Sur Dancourl, voir l'élude de J. Lemaitre
leur fait les honneurs de Paris, leur donne le spectacle de « ce qui se passe à l'heure qu'il est vers la place Maubert, chez un procureur ». Et c'est une comédie en un acte, où une jeune Angélique maudit l'ouvrage de Lesage. « Ah! le mauvais livre que le Diable boiteux. Ma chère Marton,... il enlève le toit des maisons,... on n'est plus en sûreté dans le réduit le plus obscur et l'on n'oserait pas se hasarder de penser même avec ce vilain démon-là. » Quant à la comédie, elle est quelconque, avec une idée comique cependant. L'amartt surpris par l'arrivée de sa future belle-mère se cache dans une armoire. Mais le père vient de mourir, et le notaire accompagne la belle-mère, il vient })Oser les scellés. L'amant cacheté dans son armoire s'en tire néanmoins. La pièce finit par une bouffonnerie. Mlle Lucas prend pour la voix de son mari défunt, la voix de l'armoire. Le Diable boiteux s'en mêle, les amants se marient.
Quinze jours après, les spectateurs retrouvaient encore sur la scène de la Comédie-Française, Asmodée et ses deux voyageurs. Ils se sont augmentés d'un compagnon, M. Simon, un financier, qu'Asmodée a ravi à Pillardoc, et qui désirerait voir « un peu ce que fait sa femme » en ce moment. Le Diable boiteux le lui montre pendant deux actes qui sont la comédie du Second chapitre du Diable boiteux, et M. Simon n'a pas à s'en féliciter.
On pense quel appoint ce fut pour le succès du roman que cette réclame théâtrale qui inaugure la série des romans mis sur la scène. Mais combien le procédé de Dancourt était plus ingénieux, plus fructueux que les
adaptations modernes des romans en vogue portés aux directeurs de nos théâtres. Dancourt avait trouvé le moyen ' de recommander le livre, en lui laissant la fraîcheur de sa nouveauté, l'intégrité de son intérêt. Le petit Dictionnaire portatif des théâtres se rappelle encore en 17o4 que le roman de Lesage « fit paraître des Diables boiteux de toute espèce * ». Aujourd'hui le succès d'une pièce ourfl'un roman se traduit i)ar l'hommage des confiseurs ou des modistes qui haptisont leurs produits du nom en vogue. En 1707, on se repassait ce nom de confrère à confrère, il ne sortait pas de la famille.
La presse encouragea d'un sourire hienveillant les gambades d'Asmodée. Lejournal de Verdun constate son succès. Dans le Pour et Contre de Prévost, il eut un long
f compte rendu. En un mot, de 1707 datait l'avènement lit-
•• téraire de Lesage.
Pourquoi cet enthousiasme? Ce succès est du même aloi que celui des Caractères de La Bruyère. On n'était pas encore blasé sur la peinture vraie des mœurs de tous les jours, peinture jusqu'alors entrevue seulement au théâtre, dans les comédies de Molière, de Regnard, de Dufresny, de Dancourt. Il s'y mêlait un grain de cet attrait qu'auront toujours les livres à clés, le scandale récent mal voilé, la mésaventure d'hier très reconnaissable, le fait-divers à peine gazé : et il y avait dans le Diable boiteux de quoi flatter la malignité humaine. Quant au style qui racontait tant de si jolies histoires, c'était un enchantement,
i. Il n'était pas tout à fait inconnu auparavant. On avait tiré de YAslrée des pièces pour le théâtre.
quelque chose de clair, d'aisé, de spirituel sans afféterie.
Voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer le succès. L'étonnant eût été que le succès ne vînt pas.
Pour nous, et à distance, le livre garde toute sa fraîcheur. Le Diable boiteux est le premier roman de Lesage, on peut dire que c'est son unique roman. Il le refera, il le recommencera sous d'autres formes : mais les caractères qui distingueront ses romans futurs, ils sont déjà tous ici. Le Diable boiteux est à la fois le début et le résumé de sa carrière de romancier. Imitation libre de l'espagnol, allusions contemporaines, style limpide, esprit naturel, composition factice, c'est ce qui distingue le Diable boiteux^ et c'est aussi ce qu'il faudra remarquer dans Gil Dlas ou dans le Bachelier de Salamangue.
