Cf. M. Fatio, Éludes sur l'Espagne, p
puis un ouvrage bien plus considérable, cinq volumes (ï Histoire des Révolutions (V Espagne *.
Par contre-coup, en Espagne, on s'occupe beaucoup de la France. On y admire Louis XIV. Le comte de Fuensaldana rend cet hommage, qu'a recueilli Bouhours [Manière de penseï'), aux qualités personnelles de notre roi : lesobra ser rey, il est roi par-dessus le marché.
On joue à Madrid le Misanthrope, qu'a traduit D, Juan José Lopez de Sedano ; Athalie, traduite par Llaguno y Arairola; Andromaque, dans la version de Luciano Comella, et le temps n'est pas si éloigné oii la comtesse de Lemos ouvrira son Academia poetica del biien guesto, sur le patron de l'Hôtel de Rambouillet. Là devaient présider Ignacio de Luzan, qui rapportait les modes parisiennes de son séjour comme secrétaire d'ambassade à Paris chez le duc de Huesca, et Luis José Yélasquez, qui, dans son Histoire de la poésie espagnole, fait une revue critique des poètes français. Les deux littératures se pénètrent intimement. L'influence mutuelle des deux j pays * est telle que les philosophes s'en inquiéteront, vilipenderont et malmèneront l'Espagne et les Espagnols. M. Morel-Fatio a bien joliment marqué le rôle des philosophes au xvm" siècle relativement à l'Espagne. « A leur avis, l'Espagne, pays du fanatisme et de l'ignorance, opprobre des nations civilisées, ne mérite que le dédain.... Nos philosophes ont crayonné en quelques
1. Les Mémoires de Sainl-Simon, qui font un tableau si saisissant de rEspa}j;ne au temps de son ambassade, n'ont été publiés qu'en 1788. Ils couraient bien sous le manteau, mais on ne peut les mettre au nombre des livres ayant eu alors quelque action sur l'opinion publique.
2. Les perruques elles-mêmes furent, vers 1700, à Vespagnole.
1u6 ORIGINES DU ROMAN DE LESAGE.
Irails une Espagne et des Espagnols qui, aujourd'hui encore, nous obsèdent et dont nous avons de la peine à nous défaire. Au nom d'Espagnol, impossible à un Français, quel qu'il soit, de ne pas voir tout d'abord un homme armé d'une guitare, se chaufTant au soleil ou fredonnant sous la grille d'une fenêtre. On ne nous ôtera pas facilement cet Espagnol-là de la tète. C'est la faute de Montesquieu et de Voltaire*. »
Si nous quittons le terrain de l'histoire pour le domaine de la fantaisie et de la fiction, tout confirme ces premières constatations du goût espagnol en France. Pendant la période de transition entre le x\if et le xvni" siècle, que 'de traductions, d'adaptations, d'imitations par Mlle de Scudéry, Douville, de la Geneste, Saint-Réal, de Préchac, qui a beaucoup contribué à l'acclimatation en France des romans espagnols, la Roche-Guilhen, Vanel, etc. *! C'est à ce moment que Lesage se mit à apprendre, pour la mettre à contribution, la littérature castillane : il ne pouvait tomber plus à propos. Et il ne faut jias croire que ces productions hispano-françaises fussent seule-
. 1. Morei,-Fatio, Élial. sur l'Espagne, l"''' série, p. Go-66. Il cilc, à ce propos, deux passages ciirieiix et caractéristiques, la *8° Lettre persane
'( et Essai sur les }nœurs, ch. clxxvii.
2. On peut citer au hasard : Lesage naît en 1668, un an après la traduction par de la Geneste des Sept Visions de Quevedo; en 1670, Zayde; en 1613, Doti Carlos, nouvelle liisloriiiiie que Mme de Villedieu lit signer h Saint-Réal; 16"9, Don Sébastien, roij de Portuf/al. nouvelle historique; en 16S0, trad. des Nouvelles de dona Maria de Zayas; de Préchac, Voyage de la reine d'Espagne; du même, 1683, le Bâtard de Navarre; même année, la Iloche-tiuilhen, Histoire des guerres civiles de Grenade; Vanel traduit de Monlalban les Mariages mal assortis, 1684; Mme d'Aulnoy. Nouvelles espagnoles, 1692; Histoire de Henri IV de Castille l'Impuissant, 1695, anonyme; en 1696 : Inès de Cordoue, par Mlle Bernard; Don Antoine, roi de Portugal, par Mme de Xaintonge; Guzman d'Alfarache, par IJremond, etc.
ment l'écho lointain d'un engouement déjà fini, la queue pour ainsi dire d'une évolution littéraire perpétrée. Non, Lesage se mettait à écrire à un moment oii cette faveur était complète et franche.
