvelle du Pèlerin, elle est forte de l'histoire d'Espagne, règne de Ramire XVI, roi d'Oviodo, tome I, année 941. Il y a eu des Fraticelles, et ils ont été condamnés par les papes Boniface VIII et Clément V : IMatus en fait un chapitre entier, et Baronius en parle tout au long. Dans Don Carlos, les détails sur Charles-Quint et sa famille, sur Philippe II et son mariage avec Elisabeth de France, fille de Henri II, sur le duc d'Albc et le marquis de Posa, sont assez exacts pour qu'on ait quelque temps fait honneur de cette nouvelle à un historien, à Saint-Réal. Que cette érudition soit de fraîche date et un ])eu superficielle, il est très possible. Le seul fait intéressant pour nous, c'est le souci d'appuyer les aventures des personnages sur la réalité telle que la coule l'histoire ; et n'étaient trop de fines Heurs de galanterie, cl trop do madrigaux, on passerait aisément condamnation sur les quelques inventions de la romanesque personne en faveur de ses scrupules d'exactitude. Ce dont il faut lui savoir gré, c'est
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encore (l'avoir placé ses liéros dans les conditions onliiiaires de la vie, de les avoir présentés non jtas au milieu de négociations importantes, mais ainsi qu'elle nous l'annonce « dans leur dés-hahiller ». Dans les aventures du prince de Condé, de Mlle d'Alencon, de Mlle de Tournon, du prince de Parme avec Mlle de Yalentinois, le souvenir de la Princesse de Clèves ' est constant, et les personnages y gagnent de la vie, de l'intérêt. Les Désordres de /'^lw?0M7' racontent les amours de Mme de Sauve, veuve d'un secrétaire d'Etat sous Cliarles IX, avec le duc de Guise, le roi Henri III el plusieurs autres. Cette Mme de Sauve est un type assez heureux d'adroite coquette; le tableau de la cour de Catherine de Médicis et de Henri III, cour intrigante, galante et agitée, fait honneur à son auteur, qui n'était alors que femme de chambre de la duchesse de Rohan. Il ne faudrait pas négliger Mme de Villedieu dans une histoire du roman; si, après elle, il
j restait encore beaucoup à faire pour le respect de l'histoire et la vraisemblance des fictions, elle est en progrès
\ sur ses devanciers, et tout au moins faudrait-il le reconnaître. Ses contemporains ne lui furent pas ingrats*. Ses ouvrages étaient assez répandus pour que La Bruyère en fit le livre de chevet des bourgeoises sensibles, dans son portrait si vivant du nouvelliste. Quand il aura disparu, qui portera à ces dames le dernier roman en
\. Tout comme Zmde lui donna la première idée des Galanteries Grenadines.
2. • C'est plie qui avec raison a fait perdre le goût des grands romans. Elle s'entendait trop en conclusion pour ne pas composer des historiettes dont le dénouement touche presque toujours à l'exposition. » (VoisENOX, Anecdot. littér.)
LK ROMAN EN FRANCE A LA FIN DU XVII« SIÈCLE. 13u
vog-ue? « qui prêtera aux femmes les Annales galantes et le Journal amoureux '? »
Ce serait l'objet de tout un travail, et assez considé- \ rable, que l'histoire du roman pendant cette période. Elle nous écarterait beaucoup trop, pour l'instant, de Lesage. Qu'il nous suffise de constater le chang-ement important que subit le roman pseudo-historique, l'abandon des intrigues inextricables, le respect des vraisemblances. Quelle prodigieuse distance des romans que raillait , Gabriel Guéret à la Princesse de Clèves, où le tableau de la cour ne le cède qu'au naturel de l'intrigue, à la réalité des acteurs, à la sincérité de leurs sentiments M
Le sujet est celui de combien de romans modernes! C'est la Nouvelle Héloïse, c'est We7'ther, c'est Jacques de George Sand, c'est F^innij de Feydeau, c'est Volupté de Sainte-Beuve, c'est la donnée reprise par la presque totalité de nos romanciers, chez qui le dénouement seul diffère. Quelle délicatesse dans les premières entrevues, la présentation au bal, lors du mariage du duc de Lorraine, la passion naissante et encore inconsciente de la princesse, ses résistances, ses aveux involontaires quand elle laisse Nemours emporter son portrait; quand elle se sent
1. L'éditeur de La Bruyère, dans la collection des Grands Écrivains, M. Servois, parail bien mal renseigné sur Mme de Villcdieu. « Les Annaies galantes, dit-il, élaienl, suivant le IHclionnaire des anonymes de Barbier, l'ouvrage de Mme de Villedieu. » Point n'était besoin de Barbier et de son dictionnaire, (|uand il suffisait d'ouvrir le premier volume des iruvres de Mme de Villedieu. Le même éditeur n'en aurait pas été réduit à continuer sa note par cette déclaration : <• Nous ne savons quel était l'auteur du Journal amoitreii.r. •
"1. « Mme de Lafayetle dégoûta le public des fadaises ridicules dont nous venons de parler. » (Il s'agit des romans métaphysiques du xvu" siècle.) Encyclopédie., article Roman, parle chevalier de Jaugourt.