Le Diable boiteux est emprunté, pour le titre et la donnée première, au livre de Guevara, el Diablo cojuelo paru en 1641, et « pour quelques vers et quelques images » aux Dia y Noche de Madrid, par Francisco Santos, par exemple au chapitre x. Lesage ne s'en cache pas, on peut même trouver qu'il fait à Guevara la part bien large; sa reconnaissance dépasse de beaucoup les bornes du nécessaire, et c'était un scrupule excessif d'honnêteté. Au f(md, qu'y a-t-il de si espagnol dans le Diable boiteux'] le cadre, et non la toile, qui importe assez dans un tableau, El Diablo cojuelo est divisé en dix trancos ou enjambées. Lesage a fait sa première enjambée avec Guevara, mais il l'a tout aussitôt quitté, et, dès le troisième chaj)ilre, comme il est aisé de se sentir à Paris et
168 ORIGINKS DU nOMAN DK LlvSAGK.
non plus ù Madrid! Ce nVsl pas k diro que tout le reste sera pur de tout emprunt. Bien des traits, des historiettes, des nouvelles entières, viendront d'Espagne grossir le volume : l'histoire du heau Fabricio, qui a maintenant une épaisse barbe rousse, la pitoyable histoire d'Ambroise Piquillo, et la Force de l'amitié, et le tant joli récit des amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespedes. Lesage le reprenait après l'avoir déjà imité, dans le Point (Vhonneur, de Francisco de Roxas : No aij Amigo para AwîV/o; il avait déjà servi antérieurement à Scarron {les Ennemis généreux)^ à Hoisrobert (les Généreux Ennemis), à Thomas Corneille [les Illustres Ennemis) et il devait inspirer plus tard à Beaumarchais sa triste Eugénie. Bien que la couleur locale espagnole se trouve surtout dans ces novelas traduites, cependant dans le reste aussi on voit des gens qui sont commandeurs de l'ordre militaire de Calatrave (IV) ou qui se dirigent vers la casa de los Locos (YIII), ou qui reçoivent la paj'aguaiite (XIX). Mais c'est surtout au cours des nouvelles plus étendues et traduites de l'espagnol que l'on voit des filles qui courent à la /iesta del Sotillo {Histoire de Domingo) ; des gens qui amassent quatre cens patagons (XV, la Force de f amitié), des duègnes que l'on fait enfermer en el monasterio de las An^apentidas (V, Comte de Belflor). Il était donc bien impossible de contester là dedans l'imitation espagnole. Aussi l'Espagne triomphe-t-elle. Entendez le seigneur don Fernandez de Navarette : <' Un triomphe aussi complet et aussi populaire est dû plutôt au mérite de Guevara qu'à celui de son traducteur. Les critiques sensés confessent que ce dernier est resté fort inférieur à l'ori-
ginal : défaut inséparable des traductions des œuvres classiques, dont la principale beauté consiste dans la fidélité et dans la précision avec lesquelles sont retracés les coutumes et le caractère du peuple dans l'idiome duquel elles ont été écrites primitivement. Coutumes et caractères qui étant entrés dans leur idiome ne peuvent rencontrer dans un autre, complètement différent, des phrases et des expressions qui les retracent avec beauté, vérité et ornement. »
Hélas ! voyez un peu la malchance ! Ce qui plaît dans le DiaJile boiteux, c'est précisément tout autre chose que les parties traduites; c'est la forme, toute personnelle, et ce sont les petites historiettes où nous reconnaissons notre Paris de 4707. Même en 1707, comme aujourd'hui, on lisait avec autant d'intérêt l'histoire de l'avocate veuve (xvi), de la ])rocureuse aux diamants (ix) ou du vieux garçon qui épousa sa blanchisseuse (x), tous ces échos de café, de coulisse ou de boutique, ces faits-divers dont ractualité faisait tout l'attrait. Quand Lesage refît son livre en 1726, il ajouta des anecdotes nouvelles, supprima les anciennes qui avaient perdu tout leur sel, qui étaient éventées; il mit son roman au courant *. Quant aux novelas espagnoles, peut-être y trouva-t-on du charme; aujourd'hui c'est certainement la partie du volume la moins lue.
Il n'est pas très glorieux pour Guevara que la fortune du Diable boiteux commence seulement avec Lesage.