On n'a pas assez marqué ce rôle prépondérant de l'Espagne en littérature à cette époque, en dehors de Lesage, qui s'est en somme contenté de prendre la file et de suivre le courant. Laharpe lui-même s'y est trompé quand il a dit : « Lesage qui eut un goût particulier pour la littérature espagnole dans un temps où tout le monde l'abandonnait. » C'est le contre-pied de la vérité. Il y a là, auj contraire, toute une période àliispanisme, si je puis dire', ( qui renoue la chaîne entre le début du xvn" siècle et la fin du xvni". Les gens de cette époque donnent la main à Corneille et à Scarron d'un côté, de l'autre à Florian et à Beaumarchais.
Quand Lesage publiait son Théâtre espagnol (1700) , puis le Point d'honneur (1702), Don César Ursin et le Diable boiteux (1707), puis la première partie de Gil lilas en 1715, il n'étonnait pas un j)ublic habitué à lire les nouvelles de Baudot de Juilly, comme sa Gerniaine de Foix, reine d'Espagne (1701), ou la traduction des Nouvelles de Cervantes par Pierre Hussein (1713), ou encore les récentes traductions des livres cultistes de Ballhazar Gracian. Entre les deux premières parties de Gil Blas, de 1715 à 172i, chaque année voit naître un ou plusieurs livres dans le goût espagnol '. Les hispanisants, si l'on
1. Par exemple : en l'A9, VHintoire de la conquête de Grenade de Mme de fJomez et dos novelas à foison : Don Juan et Isa/jelle, nouvelle portugaise, Don Pèdre d'Ayuilard, nouvelle espagnole; en 1120, Vie de l'edrille
loS ORIGINES DU ROMAN DE LESAGE-
; peut ainsi dire, sont légion. Ils sont quelques-uns sur- A tout, Lesage, Mme de Yilledieu, Milon de Lavalle, de la 1 Genestc, et par-dessus tous Le Gendre de Richebourg, qui écrivent pour ainsi parler les yeux braqués au delà des Pyrénées '. Ce dernier fournit à cette époque un répertoire complet de romans à l'espagnole : en 1733, les Aventures de Clamades et de Clarmonde; en 1735, deux nouveaux volumes, les Aventures de Flore et de Blanchefleur ; en 1737, d'autres aventures encore, celles de Don Ramire de Roxas et de dona Leonor de Mendoce; en 1738, Fersile et Sifjismonde, nouvelle imitée de Cervantes, et ainsi de suite. 11 n'y avait qu'un écrivain qui eût autant hispanisé dans le même temps, par une sorte de concurrence assez piquante : et c'était Lesage, qui semblait riposter à chacun des volumes de Richebourg par un roman de sa façon : en 1734, EstebaniUe Gonzales\ en 1735, dernière partie de Gil Blas, et en 1736 le Bachelier de Salamanque. C'est Richebourg qui eut le dernier mot puisqu'il continua après que Lesage se fût tu : faible avantage dont il ne lui reste même pas l'ombre
del Campo dans le goût espagnol, pat Thibault; en 1"22, Relation historique et galante de Vinvasion d'Espagne par les Maures, tirée des plus célèbres auteurs de l'histoire d^Espagne, en même temps qu'une Suite nouvelle et véritable de l'histoire et des aventures de don Quichotte de la Manche, traduites d'un manusc7-it espagnol de Cid Ilamet Benengehj, son véritable historien; bn 1123, l'Inès de Castro de Bermudès, rajeunie par Lamolle, (|ui donne à Legrand l'occasion de sa parodie, Agnès de Chaillot; en 1724, VHistoire de don Juan de Portugal, etc.