136 ORIGINES nu ROMAN DE LESA(iE.
inquiète pour une hlossuro qu'il ;i reçuo, quand elle rofuse «l'aller au bal du maréchal de Saint-André parce que le duc n'y sera pas; ses luttes, et l'aveu de cet amour qu'elle fait à son mari dans le parc de Coulommiers, aveu qui stupéfia la vertu indulgente et complaisante des lectrices. Mais la princesse n'avait pas nommé son audacieux galant. Il y a bien du naturel et de l'inlérôt dans la façon dont le mari le découvre. Nemours va faire visite à la princesse. Il y va un peu tard, pour la trouver seule. Elle ne le reçoit pas. Le mari est averti que Nemours est chez lui. Il rentre, et demande à sa femme qui elle a reçu. Elle nomme quelques visiteurs, sauf Nemours. « Et Nemours? Ne l'avez-vous point vu, ou l'avez-vous oublié? — Je ne l'ai point vu en effet, répondit-elle; je me trouvais mal, et j'ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses. — Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, répondit M. de Clèves, puisque vous avez vu tout le monde? Pourquoi des distinctions pour M. de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre?... D'une personne comme vous, madame, tout est des faveurs, hors l'indifférence \ «N'est-ce pas une bien jolie scène? Elles abondent. — Mais les détails sont faux! Le prince de Clèves n'a jamais épousé Mlle de Chartres et n'est pas mort de jalousie, puisqu'il fut tué à la bataille de Dreux en 1561! — Qu'importe, si la vérité générale s'y trouve, et si les acteurs vivent.
Le succès fut très grand. Mme de Lafayette eut même les honneurs de la discussion publique et de l'attaque,
1. • Le contraire de l'amour n'est pas l'aversion, c'est l'indilTérence : la haine n'oublie pas. » (Cherbulie/.)
dans une brochure contre son roman par Troussot de Valincourt. Il rendait un son nouveau, qui étonna et qui charma. Ce n'était peut-être pas encore le grand roman de mœurs : c'était déjtà, dans sa plus gracieuse apparition, la nouvelle simple et naturelle '.
Combien il en faudrait nommer encore, de ces romans vrais, et, comme on dit. Déçus : les Mémoires du chevalier de Grammont, où llamilton eut le goût de tourner les épisodes « dans le genre agréable et plaisant qui n'est pas le Imrlesque de Scarron », ainsi que le constatait déjà Jaucourt dans VEnci/clopédie; et encore, si l'on voulait être complet , les romans de Mme Gomez , Mme Murât, Marguerite deLussan, Mlle Durand, la comtesse d'Aulnoy, Mlle de la Force, Mme Petit-Dunoyer, Mlle Lhérilier, Mlle de la Rotheguilhen et bien d'autres, Mme de Xaintonge, d'Orligue de Vaumorière, de Mailly, de Lesconvel, Catien Courtilz de Sandras, le grandpère littéraire d'Alexandre Dumas, le vieux; Vignacourt, Serviez, Née de la Rochelle, Beaudot de Juilly, Vanel, Le Noble : ils sont légion! Lorsque, pour prendre un exemple dans celle quantité de romans, J.-B. Née de la Rochelle conte en 171 i sous forme de nouvelle les aventures du maréchal de Boucicaut, ses amours avec Mlle de Beaufort, la jalousie de la reine Isabeau qui l'aime en pure perte, l'assassinat du connétable de Clisson, l'aventure de Charles VI arrêté dans la forêt du Mans par un homme débraillé qui lui prédit ses malheurs
1. On y était si peu habitué que Bayle rendait des actions de grâces à Vaumorière d'avoir fait des romans - qu'on pouvait lire d'un bout à l'autre en moins de deux heures •. {Dict.)