1. M. A. France a donné en noie dans son édition du Diable boiteux (1818) ces anecdotes disparues en 1726. Consulter aussi la bonne édition du P. Jannet, 1807.
170 OUKÎINES l)i: HOMAN 1)K LESAGE-
Depuis, il a souvent été question d'Asmodée. Dancourl, nous l'avons vu, l'a mis au théâtre. Lesage l'a conduit au Thé;\lre do la Foire, d'abord dans une pièce, perdue depuis, où Arlequin délivrait Asmodée de la même façon que (iléophas. Asmodée reconnaissant lui rendait plusieurs services, et Arlequin lui demandait à la fin de le conduire en Chine {Petite liihliothèque des théâtres : Lesnr/e). Nous sommes effectivement en Chine dans un autre opéra-comique, Arlequin invisible, à qui Asmodée a donné une plume pour être invisible et un cornet pour l'appeler au secours [Théâtre de la Foire, 1713^). Cazotte en a quelque ressouvenir en 17G4 dans son Diable amoureux. Favart fils lui rend ses béquilles pour le faire monter sur la scène de la Comédie-Italienne le 27 septembre 1782, dans un opéra-comique en prose, le Diable boiteux ou la Chose impossible. Depuis, Asmodée prête son nom à quantité de folliculaires et journalistes plus ou moins dignes de leur parrain, plutôt moins que plus : le Diable boiteux ou Anecdotes secrètes de Paris et des provinces, par une société de patriotes (1790), qui vécut quatre numéros; le Diable boiteux, journal critique et littéraire, in-8 (1810), qui alla jusqu'à vingt-six; le Diable boiteux, recueil politique et littéraire (1818); le Diable boiteux fait le feuilleton littéraire dans \q Journal des spectacles, des mœurs, des arts et des modes (1823-1825). En 1848, il devient journal politique, véridique^ charivarique sous les auspices de La BedoUière, en même temps que Ch. Ton-
1. En 1749, d'Arligny fait évoquer Asmodée par Lesage lui-même, pour conduire l'abbé de Villars à Delphes {Relation du Parnasse, dans les Nouv. Mémoires, 1750, VII, 454, sq.).
fleur mène le Diable boiteux à V Assemblée nationale. Granville songe à Lesage dans son Diable à Paris. Le Diable boiteux, Asmodée, Cléophas, ZambuUo, font encore dans nos feuilles publiques de la critique et de la chronique, ils sont devenus des gendelettres^ salonniei's, reporters soireux, ou coulissiers \
Lesage s'essayait, dans un genre qui sera désormais le sien. Quel cas étrange d'un écrivain qui débute par des traductions, et qui se vouera à l'adaptation perpétuelle, comprise de façon à ne pas entamer son originalité. Son capitaine Beauchêno n'aimait pas s'éloigner au large avec ses flibustiers, il préférait croiser en vue des côtes. Lesage aussi a peur du large, et aime bien sentir l'espagnol à portée. Non qu'il abuse de ses services, mais il aime avoir quelqu'un à qui demander une idée ou un sujet dans les moments de détresse. Lesage n'est pas l'homme des excursions au long cours : il fait souvent escale.
En dépit d'imitations nombreuses et avouées, le Diable boiteux reste un roman, je ne dis pas seulement français, mais parisien. Que de fois Lesage oublie-t-il qu'il a perché Asmodée sur la tour de San Salvador, et non sur les tours de Notre-Dame! Nous sommes si peu en Espagne qu'à la seconde édition Lesage s'aperçoit qu'il s'est oublié et corrige, page 18, ligne 22, ministre en contndor, pour réparer une inadvertance qui rappelle les Lettres persanes, quand Usbek dit : notre bon roi Henri IV (cm).
1. On peut ajouter, pour Asmodée, le Chrysal anglais; le Pamphlet dit ÏHuhle, chapitre onds dans le DinlAe hoiteux de Lesage, traduit de l'espagnol par Jacob le Miiscophile, Lyon, de Boursy lils, 18;}9; auparavant, en l'an VII, le Soiiveau Diable boiteux, tahleait pfiilnsophique et moral de Paris, par Dicaculi's (Chaussard) de Louvain, 2 vol., chez Buisson.
