‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 37 sur 99 · ORIGINES JiL IIOM.VN l)K LKSAGK · texte numérisé non relu

ORIGINES JiL IIOM.VN l)K LKSAGK

futurs : on csl frajipé de la distance qui nous sépare des aventures d'Ariane ou de Polcxandre. Il est bien vrai que le mendiant de la forêt du Mans est devenu, pour ajouter à l'horreur, « un spectre dont le visage était pâle et livide, les yeux étincelants d'un feu sombre, les cheveux hérissés, la barbe dégoûtante d'écume et de sang^ ». Mais nous citons cette exagération précisément parce qu'elle est à peu près unique dans tout le cours de la nouvelle. Le reste rentre dans le cadre d'une donnée réelle. L'histoire est respectée dans le récit du bal à l'hôtel Saint-Pol où le roi, déguisé en sauvage, dut à la duchesse de Jierri de n'être pas brûlé vif dans son maillot résineux, comme ses infortunés compagnons; elle l'est aussi dans l'expédition de Boucicaut entreprise pour défendre Sigismond do Hongrie contre Bajazet; dans le récit de l'assassinat du duc de Bourgogne à Montereau-fault-Yonne; et quant aux intrigues factices qui relient ces faits historiques, si elles sont remarquables, c'est par la simplicité et la vérité de l'invention, le naturel du <lialogue, la sincérité de la passion. La scène où Isabeau de Bavière, poussée par l'amour et la jalousie, arrête Boucicaut dans une allée de cyprès, lui avoue sa passion, lui ordonne d'y répondre et s'aperçoit qu'elle n'est pas aimée, est vraie, émouvante, et ne saurait se comparer pour le ton qu'à certaines pages de la Princesse de Clèves : « Vous m'avez entendue, Boucicaut, lui dit la reine : je ne parle plus au sujet, je dis à celui que j'aime : M'aimes-lu? Je lui dis : Aime-moi. Je le respecte, Isabeau prie, Isabeau cherche le bonheur qu'on veut lui refuser. Qu'as-tu à répondre? — Madame — Je t'ai entendu, tu hésites; Mlle de

Beaiifort l'emporte sur moi : je ne lui pardonnerai point celte victoire; je ne te pardonnerai point ces refus. Oublie ces instants d'abaissement où tu m'as vue, jure de n'en jamais parler. — Je vous le jure, madame. — Eloigne-toi et songe que tu m'as fait rougir. »

Ce goût, non seulement de la vérité générale, mais encore d'érudition historique, d'exactitude minutieuse dans les recherches, trouve son expression assez complète dans un roman de l'abbé Terrasson , un essai de restauration archéologique qui précède d'un grand siècle Salammbcy ou le Roman de la Momie : c'est le Sêthos, où l'auteur, un érudit et un curieux, essaye de revivre la vie de l'ancienne Egypte. Il connaissait l'antiquité; il avait traduit en sept volumes la grosse Histoire universelle de Diodore de Sicile. Il voulut, dans le Sétlios, faire une œuvre d'érudition et de morale, qui présentât un tableau de la civilisalion antique, et celui d'une vie complète passée au milieu de voyages et d'aventures. Nous suivons le tils d'Osoroth et de Nephlé à travers les péripéties de son existence, qui sont autant de prétextes à digressions savantes : Nephté tombe malade, et ce nous est l'occasion d'être renseignés sjH' l'étal de la médecine dans l'ancienne Egypte. Elle meurt, et nous voici au courant des cérémonies religieuses de l'enterrement, des dogmes égyptiens sur la vie future. Sélhos grandit, on lui donne un précepteur qui nous offre un plan complet d'éducation. Nous visitons avec son élève l'inlériour de la grande pvramide, nous prenons part à toutes les cérémonies de rinitialion mystique au culte d'Isis, ce qui nous relient durant deux livres entiers. Persécuté par sa belle-mère, voilà Séthos parti en voyage,

et nous à sa suile, nous recevons quelques utiles leçons do géoprraphie ancienne, et nous refaisons le jxîriple de Nécliao. On voit le ton de l'ouvrage : c'est, par anticipation, le Voyar/e du jeune Anachnrsis.