1. Mme de Yilledieu, les Galanteries grenadines; Milon de Lavalle, les Frères jumeaux, nouv. espagn., 1730; M. de Gaslera. lielation de ha découverte du tombeau de P enchanteresse Orcavelle avec Vhistoire tragique de ses amours (1730), traduite de Inipuez de Medrane; de la Geneste, le Coureur de nuit ou les neuf aventures du chevalier don Diego de Quevedo, traduction, 1731; en 1732, l'année de Guzman d'Alfarache, un gros roman espagnol, Hyacinthe.
LESAGE ET L'ESPAGNE. loi)
aujourd'hui : Lesage les écrase tous, et, mieux encore, il a seul survécu.
Le théâtre ne dément pas le roman. Les auteurs dramatiques de Paris continuent de faire émig-rer sur notre scène, pièce par pièce, le répertoire espagnol. Il ne se passe pas une saison qui ne voie éclorc deux ou trois adaptations. Lope de Vega, Calderon, Tirso de Molina, Mendoza, Rojas, Guilhen de Castro, Canizarès sont les grands fournisseurs d'idées. Quinault, Boisrobert, Dorinion, Montfloury fils, Rosimont, Lambert, Dovilliers, Brécourt, sont leurs débiteurs. Sans parler de Molière ni de Thomas Corneille, celui qui contribue peut-être le plus à cette intrusion de l'Espagnol chez nous, c'est Scarron, « le grand translateur », comme l'appelle Sarrazin. Avant le Point d'honneur de Lesage, il avait mis au théâtre Jodelet duelliste (1653), et rEcolier de Salamanque (1654) a précédé le Bachelier. Le père de Gil Rlas donne la main à celui de Ragotin, mais de haut. Ce n'est pas seulement par son théâtre que Scarron mérite une mention spéciale dans la liste des espagnolisants.
Mais Scarron est l'initiateur en France de la nouvelle, genre propre à l'Espagne, dont Lesage usera largement, et qui depuis s'est si bien acclimaté chez nous que nous en avons oublié l'origine. C'est dans le Roman comique (1651) que Scarron a écrit cette page intéressante pour l'histoire du roman, où le conseiller souhaite « qu'on revienne à la vérité dans les ouvrages, et qu'on renonce à tant d'absurdes fictions héroïques dont le récit n'en finit pas. »
160 OIIUJINES DU UOMAN DE LESAGE.
Roqucbrune est d'un autre avis, mais Roquebrune est un personnage grotesque, et Scarron pense comme le conseiller. Il l'a prouvé par de fréquentes traductions de novelas. Ainsi que fera plus tard Lesage, il insère, au cours du roman, dans des intervalles qu'il ménage, des épisodes et des récits, et ce sont des translations de nouvelles espagnoles : la Dame invisible; A trompeur, trompeur et demi; Juge dans sa propre cause, etc. La mode s'en répandra par les romans de Lesage, de Marivaux, de J.-J. Rousseau, et d'Alembert s'en plaindra : « Quand je rencontre un de ces épisodes, je suis tenté de déchirer le feuillet. Eh! mon Dieu, dis-je tout bas à l'auteur, si vous avez de quoi faire deux romans, faites-en deux et ne les
^mêlez pas pour les gâter l'un et l'autre '. » C'est ce que faisait quelquefois Scarron. Les épisodes qu'il n'a pu enchâsser dans son roman, il les publie à part : comme le Châtiment de l'Avarice, la Précaution inutile, Plus d'effets que de paroles, que Quinault et Boisrobert ont mis l'un et l'autre au théâtre. Voilà pourquoi, malgré la différence
[ considérable qui les sépare l'un de l'autre, il faut mentionner Scarron parmi les prédécesseurs directs de
^ Lesage.
Ces adaptations avaient la faveur du public. Il suffit de parcourir le répertoire des pièces qui firent courir Paris de 16G0 à 1700 - pour comprendre l'engoûment dont le
1. Frkrox, Ann. littéraire, 1756, I, H4 : « Tout épisode est vicieux ijuand il n'est point amené par le sujet ou qu'il n'y amène pas lui-même quelque chose. La raison en est simple; c'est que l'on ne doit jamais quitter ce fiu'on a à dire pour parler de choses dont on n'a point à parler. •
2. Voici quelques titres, sans remonter au Festin de Pierre de Devilliers (1638), que suivirent ceux de Dorimon (1661) et de Rosimont (1661),
LESAGE ET LESPAGNE. 161
théâtre espagnol était l'objet : on n'avait jamais tant espagnolisé.