Que (le procureurs, de commissaires, de j^çrcffiers, de trésoriers qui n'ont rien de commun avec les corrégidors et les contadors d'Espagne! Il est fréquemment question de Paris : tantôt c'est Pillardoc qui dispute à Asmodée un enfant de Paris dont il voudrait faire un commis (ni) ; tantôt c'est un chevalier d'industrie de Paris qui se plaint de ne pas trouver une femme tributaire quand le chevalier de Tiremailles est déjà fourni (vi, 4707). Tous ces types, transportés à Madrid, y ont l'air dépaysé, et Cléophas demande : l'époux ne serait-il pas Français? Il s'agit a un mari qui exploite l'amant de sa femme (iv). Quelquefois, bien qu'habitant Madrid, on nous prévient qu'ils ne sont pas Espagnols. Ainsi ces deux auteurs en chemise qui se battent, ce sont des Français : « le premier, pour quelque désagrément qu'il a essuyé en France, est venu en Espagne, et le dernier, peu content de sa condition à Paris, a fait le même voyage ». Mais comme ils ont emporté Fair du pays natal dans les trous de leurs chausses! La question qui est la cause des coups de poing-, l'avènement du drame larmoyant, eût laissé Guevara lui-même assez froid : elle était brûlante alors à Paris. Quant à ces beaux esprits de cabarets, qui pérorent depuis cinq heures en attendant les gourmades, fin ordinaire de ces disputes, où les prendre ailleurs qu'au Procope ou à la Poimne de piJi'i Enfin, combien dont il n'est pas besoin de demander le pays, par la raison qu'on leur met aussitôt le nom sur le visage et qu'on les reconnaît pour les avoir vus à l'Opéra ou à la promenade, au Pont-Neuf ou au Marais! Voyez passer ce vieux garçon : il a épousé sa blanchisseuse parce qu'il était
sans le sou. Vous le connaissez? C'est celui dont l'abbé Voisenon racontait dernièrement l'histoire : « Dufresny le poète, ne pouvant payer sa blanchisseuse, l'épousa : ce qui le mit en linge blanc. » Cette comtesse (xiv) qui ne peut souffrir la comédie et qui « sort ordinairement de sa logo après la grande pièce (tragédie) pour emporter toute sa douleur », qu'elle ressemble donc à celle chez qui servit Gil Blas, chez qui « les pièces comiques étaient méprisées », chez qui on regardait la comédie « comme une faible production qui ne méritait aucune louange! » {IV, 8.) Et celle-ci, c'est Mme là marquise de Lambert. Quant à cet histrion que les dieux s'apprêtent à recevoir en leur giron et qui est changé en figure de décoration, c'est le même qui trône et qui prône chez Arsénié [G. //., III, n) et nul n'a besoin d'y regarder longtemps pour reconnaître Michel Baron. Quel est donc le lieutenant général de police à qui Lesage aurait tenu à faire plaisir en 1726, lors de la seconde édition de son Diable hoiteux'l Cette charge est alors occupée par Marc-Pierre Voyer d'Argenson. Lesage est lié avec lui. Quand il s'agit de la rédaction des aventures de Marie Petit, c'est chez lui qu'il va chercher les ordres et réponses du chancelier \ Faut-il s'étonner qu'il ait fait admirer à Zambullo ce modèle des corrégidors, qui n'a jamais fait mettre un innocent en prison, qui s'étudie à adoucir le régime de la réclusion, et devant qui tout le monde par considération se range pour lui faire place. On peut tenir pour assuré que si on adressait ce compliment de
\. • J'irai, monseigneur, chez M. d'Argenson, chercher voire réponse. • {Lettre autor/raphe de Lesage.)
Lesage à quelque corrégidor de Madrid, on se tromperait d'adresse. Qu'a donc à faire ici Guevara, comme aussi bien dans cette autre malice à l'adresse des théâtres de collège : Cléofas a remarqué deux vers au fronton d'un marché :
Quam hcnc Mercnrius nunc merces vendit opimas Momus ubi fatiios vendidit ante mies.