Le public lettré devenait exigeant. Lorsqu'on 17 il Dufrosne de Francheville fera une histoire imaginaire tles Premtrrea Expéditions de C/iarlemarjne, son livre n'obtiendra aucun succès, parce qu'il retarde, parce que le lecteur est depuis longtemps d'avis que : « il ne faut pas que les romans altèrent les notions qu'il est nécessaire d'avoir sur l'iiistoire de France ' ». Il l'avait déjà fait sentir en 1724 à Lafosse — un autre Lafosse que l'auteur de Manliuïi — lorsqu'il avait tenté de raconter les aventures fabuleuses iVAchille, prince de Tours, avec Zanle, princesse d'Afrique. Tout au plus passait-on au comte de Tressan de rajeunir les anciennes gestes et de s'inscrire ainsi en tête de nos médiévistes', on admettait qu'on relût nos anciens romans d'aventures, consacrés par un long succès, mais pas qu'on en fît de nouveaux. De tant d'œuvres historiques, on conçoit que la vérité historique elle-même soit pour nous aujourd'hui secondaire. Gordon du Percel (Lenglet du Fresnoy), quand il entreprit « de justifier » l'histoire contre elles ', eîit pu mieux employer son encre. L'important est qu'elles éloignèrent du romanesque faux et convenu. Si elles ne sont pas vraies, elles sont vraisemblables, et c'est tout ce qu'on leur demande. C'était déjà, cent ans et plus auparavant, ce que fit le vieux Dumas pour les Trois Mous-

\. Rihl. unir, des roman,", t. XIII, 1717, p. 70. •2. L'Hislvire justifiée contre les romans, 1733.

LK HOMAN KN FRANGE A LA PIN DU XVir SIÈCLE. Ut

quetaires, la Dame de Montsoreau ou Henri III et sa Cour : ou plutôt, le vieux Dumas se contenta bien souvent de relire et d'utiliser les romans pseudo-historiques de Mme de Gomez ou de Gatien Courtilz de Sandras, ce dernier notamment, à qui il doit, sans trop s'en être vanté, ses Trois Mousquetaires '.

L'influence de cette littérature nouvelle ne tarda pas à se faire sentir dans les œuvres de pure imagination. La fiction y fut plus sage, moins évaporée ; elle resta plus près de terre et de nous. La vie apparaît comme assez romanesque par elle-même, sans qu'il soit utile d'aller quérir des sujets dans la plus folle fantaisie *.

Rosset compile simplement les faits divers des journaux, et en tire ses Histoires tragiques de notre temjjs, les exploits de la Brinvilliers, de la Voisin, ce que nous appellerions aujourd'hui les Causes célèbres. L'Illustre Parisienne de Mme de Villedieu est la fille d'un banquier de Paris; elle épouse le prince allemand de ses rêves : elle fait une délicieuse grand'mère à la Princesse de nos jours ^, qui a même condition, mêmes aspirations et même destinée. Dans son premier roman, « elle peignait sous de faux noms et avec quelques déguisements les aventures d'une grande dame qui s'était mésalliée ; on la menaça du ressentiment des intéressés si elle menait l'intrigue jusques à la queue du roman. » (Baylk, Dict.)

11 faut faire dans ce genre une place à part pour un

d. Voy. Jka5 de Bernièrm, le P/'o<o/ype tfc tf^j'/flffnaM (Revue Bleue, 10 mars' 1888).

2. • La vie ressemlile plus souvent à un roman, qu'un roman ne ressemble à la vie. • (G. Sand.)

