CHAPITRE II
Les romans de Lesage attestent une autre influence que celle des romans contemporains : c'est celle de l'Espagne. Il pratiquait beaucoup la lecture des écrivains espagnols. Nous avons vu pourquoi il se tourna vers eux, le duc de Lyonnc les lui ayant désignés. Mais si le duc lui indique les Espagnols, et non pas d'autres, la littérature castillane et non l'italienne ou l'anglaise, la raison en est que l'Espagne était alors fort à la mode. Villcmain a eu tort de croire « celte mine abandonnée depuis Corneille ». L'Espagne conservait encore l'attrait qu.'elle avait pour les Parisiens au temps du Cid, que leur avaient transmis Scarron et Thomas Corneille, et qui se continuera parLesage, par Florian, par Beaumarchais jusqu'à (Chateaubriand, V. Hugo et toute l'école romantique.
D'abord les événements politiques avaient singulièrement rappelé l'attention publique vers ce pays. Dès 1660, le mariage du roi avec Marie-Thérèse d'Autriche, fille de Philippe IV, avait été une occasion à la cour pour se remettre à l'espagnol.
Quand la reine arriva, son royal mari, conte Mme de Motleville, feignit quelque temps d'ignorer l'espagnol, puis un jour il le parla couramment. On n'avait pas eu le temps de désapprendre la langue depuis l'époque (1617) où Cersantès déclarait : « En France, ni homme ni femme ne laisse d'apprendre la langue castillane. » (Persiles y Sigisniunda, III, 13.)
En 1639, une troupe de comédiens espagnols étant venue à Paris sous la direction de Sébastien Prado, avec un prologue chanté d'Antonio de Solis {Théâtre français, Lyon, 1674), avait encore obtenu de vifs succès.
Depuis la mort de Marie-Thérèse (1683), des faits plus graves avaient mis l'Espagne à l'ordre du jour. Lesage entreprend ses études espagnoles l'année même où l'attention publique se tourne du côté des Pyrénées. On pressent et ou craint l'avenir.
La duchesse il'Orléans se fait l'écho des conversations de Fontainebleau : « Ce serait un grand bonheur pour l'Europe si la reine d'Espagne avait un enfant, garçon ou fille : tout serait bon, pourvu qu'il vécût; car il ne faut pas être prophète pour deviner que si le roi d'Espagne meurt sans enfant, il s'élèvera une terrible guerre; toutes les puissances prétendent à sa succession; aucune d'elles ne voudra céder à une autre, et il n'y aura que la guerre qui pourra décider '. »
C'est que dans les premiers jours de février 1699, on avait appris avec stupeur la mort du prince électoral de Bavière, mort brusque, inattendue, à laquelle on soup-
1. Correspondance de .Mme la duchesse d'Orléans, 1" octobre 16y'J.
loO ORIGINES DU ROMAN DE LESAGE.
çonnait de n'être pas étranger le conseil de Vienne. Il s'était bien débarrassé déjà de la reine, fille de Monsieur, qui n'avait point d'enfants et qui prenait, au frré du conseil, trop d'ascendant sur l'esprit de son mari. La mort du prince « plongea l'Europe dans la douleur et dans le trouble des mesures à prendre sur l'ouverture de cette prodigieuse succession. » (Saint-Simon.)
Le legs fait en 1700 au duc Pliilippe d'Anjou aviye encore les cupidités et les curiosités internationales. L'Empire, l'Angleterre, la Hollande, la Prusse et bientôt le Portugal et la Savoie prennent les armes. A partir de ce moment, c'est un branle-bas européen dont l'Espagne est la cause, et dont la France fait les frais. On compose des vers, et il court des éprtaphes pour le feu roi :
Cy-gist Charles, roi des Espaignes, Qui de sa vie ne fit campagnes, Point de conquêtes, point d'enfants.
Que lit-il donc pendant trente ans Qu'il régna sur tant de provinces Accompagné de tant de princes ?
Vous le dirai-je prompteraent?
Il ne fit rien qu'un testament '.
Les journaux ne sont pleins que de nouvelles d'Espagne, des préparatifs de guerre, des bulletins de batailles, des chicanes sur la validité ou sur la nullité du testament, de la renonciation faite autrefois par Marie-Thérèse % et aussi de pamphlets comme V Entretien de Marphorio et de Pasquin sur le testament de Charles II, roi d'Espagne (1 700).
1. Bib. nrt<.,collecl. Dangeau, mss, f. fr.,22 8n, lellre à de Lyonne, 1702.
2. Cf. MiGNET, Né{/ociations relatives à la sticcessiot) d'Espagne, collection tles documents inédits, 4 vol. in-t".
Les relations diplomatiques ou privées se multiplient. La belle-sœur «lu roi est en correspondance suivie avec Marie- Anne de Neubourg, la seconde femme de Charles IL « Je reçois quelquefois de la reine d'Espagne de fort aimables lettres », dit-elle le 1" octobre 1699. On est au courant des petites chroniques de Madrid. On sait que la reine d'Espagne obtient tout de son mari, en éloignant ou en approchant la nuit son lit qui est à roulettes'.
Pour ne pas connaître l'Espagne et pour ne pas s'y intéresser, il eût fallu vivre bien à l'écart et être bien peu au fait des nouvelles littéraires. Le nombre est incalculable, vers cette époque, des relations, récits, notes, journaux ou mémoires sur l'Espagne. Les ambassadeurs, envoyés, diplomates de tout genre, voyageurs, touristes, avaient amplement informé les Parisiens sur les mœurs de nos voisins.
Lesage venait au moment où l'Espagne retrouvait depuis quelques années, en littérature, un regain d'intérêt et d'actualité.
En 10o9, Gilbert Saulnier, seigneur du Verdier, avait fait son A/tréf/é de l'histoire d'Espagne. Peu après, en 1662, Chapelain, le traducteur de Guzman d^Alfarache, publie sa correspondance avec un ambassadeur en résidence à Madrid, Carel de Sainte-Garde. Il le renseigne avec une assez grande compétence sur les auteurs, la langue d'Espagne, il le charge de lui procurer des ouvrages espagnols. Deux ans avant, il avait déjà utilement aidé les solitaires de Port-Royal à la confection de leur