Il ne comprend pas fatuos sales, et Asmodée le lui explique. Ce marché était autrefois un collège : « Les Régens de ce collège y faisaient représenter par leurs écoliers des drames, des pièces de théâtre fades, et entremêlées de ballets si extravagants, qu'on y voyait danser jusques aux Prétérits et aux Supins. » N'attribuez pas ceci à l'imagination du satirique. C'est pure vérité ', Et que de traits encore! Cette femme de trésorier morte de dépit pour avoir dans une rue étroite dii reculer son carrosse devant celui d'une duchesse, Cléophas n'est pas le seul à l'avoir vue, et son histoire a couru tout Paris.
Que voilà bien Lesage tout entier déjà dans son premier roman,. avec ses emprunts discrets, relevés d'une indépendance rare d'imagination et d'invention pour le détail, sa satire pleine d'imprévu, de mordant, d'actualité encore chaude, sorte de roman-chronique, de reportage parfaitement littéraire et légitime, qui le garantit contre les imputations de plagiat en les rendant impossibles. Quand nous aurons ajouté que c'est bien déjà son style,
1. Voy. notre étude sur le Théâtre de Collège (Rqmuq bleue, juillet 1888).
son esprit naturel, sa méthode de composition, nous aurons montré dans le Diable Jmleux un raccourci du roman de Lesag-e.
Il nous faudra d'ailleurs l'étudier et le caractériser plus à fond dans son type le plus parfait, Gil Blas de SantiUane. On n'en peut rien dire en passant et par occasion : il faudra y insister, et nous verrons les raisons qui nous feront lui accorder les honneurs d'une étude spéciale. Restent alors, dans le catalogue des romans de Lesage, trois livres dont le caractère les rang-e naturellement dans cette nomenclature des œuvres importées d'Espag^ne chez nous. \SHistoire de Guzman dWlfnrache, les Aventures d'Estebanille Gonzales et le liachelier de Salnmanque affectent de telles apparences de traductions, et roriginalité de Lesage s'y efface tant derrière la fidélité du copiste, qu'il les faut sans réserve abandonner ou restituer à leur pays natal : non sans c<mslater pourtant les modifications, l'adaptation spéciale que Lesage leur a fait subir avant de nous les présenter, leur grossièreté qu'il a un peu palliée, l'espèce de toilette qu'il leur a faite avant le voyage.
h' Histoire de Guzman d'Alfarache est une traduction agréable d'un roman espagnol, écrit par Mateo Aleman de Séville, Contador de résultas, sous Philippe II. Il fit Guzman en 1599; son œuvre eut un grand succès et est restée l'un des bons romans picaresques. Les contemporains surnommi-renl son auteur /ef/à'/w Espagnol, et nous avons de lui des panégyriques énormes, à la castillane, d'Alphonse de Barros et de Louis de Valdès. D'Aleman à Lesage, celui-ci ne compte pas moins de vingt-six édi-
lions (le Guzynan. On le traduisit dans toutes les langues, en italien, allemand, français.
En France, Lesage avait eu, en effet, plusieurs prédécesseurs : Chappuys, en 1600; Chapelain, en 1619 '; Breraond, en 1696. Après Lesage (1732), AUetz en fera (1772) une adaptation abrégée qui aura le plus vif succès et trois éditions en dix ans *.
Outre les traductions, Thomas Corneille, Boisrobert, Scarron, avaient emprunté au Guzman des sujets de comédies ou de nouvelles. Par exemple, si Bremont ni Lesage ne racontent l'histoire de don Louis de Castro et de don Rodrigue de Montalve, c'est que Scarron l'a traduite d'Aleman une fois pour toutes, et qu'ils n'ont pas osé risquer la comparaison.
La traduction de Lesage n'est pas littérale. Son prédécesseur Bremond avait, comme il dit, « passé le rabot sur plusieurs choses et ajouté de petites façons, qui, sans vanité, n'ont pas gâté l'ouvrage ». Lesage en a fait autant. La lecture de Guzman (VAlfarnche n'ajoute rien à l'idée qu'on peut se faire de son talent par ses autres œuvres. Il n'a nulle part à l'invention des épisodes, et il n'en veut avoir aucune. Un des gros griefs qu'il reproche à Bremond est d'avoir dénaturé par places le récit espagnol : Bremond ajoute de son cru, il allonge les déclama-
1. Voy. BoiLEAU, Chapelain dëcoëffé, el dans la Mélamot-phose de la perruque :
Qui de tous ses travaux la compagne fidèle A vu naître Guzman et mourir la Pucelle.