3. Princesse, par M. Luilovic Halévy, de l'Académie française.

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romancier assez inconnu. On a su qu'il existait, quand il fut mort. C'est Grégoire do Clialles. Tout ce qu'on connaît de sa vie se trouve dans son Journal d\in voi/fif/e aux Indes Orientales. On y apprend qu'il fil ses éludes au collège de la Marche, qu'il servit d'abord dans l'armée, fut clerc d'avocat, puis avocat, et mena une vie vîigabonde. Tantôt on le trouve au Canada, où les Anglais le font prisonnier en 1687; tantôt on le voit traverser le Portugal, l'Espagne ou la Suède. Il repart pour Jérusalem, où il se fait encore prendre par les Turcs qui le mettent en prison. Ce qu'on nous apprend d'ailleurs sur le caractère de cet homme nomade achève d'en faire un original, un bohème errant. On lit dans le Journal litlèraire de la Haye., 1687, que, « d'un côté, de Challes était un fort aimable homme, gai, plaisant, enjoué, libertin, débauché même et surtout grand buveur; mais que, d'un autre côté, c'était un esprit brusque, satirique, mordant, emporté, pétulant, ennemi juré des moines et cependant superstitieux jusqu'à la puérilité ». Voilà notre homme joliment habillé. Tout ce qui nous intéresse ici, c'est qu'il est l'auteur d'un roman, les Illustres Françaises, qui fut assez goîité pour que Collé y puisât sa comédie de Dupuis et Desronais, et pour qu'on mît encore au théâtre quelques autres de ces histoires, celle du comte de Livry et de Mlle de Mancigny, et encore celle de Sylvie.

Pourquoi ce tilre : les Illustres Françaises'^ On n'en sait trop rien. Les dames sont, il est vrai, Françaises; mais illustres, elles ne le sont pas par l'histoire, elles le sont moins encore par la vogue du roman où elles figurent, et qui les a médiocrement illustrées. Il n'y a là ni héros.

LE ROMAN EN FRANCE A LA FIN DU XVir SIÈCLE. 143

ni noms connus, et c'est précisément un excellent titre à notre attention. Ce sont des nouvelles bourgeoises, remarquables seulement par la simplicité des inventions, la vérité des peintures, le réalisme des épisodes. La meilleure preuve en serait dans le drame qui fut tiré de son histoire de Sylvie. On en fit une tragédie bourgeoise jouée en 1741 '. Elle ne réussit pas à cause de la nouveauté qu'elle apportait. « Le titre de tragédie bourgeoise étonna beaucoup alors et révolta pour ainsi dire. » On n'était pas accoutumé encore à partager l'intérêt entre la convention et la vérité.

Les Iflusfres Françaises sont un roman à tiroirs, où la composition est absente. C'est l'bistoire de quelques personnages réunis fortuitement, et dont chacun fait le récit de sa vie ou de ses amours, à mesure qu'il en est prié : et l'auteur s'arrange de façon à les en faire prier jusqu'à concurrence de dix récits. Quand la dizaine est complète, le livre est fait.

Un cavalier est arrêté au coin d'une rue par un embarras de voitures. Un magistrat, du fond de son carrosse, le remarque et le reconnaît : c'est son vieil ami. Desfrancs, longtemps perdu de vue. Il l'appelle, Desfrancs monte dans le carrosse de Desronais. Ils se revoient doux jours après, ils se racontent leur vie, et voilà le roman amorcé.

La première de ces histoires est une des plus attrayantes. Il serait inutile de la raconter ici après la jolie analyse qu'en a faite Saint-Marc Girardin à propos de la

1. Silrie, tragédie bourgeoise, un acte en prose et un prologue, anonyme, 11 août 1741.

pièce de Collé. C'est une pointure délicate et fine de l'égoïsme paternel, une protestation du père contre rinslitulion du mariage qui va lui enlever sa lille et une partie de ses biens.

La figure de ce beau-père malgré lui, est d'une loucbc délicate et heureuse. Le thème était difficile : il y avait tant de chances de verser ou dans l'odieux ou dans le grotesque ! C'est merveille combien de Challes a su garder la mesure.

Le père, Dupuis, n'est ni si larmoyant ni si ennuyeux que Zarès ; et il y a loin de la gracieuse Mlle Dupuis à Mon Isménie '.

Toutes ces histoires, et celle de M. de Terny et de Mlle de Bernay, et celle du comte de Vallebois et de Mlle de Pontois, et celle du comte de Livry et de Mlle de Mancigny, sont dans le même ton agréablement moral; l'invention y est simple et vraie, le thème assez peu varié : c'est le problème de la jeune fille qui généralement l'occupe; c'est l'histoire de deux amants honnêtes qui reculent au moment de commettre la faute, c'est celle d'une jeune fille qui donne l'exemple que la sagesse et la vertu suffisent pour arriver à une haute fortune; c'est le conseil recommandé aux pères de ne pas forcer leur fils à une vocation pour laquelle ils n'ont pas de goût; c'est l'aventure dun libertin ramené dans le droit chemin par une honnête femme qu'il voulait séduire, tous sujets simples, qui nous font pénétrer dans l'intérieur de