De même qu'au théâtre, Lesage débuta dans le roman, dès 1704, par une traduction : les Nouvelles Aventures de don Quichotte de la Manche, cette suite qu'Avellaneda fit au Don Quichotte de Cervantes, son ennemi. Cervantes, l'auteur continué, malmena son continuateur à la castillane; il l'appelait « l'Aragonaîs », il raillait la rudesse de son style. Sans entrer dans une étude des deux romans espagnols, qui touchent accessoirement à Lesage, constatons seulement que des deux un seul a vécu, et ce n'est précisément pas celui que Lesage a choisi. L'autre, il est vrai, avait eu déjà des traducteurs. Lesage prit le moins rebattu, et l'accommoda en exercice d'adaptation française. Il n'avait aucun elTort d'invention à faire ; quant à la forme, c'est déjà ce style aisé, simple et clair. « Les lecteurs français ne s'apercevront point de la rudesse d'Avellaneda dans la traduction qu'on donne aujourd'hui au public; le style en est aisé et sans embarras. On est obligé à l'auteur du soin qu'il a pris de donner à sa traduction un tour et des manières de parler si françaises qu'on n'y reconnaît plus les défauts que Cervantes trouvait dans l'original. Mais il est à craindre qu'on ne dise qu'il est tombé dans un autre défaut : c'est de répéter trop souvent
ni au Fantôme amoureux de Oiiinaiilt (1639), il'après CaUleron : 1666, les Intrigues amoureuses de Gilbert, imilécs de Lope de Ve^a, Amar sin saher a (/uien; 166S, naissance de Lesage: 16 r2,. Monlflenry fils, la Fille Capitaine (Dama Capilan) ; la Femme Juijc et l'artie (Dama Corregidor) ; 1678, la Dame Médecin [VA Amor medico, de Tirso de Molina); la Dupe de soi-même {]L\ Duelo conlra si mismo. de Canizarès); llauleroeljc imite Caidcron et Mendoza; Dancourt, Hojas ou (iuillien «le Castro {Sanctio l'ança f/ouverneur), etc.
162 OIUGIXES nu nOMAN DE LESAGE-
cerlainos manières de parler populaires, comme Par la (jernijj Mardy, oh! dame! et plusieurs autres. Il est vrai que c'est dans la bouche de Sancho qu'il les met; mais ne pourrait-on point dire qu'elles y sont trop fréquentes et qu'on en est fatigué? » Ainsi s'exprime le Journal des Sçavanls (1704, p. 207), où les débuts dcLesage trouvaient un écho flatteur. Notons ce fait. Il a donc eu entre les mains et feuilleté ce numéro du lundi 31 mars qui l'intéressait et l'honorait. Ce fascicule a dû rester quelque temps sur sa table, et il a pu lire à l'aise un long article qu'il semble s'être rappelé plus tard, un compte rendu du Traité sur les deux devoirs du médecin oit Von voit comment il doit se comporter en particulier à l'égard des malades chez qui il va et en public dans les témoignages quil est obligé de rendre^ par Jean Bohne. C'est une satire amusante de la médecine, où semblent défiler déjà Sangrado et ses confrères, « ceux qui négligent tel remède parce qu'il a été employé par un concurrent » et « les vieux qui veulent l'emporter sur les jeunes, les jeunes sur les vieux ». Voici déjà Andros et Oquetos qui s'arracheront les cheveux au chevet de don Vincent * : ce sont ces deux docteurs qui se battirent plutôt que de s'accorder sur la manière dont une pomme serait cuite pour un malade. Ils convenaient tous deux qu'elle serait cuite sous la cendre, mais l'un voulait l'envelopper de papier gris, et l'autre d'une feuille de vigne.
La traduction de Lesage fut assez goûtée pour faire trois éditions en trois ans, la seconde en 1705, édition