2. Le marquis de Granges de Surgères a fait la bibliographie des Traductions françaises de Guzman d'Alfarache, Paris, Techener, 1886. — Est-ce une réédition de la traduction Bremond que le Mercure calant annonce en février 1699 : la Vie de tadmirable chevalier d'industrie don Guzman d'Alfarache, avec gravures en taille-douce?
LESAGE ET L'ESPAGNE- i77
lions d'Aleman contre les gens de justice, sous prétexte qu'il écrit sa traduction dans les prisons de Hollande; il s'écarte de son texte, le modifie h son gré, « coupe en plein drap ». Il refait à neuf par exemple la fourberie dont Fabia g-ratifie Guzman, messager d'amour de l'Ambassadeur d'Espagne; il embellit et augmente l'épisode d'Ozmin et de la belle Daraxa (I, ix). Lesage proteste contre de pareilles licences, et garantit l'exactitude de sa traduction. « J'ai été plus scrupuleux que lui. » Si par hasard une des inventions de Bremond lui paraît digne d'être conservée et ajoutée au texte espagnol, il le fait avec discrétion et réserve : « pour me servir de ses propres termes, j'ai passé à mon tour le rabot sur ses additions ». Pour l'histoire de Dorido et de Clorinia, les mains coupées (IV, n), Bremond l'avait chargée « de tant d'événements de son invention que ce n'est plus l'ouvrage de l'auteur espagnol, c'est le sien ». Mais lui, il l'a « traduite presque à la lettre » .
La seule licence qu'il ait prise est, pour ainsi dire, négative. Il n'a rien ajouté, mais il s'est permis de retrancher les trop longues « déclamations contre les mœurs », et toute « la morale superflue ». Ces longueurs ne faisant pas corps avec le récit, il n'y a rien à regretter, et les lacunes ne font pas trou.
Sa traduction est élégante, facile, amusante : encore ne faut-il pas lui en savoir tout le gré, et Bremond y est pour quelque chose. La version de ce dernier était « fort égayée et remplie d'expressions heureuses ». Lesage n'a pas voulu « affecter de les éviter toutes », et de « parler autrement que lui ».
^"l^ ORIGINES nu ROMAN I)K LESAGE-
Voilà, ce semble, qui explique pourquoi Guzman ne saurait tenir une bien large place dans une étude sur le roman de Lesage : il n'y est point assez.
Pourquoi a-t-il entrepris ce travail de seconde main? C'était un roman en vogue; une version rajeunie et plus exacte avait chance de bien se vendre; on la lui avait môme conseillée : « J'ai été excité à ce travail par plusieurs personnes d'esprit. » L'œuvre d'Aleman valait-elle tant d'honneur? Aujourd'hui que sa réputation a pâli, il nous semble que nous eussions gagné si Lesage, au lieu de traduire, eût composé quoique œuvre nouvelle. Guzman ressemble à tant d'autres romans picaresques, et n'a plus guère qu'un intérêt de curiosité. C'est brutal, trivial, g-rossier comme Lazarille. Encore Guzman prendil, dans la traduction involontairement polie et francisée de Lesage, je ne sais quelle fausse apparence de gredincrie tempérée et amendée,
Guzman ne vaut pas la corde pour le pendre. Il se juge lui-même à sa valeur : « J'ai laissé en chemin la honte, comme une charge trop pesante pour un homme à pied » (II, h) ; ou encore : « Je n'étais plus capable d'avoir honte de commettre une mauvaise action; je ne me sentais honteux que d'être pris sur le fait ». Le nombre de ses larcins ne se chiffre plus; les patrons, les passants, savetiers, cuisiniers ou cardinaux, quand il s'agit de voler, il ne fait de mérite aucune différence, et sa propre famille n'est pas sa moindre victime (V, v). Par représailles, sa seconde femme le dévalise avant do s'enfuir avec un amant. Quant à lui, il finit sur les galères, ou plutôt il en sort, mais au prix d'une dernière
infamie, en livrant au capitaine le secret d'une conjuration. Quel monde il nous fait traverser, pour qui semble fait le règlement (III, ni) du troisième livre : les « Loix de la Gueuserie ». Ce ne sont que bouffonneries grossières,, rossades à coups de latte, pots de confitures défoncés,, pots de chambre, œufs écrasés dans des poches, miel recelé dans des hauts-de-chausse où il fond et d'où il coule le long des jambes, poix, résine et mastic pour enduire la chemise de Nicolas (III, vn); cabaretière et valet réveillés la nuit en sursaut par une bataille dechats, et se rencontrant tous deux « nus et sans chemise » au pied d'une échelle; gens affamés toujours en quête de bâfreries, et faisant la paillardise entre leurs repas *. Tantôt on les trouve à cheval sur un cochon emporté :
« Cet animal irrité enfila la venelle de mon côté et, me passant entre les jambes, m'enleva de terre et m'emporta sur son dos en grognant d'une manière épouvantable. J'embrassai le cou de la bote, et me tenant à ses soies le mieux qu'il m'était possible, de peur de me casser un bras ou une jambe contre le mur, ou bien de tomber dans la boue, j'espérais me tirer d'affaire assez heureusement; mais mon coursier trompa mon attente. Se sentant serrer le cou, il secoua si rudement la tôle pour se délivrer de ce qui l'incommodait, qu'il me jeta justement dans l'endroit de la ruelle le plus bourbeux. » (III, xn.)