1. Le. Paria de Casimir Delavigne, et Labiche. — C'est dans celte histoire que de Challes risque un néologisme qui n'a pas fait fortune : « Il était évident que Mlle Dupuis me perfidait » pour me trompail.

ménages bourgeois où circulent des gens bien vivants, qui vont chez « le pâtissier », qui mangent « des fricassées de poulets », des femmes qui portent des « jupes de crépon noir » et qui « se piquent les doigts » en faisant de la tapisserie.

Dufresuy, outre ses comédies et ses chansons, a composé quelques œuvres en prose au milieu desquelles, si nous pouvons négliger l'histoire gauloise, fantastique et satirique ihi Puits de vérité, parue en 1698, nous devons au moins démêler les Amusements sérieux et comiques, imprimés pour la première fois en 1699, et plusieurs Nouvelles insérées dans le Mercure. Les Amusements sont le récit du voyage d'un Siamois en Europe; il regarde; il observe, il note ses impressions : c'est comme un premier état des Lettres persanes, qui sont de 1721. Le Siamois de Dufresny fait de la société qu'il traverse un tableau pittoresque et suffisamment exact pour figurer au nombre des peintures vraies de l'époque. Nous voici à la Cour : « c'est un pays très amusant; on y respire le bon air, les avenues en sont riantes, d'un abord agréable. . . . Je ne sais si le terrain de la cour est bien solide, j'ai vu de nouveaux débanjués y marcber avec confiance, et de vieux routiers n'y marcher qu'en tremblant ». Ailleurs, il note l'impression qu'il rapportera de l'animation qui règne à Paris : << En voyant votre l*aris je m'imagine voir un grand animal. Les rues sont autant de veines où le peuple circule. » L'Opéra le charme : « c'est un séjour enchanté, le pays des métamorphoses, un coup de sifflet vous fait trouver dans le j)ays des dieux, un autre coup «le sifflet vous ramène dans celui des fées; les fées

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de rOpéra enchantent comme les autres, mais leurs enchantements sont plus naturels, au blanc et au rouge près. » Ce sont aussi des portraits, qu'on dirait détachés de la galerie de La Bruyère : « Les femmes de Paris sont des oiseaux amusants qui changent de plumage trois ou quatre fois par jour »; et cette répartition ingénieuse : « Les femmes de Paris, quoique habitantes de la même ville, sont divisées en plusieurs nations diflerentes; on y trouve la nation policée des femmes du monde, la nation sauvage des provinciales et des bourgeoises du mauvais ton, la nation libre des coquettes, la nation douce et tranquille des femmes qui trompent leur mari et ont pourtant intérêt de le ménager; la nation aguerrie des femmes d'intrigue, la nation timide (mais il n'y en a presque plus de celles-là), la nation barbare des bellesmères, la nation fière des bourgeoises qualifiées, la nation errante des visiteuses régulières, la nation indomptable des prudes et des médisantes. » Ce sont ainsi des réflexions, des anecdotes, à la façon de celles des Caractères; des maximes où perce toujours rol)servation pénétrante de la réalité, et parfois même un pessimisme étrange, à cette époque et chez un tel homme, comme dans cet étonnant jugement sur la vie : « Un enfant de quatre jours est déjà assez vieux pour mourir. » Quant aux Nouvelles écrites de 1710 à 1712, le Mariage par intérêt^ V Aventure du carnaval, etc., elles sont assez vraisemblables pour pouvoir toutes porter le titre que porte l'une d'entre elles : Histoire toute véritable.

L'imagination des auteurs est redescendue du ciel, ou plutôt de la lune sur la terre. Ils se sont avisés de

regarder autour d'eux, et bien leur en a pris. L'observation directe des hommes et de leurs mœurs remplace les billevesées d'antan : et certains même n'allèrent pas au delà, négligèrent ou supprimèrent l'intrigue, oublièrent de relier logiquement leurs observations, pour lesquelles ils réservèrent l'intégrité de leur génie, quand ils écrivirent les Caractères^ le Diable boiteux ou les Lettres persanes.

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