Tantôt des g-alants embrassent des ânes. Guzman était
1. C'est ce que Lesage appelle avec indulgence « les tours ingînieux de Guzman d'Alfarache », dans la Valise trouvée (ix).
couché, attendant une jolie servante d'auberge. Il entend qu'on entre.
« Venez, lui dis-jc tout bas, approchez, mon aimable, je vous attends avec impatience. On ne me répondit point. Je m'imaginai que la friponne en usait ainsi pour mioux irriter mes désirs. Dans cette confiance, la moitié du corps hors du lit, j'étendis mes bras pour la saisir. Je sentis sous ma main quelque chose de douillet, mais d'un douillet qui révolta mon imagination; comme, en effet, c'était l'oreille d'un âne, lequel étant sorti de l'écurie avait été attiré dans ma chambre par l'odeur de l'orge qui y était. L'animal, qui dans le tems que je le touchai, avait la tête baissée, la releva tout à coup pour mes péchés, et m'en donna sous le menton un coup qui m'ébranla les mâchoires et mit ma bouche tout en sang. » (II, vm.)
Le réalisme y est celui des romans picaresques, cru et sale. Voici, en général, le ton. Guzman arrive à l'auberge, oii une vieille veut l'embrasser : « Heureusement que je n'avais que du vent dans l'estomac, sans cela je lui aurais rendu des poires pour des prunes. » La vieille cependant lui sert à manger. « Elle me fit asseoir sur une escabelle boiteuse, devant une table de pierre qu'elle couvrit d'une nappe qui avait tout l'air d'un écouvillon de four; ensuite elle me présenta quelques grains de sel dans le cul d'un pot de terre cassé, et de l'eau dans un vaisseau de la môme matière, oiî ses poules buvaient ordinairement, avec un morceau de câteau aussi noir que la nappe. Après m'avoir -fait attendre un bon quart d'heure, elle me servit sur une assiette plus noire que
de l'encre, une omelette, ou, pour mieux dire, un cataplasme d'œufs.... Il fallait entendre le bruit que mes boyaux faisaient dans mon ventre creux ; on eût dit qu'ils s'entre-mangeaient. » (I, v.) Faut-il dès lors s'étonner qu'il se soit jeté sur l'omelette « comme un cochon sur le gland ».
Ces peintures ne sont pas seulement malpropres, elles sont souvent d'une gaucherie pénible. On cherche le sel et le sens de plaisanteries de ce genre : quand la vieille embrasse Guzman, « la vieille me fit sentir son haleine, et il me sembla qu'elle venait de me communiquer sa vieillesse et ses infirmités ». Et cet autre croquis bizarre, Guzman avalant de la mie de pain :
« Il fallait y aller lentement, ou bien j'aurais joué à m'élrangler, surtout lorsqu'après avoir mangé la croûte, je voulus en venir à la mie, qui était encore tout en pâte; j'en sortis pourtant à mon honneur, mais ce fut à l'aide du vin. »
Si nous avons insisté sur ce caractère bas et ordurier du Guzman, c'est qu'il nous permet de délimiter la part d'obligation de Lesage envers l'Espagne. Oui, en général, le roman de Lesage par sa donnée, son plan, la succession des aventures, procède du roman picaresque. Gil Blas rencontre même au cours de son existence des péripéties analogues à celles de Guzman. C'est, comme lui, un pauvre diable parti de bas, traversant les phases les plus diverses et les plus imprévues, tantôt valet, tantôt confident d'un haut personnage, amant tantôt d'une femme de chambre, tantôt d'une belle dame, prenant un domestique tout dévoué qui lui fait passer le temps en lui
racontant sa vie, se mariant, perdant sa femme, se remariant, et finissant par une retraite paisible qui lui permet d'écrire ses Mémoires.
Mais si le plan des deux livres est presque le même , l'analogie ne va pas plus loin : et, pour ce que vaut ce plan, il faut convenir que la dette de Lesage envers la littérature picaresque est mince. Ce n'est plus le même monde, ce ne sont plus ces gueux pouilleux, cette vermine repoussante, ces va-nu-pieds sans l'eu ni loi, ces ventres creux et aiïamés, ces aigrefins sans vergogne ni •conscience. Si Gil Blas se souvient de son origine picaresque, le picaro du moins a été sérieusement décrassé.
Les peintres ont un privilège. Ils peuvent recommencer ■dix fois le même tableau, et dix fois ils intéressent sans lasser, Téniers peut tant qu'il lui plaît asseoir ses pittoresques « magots » autour d'une table chargée de pots; Rubens, peindre des vierges et des christs; Jordaens, faire ruisseler la santé sur des trognes rosées de silènes avinés; Boucher, creuser des fossettes sur la chair douillette de ses Amours; Watteau, vêtir de satin ses longues •et minces bergères; David, draper savamment la toge romaine : à tous, de quelque ordre et de quelque valeur qu'ils soient, nous leur permettons d'être des rccommenceurs. Il n'est pas de saint Sébastien, de Job, de Madeleine repentante, de Judith ou de Salomé à qui fasse tort la série des mêmes personnages déjà portraiturés à foison : on regardera et on admirera les nouveaux, s'ils sont dignes d'être regardés et admirés.
Ah! quoi qu'en dise Horace, comme il n'en va pas de même en littérature et en peinture! A ceux qui en dou-
leraiont, nous conseillerons «le lire Estebanille Gonzalès après Guzmnn dWIfarnche, et ïe Bachelier de Salamanque après EsteImniUe Gonzalès.
L'histoire d'Estebanille Gonzalès, surnommé le Garçon (le bonne humeur, en vaut assurément une autre. Elle est même supérieure en distinction, en délicatesse, en observation, à celle de Guzman d'Alfarache. Lesage y a davantage mis du sien. Bien qu'il travaille sur les prétendus mémoires d'un boufTon de ce nom, attaché à la jiersonne du duc d'Amalfi, général des armées de Sa Majesté Catholique dans les Pays-Bas', il ne suit plus aussi servilement que dans le Guzman son original.
Avait-il éprouvé par son précédent essai qu'il était <' bien des choses dont le génie français ne s'accommoderait pas »?I1 est possible. Il a tenu dans son nouveau roman à sauvegarder sa libert-é. Il ne traduit plus un texte, il s'en jiraspire, il ajoute, jl supprirne^iltire « de son propre fonds », il utilise « les retailles de son imagination » *, ou va emprunter à d'autres « auteurs castillans », entre autres à Espinel. Le Marcos de Obregon lui fournit plusieurs épisodes, par exemple tout le joli chapitre du nécromancien démasqué. C'est après ce travail d'adaptation, de remaniement, de fusion, qu'il se trouve en état de présenter son « nouvel aventurier espagnol aux Français ». Hélas! pourquoi est-ce toujours le même !
1. Nicolas Antonio, dans la liihliulfièque espagnole, affirme l'existence- •rEslebanilie Gonzalès, bouffon du comte Octave Piccolomiui d'Aragon, Kénéralissime des armées espagnoles en Flandre. Il lit imprimer son histoire à Bruxelles en IGI'J, et .Madrid, 1G20. Une nouvelle édition parut à Anvers, 16iU.